Le 16 avril dernier, au sortir d’une victoire face à Boulogne-sur-Mer, Luzenac validait sur le terrain son billet pour la Ligue 2. Six mois plus tard, à la suite d’un interminable feuilleton administratif, le LAP évolue en DHR. Interdite de Ligue 2, non qualifiable en National pour des raisons de calendrier, la formation ariégeoise a vécu un véritable calvaire. Principales victimes, les joueurs de l’équipe qui n’ont pas tous réussi à retrouver un club, à l’image du gardien Quentin Westberg.

FM : Comment allez-vous depuis l’annonce du LAP ?

Quentin Westberg : Ça va. J’aurais préféré être sur le terrain et disputer des matches de championnat. Forcément c’est atypique de se retrouver sur le marché un 10 septembre (date du verdict, ndlr). Ce n’est pas évident mais on connait les moments d’une carrière de footballeur. Il y a de bons moments, des moins bons.

FM : Vous êtes désormais libre de tout contrat. Comment s’est passée la séparation avec le LAP ?

QW : Il y a eu des réunions qui nous ont confirmé la fin de l’aventure. Mais sinon, nous apprenions tout dans la presse qui était assez bien renseignée de manière générale. On a su par la presse qu’on n’était pas maintenu en Ligue 2. Plus tard, tout ça nous était confirmé en réunion. On a tout appris par voie de presse.

FM : Avec tous les rebondissements successifs dans cette affaire, aviez-vous quand même gardé un espoir d’être maintenu en L2 ?

QW : Complètement, on avait beaucoup d’espoir. Il y avait une ambiance très saine dans le club. On avait confiance en nos dirigeants. On y croyait. On avait l’impression d’avoir pas mal d’arguments et nous, joueurs, on avait la ferme intention de profiter d’une accession en Ligue 2 qu’on avait validée sur le terrain.

FM : Les médias et l’opinion publique ont globalement affiché leur soutien au LAP. Toute cette solidarité a-t-elle causé une déception encore plus grande au moment de la décision finale ?

QW : Chacun a eu ses propres impressions. Personnellement, j’ai toujours été pragmatique. On a eu des informations contradictoires durant tout l’été. Je ne dramatisais pas pour les mauvaises, mais je ne jubilais pas pour autant pour les bonnes nouvelles. Pour moi, la fin de l’histoire ça a toujours été « quand le club aura une réponse claire et quand Luzenac sera inscrit au calendrier ». Je ne prenais rien pour acquis tant qu’il n’y avait rien sur le calendrier.

FM : À partir de quel moment le groupe s’est dit que le combat était définitivement perdu ?

QW : À l’annonce officielle. À partir du moment où on a été rejeté de la Ligue 2 début septembre, il y avait le projet de repartir en National pour les gens qui le désiraient. Il y avait le National la possibilité de se « rabattre » sur le National, tout en sachant qu’on était déjà début septembre. C’était une alternative où on se retrouvait à jouer au football et où on restait dans un élément qui nous plaisait. Ça a été mort dans nos têtes à partir du moment où on n’était même pas intégré en National.

FM : Le temps qu’a mis cette affaire à être réglée a été incroyablement long…

QW : C’est clair que cette attente a été préjudiciable pour tout le monde au club, surtout pour les joueurs dans la mesure où on se retrouve dans la situation actuelle. On a eu beaucoup de discussions avec nos dirigeants durant tout l’été donc ça nous a rapprochés. Personnellement, ça fait plus de deux ans que j’étais au club, j’ai énormément de respect pour mes dirigeants. C’est cette perspective de ne pas pouvoir amener ce club à un niveau supérieur qui est décevant.

« On s’entraîne tous les jours, comme si on avait encore un club »

FM : Ressentez-vous de l’amertume vis-à-vis des instances dirigeantes ?

QW : Les instances ont mis un paquet de familles au chômage. Même si elles pensaient bien faire en agissant comme ça, je ne sais pas dans quel intérêt c’était. Dans un premier temps, c’était le volet financier qui posait problème donc il fallait retirer Luzenac de toutes compétitions. C’est pour nous protéger qu’ils faisaient ça ? C’est dommage. Aujourd’hui, il y a plus d’une quinzaine de joueurs, sans parler des administratifs et du staff, qui se retrouvent sans club, à ne pas pouvoir pratiquer leur métier après une année couronnée de succès en plus ! Oui il semblerait qu’il y ait des incohérences, pas mal d’injustice. C’est quelque chose sur lequel on s’est pas mal étalé. C’est une page qui doit se tourner. Avec le temps, on aura plus d’éclaircissements quant à cette situation, sur les injustices qu’il y a eu ou pas. En tant que joueur on se sent lésé. On a l’impression que les instances ont complètement mis de côté la perspective du joueur, que c’était un combat contre nos dirigeants et qu’ils ne se souciaient pas de notre situation.

FM : Quel est votre quotidien aujourd’hui ?

QW : Je me sens privilégié parce que j’ai 28 ans, j’ai connu quelques bons moments dans le football et je sais que j’ai envie de les revivre. Je suis accro à ça. Du coup je sais qu’il faut que je sois prêt le moment venu donc je m’entraîne tous les jours avec mon entraîneur spécifique des gardiens et un portier qui était au club (Olivier Lagarde et Cyril Garcia, ndlr). Avec ces deux personnes, on a une entente extraordinaire. On s’entraîne tous les jours, on fait une à deux séances quotidiennes, comme si on avait encore un club. J’ai un rythme d’entraînement similaire à celui que j’avais quand j’étais encore sous contrat au club. C’est juste les séances collectives qui me manquent. En termes de ballon, je vois des ballons tous les jours.

FM : Vous êtes retourné au LAP depuis la fin de l’aventure ?

QW : Non, je m’entraîne de mon côté parce qu’il n’y pas grand-monde qui est resté. L’équipe réserve était pas mal dissociée de l’équipe première. Elle s’entraînait sur un lieu d’entraînement. Aujourd’hui, c’est un club différent. Il a le même nom, mais c’est différent.

FM : Le but c’est désormais de retrouver un club d’ici le mois de janvier ?

QW : C’est l’objectif. Après on arrive sur le marché le 10 septembre. Déjà qu’il est compliqué quand on est libre de tout contrat en juin, alors en septembre ça se complique beaucoup plus. Après, c’est le quotidien d’un joueur de football. J’ai la chance de côtoyer Fabien Barthez assez souvent. Il me répétait que le métier de footballeur, et de gardien encore plus, c’est de s’adapter. Certes on n’est pas dans une situation qu’on a choisie, mais la finalité c’est qu’on y est. Soit on s’apitoie sur notre sort et on devient révolutionnaire, soit on continue et on se sert de cette expérience et on revient encore plus fort. Je suis certain que tous les joueurs du LAP ont emmagasiné pas mal d’expérience avec cette histoire-là. Finalement, ça nous attache un peu plus à notre sport. On nous a retiré quelque chose pour lequel on a bossé très dur, donc maintenant à chaque fois qu’on sera sur un terrain, ça va être de jouer avec encore plus de plaisir.

FM : Avez-vous déjà quelques touches ?

QW : Je reste footballeur. J’étais attaché à ce club, j’ai fait un choix de carrière en résiliant ma dernière année de contrat avec Evian TG en Ligue 1 pour avoir plus de temps de jeu en national. Il y avait cette ambition de construire un second grand club derrière le TFC. L’objectif maintenant c’est de retrouver un club le plus vite possible parce que cette adrénaline, ce besoin d’être dans un groupe manquent très rapidement. Ce besoin de faire partie d’un projet aussi. Il y a des démarches qui sont entreprises en ce sens, mais à ce moment de l’année, ce sont des carences qui feront que je vais signer dans un club.

FM : Avez-vous gardé des contacts avec vos anciens coéquipiers ?

QW : Oui, j’ai des nouvelles de pas mal de monde même si on ne se voit pas forcément souvent. Il y en a qui sont rentré dans leur région d’origine, d’autres qui ont pu signer dans un club. On est forcément restés très liés. Avec une saison comme celle qu’on a vécu l’année dernière, ça reste de bons souvenirs dans une carrière. Qu’on le veuille ou non, on sera toujours lié. C’est ce que j’ai envie de retenir de ce passage à Luzenac.

« Un rêve qu’on leur a retiré »

FM : La dimension humaine, c’est justement le cœur du problème.

QW : Pour moi, c’est le vrai fond du problème. Il y a un foot d’en bas. On avait tout un profil de joueurs qui méritaient leur premier contrat professionnel. On avait deux, trois petits jeunes qui étaient très prometteurs et qui n’avaient pas pu signer pro dans leurs clubs respectifs. Ils avaient donc cette possibilité à Luzenac. Ensuite, une grande partie de l’effectif avait entre 25 et 29 ans et avait joué en National, CFA, CFCA2, des divisions inférieures pour les footballeurs pro. Ce sont des mecs qui ont consacré leur vie au football, mais au football du bas de l’échelle. Ce sont des mecs totalement investis et qui, à force de travail et de détermination, allaient arriver à un objectif crucial pour tout footballeur : devenir professionnel. Et ça, c’est un rêve qu’on leur retire. C’est là que je déplore un manque d’humanité. Il y a quand même un paquet de joueurs qui, socialement, se retrouvent lésés. Pour tous les gamins qui tapent dans un ballon à l’école et qui rêvent d’être professionnels, là c’était un exemple de mecs qui n’avaient jamais rien lâché, qui avaient bourlingué de clubs de CFA en CFA2, et National. C’est un rêve qu’on leur a retiré. On avait un joueur de 36 ans qui allait fêter ses 37 ans et qui allait signer pro pour la première fois, je ne sais pas si vous voyez ce que ça représente. Quand vous êtes dans un bon centre de formation ou que vous débutez le football à un niveau relativement bon, l’objectif ultime c’est de signer professionnel. Après, quand vous l’êtes, le but c’est d’avoir le plus grand nombre de matches en Ligue 1, de pouvoir jouer la Ligue des Champions, d’être international, bref chacun se fixe ses objectifs en fonction de son niveau. Mais l’objectif c’est de signer pro, et ça c’est un rêve qu’on a retiré à une douzaine de mecs, et c’est injuste. Ça me touche, ça me marque. Il y a des mecs pour qui le quotidien il y a deux, trois ans c’était le taf la journée, le foot le soir en CFA. Ensuite qui ont tapé dans l’œil d’un club de National comme Luzenac, qui sont au club depuis deux, trois ans, qui se sont mis en disponibilité, qui ont pris le risque de se consacrer qu’au football pour arriver au but ultime de signer professionnel et de pouvoir se lancer, même sur le tard, dans une carrière pro. C’était un risque de pris et qui s’avérait payant. Et ça, c’est quelque chose qu’on leur a retiré au tribunal, et je trouve ça vraiment injuste.

FM : Que deviennent ces joueurs justement ?

QW : Pour l’instant, ils sont dans l’attente. Mais tous ont été performants, compétents. Chacun a eu son importance, peu importe le nombre de matches joués. Et là, finalement, quand tu te retrouves au chômage aussi tard, dans le milieu tu te retrouves considéré comme les joueurs en fin de contrat qui sont sortis d’une saison globalement négative. Là, ce sont des joueurs qui ont connu une accession, qui ont gagné pas mal de matches l’année dernière. Après tant de bonnes choses, ils se retrouvent considérés comme un deuxième, ou troisième couteau. Et ça, c’est très dur à vivre. Encore plus pour des mecs qui devaient signer pro et qui reçoivent, du fait de la situation tardive, des coups de fil de clubs de CFA, de National. Sans dénigrer ces clubs, mais ce sont des mecs qui allaient être professionnels en Ligue 2 et qui, par leurs performances, avaient prouvé qu’ils avaient le niveau. Surtout que, maintenant, plus ça va, plus les places sont chères. Dans la conjoncture actuelle, les clubs ont plutôt 20 contrats pros que 25 ou 30 comme c’était il y a cinq, six ans. Du coup, c’est peut-être une opportunité qui ne se représentera jamais. Finalement, c’est un rêve de gosse qui leur file entre les mains et dont ils apprennent la fin au tribunal ou dans la presse. C’est la dimension sociale qui est assez dure. Ce domaine a complètement été négligé.

FM : D’autant qu’en prenant une décision plus tôt, les instances vous auraient laissé du temps pour vous retourner.

QW : Exactement. Même au 30 juin, vous avez encore du temps, il y a encore des effectifs qui sont à parfaire. En septembre, les clubs ont de plus petites enveloppes. Et ils ne se gardent pas une place au cas où un club exploserait pour repêcher un joueur. Les places sont chères ! Normalement, au sortir d’une saison positive comme a pu vivre le LAP, vous devez avoir une belle valeur marchande. Mais au final, à cause de tout ce retard, vous vous retrouvez sur le marché après tout le monde, quand le marché est fermé. La première fois que la LFP a mentionné les joueurs et leurs familles dans un communiqué, c’était fin août ! C’est gentil de s’en rendre compte, mais quand vous êtes footballeur, vous restez père de famille, vous avez des compagnes qui travaillent, des enfants à scolariser. En septembre, vous faites quoi ? Vous déscolarisez votre enfant pour retourner dans votre région d’origine pour le rescolariser une troisième fois quand vous signez dans un club ? Il y a des loyers à assumer, mais vous prenez un coup quand vous êtes sans club. Le côté humain a clairement été bâclé.

FM : Avez-vous un sentiment de gâchis ?

QW : Le plus dur c’est de garder la condition. C’est là que j’ai la chance d’avoir des personnes pour m’entretenir. Je peux travailler différents aspects de mon jeu. J’ai 28 ans, mais je n’ai pas une année à perdre. Personnellement, c’est dur à accepter. J’avais reculé pour mieux sauter. J’ai effectué la majeure partie de ma carrière en tant que doublure, là j’étais venu à Luzenac pour être à la base d’un projet, monter et m’installer avec le club. J’ai pris un risque qui allait être payant pour que le 10 septembre tout soit anéanti. C’est un coup derrière la tête, mais je reviendrai plus fort.