Depuis plusieurs jours, les messages de soutien, toujours plus nombreux avec le temps, affluent. Joueurs, entraîneurs, dirigeants, clubs, groupes de supporters, personnages incontournables du monde du football, ils prennent tous la parole pour s’engager en faveur d’une sacralisation du 5 mai. Saint-Etienne jouera même à Monaco, à l’occasion de la 35e journée de Ligue 1, ce dimanche avec un maillot spécial : « l’ASSE n’oubliera jamais » inscrit en français et en corse. Un message fort à l’adresse des instances du football français. La revendication est simple. Il ne doit plus y avoir de matches, amateurs comme professionnels, en France le 5 mai, en hommage aux victimes (18 morts, plus de 2 000 blessés) de la catastrophe de Furiani en 1992.

C’est le combat du Collectif des victimes du 5-Mai 1992 depuis plusieurs années. Autrefois ignoré par les instances, le Collectif trouve plus d’échos à ses demandes depuis une petite décennie. Pour les 20 ans du drame en 2012, aucun match n’avait eu lieu à la date du 5 mai. La même année, le candidat à la présidentielle et futur Président de la République François Hollande avait apporté son soutien au collectif. Quelques semaines après l’élection, la FFF avait créé une commission d’enquête présidée par le journaliste Jacques Vendroux, gravement blessé lors de la catastrophe, qui devait « faire des propositions sur les manifestations et événements permettant de se souvenir » de Furiani. Mais c’est en juillet 2015 que les éléments ont véritablement bougé.

Seuls les samedis 5 mai sont gelés

Sous l’impulsion du ministère des Sports, et surtout de son secrétaire d’État chargé des Sports, Thierry Braillard, le dialogue est renoué entre la fédération et la ligue d’un côté, le collectif et un groupe d’élus locaux de l’autre. « On a décidé avec le président Hollande de répondre concrètement à cette demande. Il y a eu plusieurs propositions, puis ensuite une finalisation. C‘est passé par plusieurs choses. Il y a eu des bourses qui devaient être données pour des études concernant le supportérisme, une plaque commémorative qui a été apposée au ministère des Sports. Et puis il y avait un accord avec la fédération et la ligue pour qu’il n’y ait pas de matches amateurs le 5 mai », nous a confié l’ancien membre du gouvernement.

Une autre décision est prise. Désormais, on ne jouera plus un match de football en France le 5 mai, seulement si ce jour tombe un samedi. Résultat, en 2018, aucun match ne s’est déroulé. Le Collectif n’est pas entièrement satisfait. Il demande une sacralisation totale de cette date même si c’est toujours ça de pris. « Ça allait dans le bon sens. Ça a été apparemment très difficile pour eux (le gouvernement d’alors, ndlr) d’obtenir le samedi 5 mai. C’est une avancé mais c’est absurde, pourquoi juste le samedi ? Soit on gèle, soit on dit non. Ça paraît fou. Qu’est ce que ça leur coûte ? » regrette Josepha Guidicelli, la présidente du Collectif des victimes du 5-Mai 1992, interrogé par nos soins.

La LFP considère mal une vague de protestations qui grandit

Évidemment, la question d’étendre la sacralisation au-delà des samedis 5 mai s’est posée à l’époque mais une divergence est apparue selon Thierry Braillard : la coupe d’Europe. Que faire si un club français doit disputer un match européen à cette date ? « On ne peut pas sacraliser le 5 mai, assure l’ancien secrétaire d’État. Autant sur les compétitions organisées en France et par les structures dépendant de la fédération, on peut le faire. Quand c’est organisé par la FIFA ou l’UEFA, c’est plus délicat. Ce sont elles qui décident. C’est pour ça que dire sacraliser le 5 mai, c’est une ineptie. Il se peut qu’un jour le 5 mai tombe un mercredi, jour par exemple d‘une demi-finale de Ligue des Champions. C’est la raison pour laquelle on avait dit que les samedis 5 mai il n’y aura pas de matches, ce qui est arrivé l’an passé. Je leur avait dit au collectif, on ne peut pas influer auprès de l’UEFA. »

Cette année, c’est un dimanche qui tombe le 5 mai. La LFP a donc publié son calendrier à la mi-avril, prévoyant la tenue de cinq rencontres à cette date. « Les instances du football français n’ont toujours pas pris en compte la portée de ce drame. Cette demande est essentielle afin qu’une prise de conscience collective soit réalisée pour la plus grande catastrophe du sport français », s’est emporté le Collectif dans un communiqué. C’est un véritable camouflet d’autant que Nathalie Boy de la Tour, la présidente de la LFP, lui avait promis l’été dernier d’ouvrir un dialogue sur la sacralisation du 5 mai, en plus d’être présente cette année aux commémorations. Elle ne sera finalement pas à Furiani et a refusé de reprogrammer les matches à une date ultérieure.

Les arguments des instances ne tiennent plus qu’à un fil

Le Collectif l’a aussi mauvaise car si la ligue répond défavorablement à ses demandes de sacralisation du 5 mai, c’est à cause du calendrier trop chargé. Or la donne a changé depuis l’automne. Avec le mouvement des Gilets jaunes, de nombreux matches ont été reportés à la demande des préfectures car ces manifestations mobilisaient d’importantes forces de police. « On lui a demandé de reporter puisqu’apparemment, c’est facile de reporter des matches. Mais elle a répondu par la négative. Dans sa lettre, elle renvoie un peu la balle au gouvernement. Le gouvernement renvoie la balle aux instances. C’est fatigant », déplore Josepha Guidicelli.

« On est face à l’incompréhension car leur argument ne tient pas la route. On nous a dit que c’était très difficile de geler une date dans le logiciel qui fabrique le calendrier. On nous prend pour des imbéciles. Ils n’ont pas envie. Ils n’en ont rien à faire. On a beau leur dire que Furiani, c’est la plus grande catastrophe de leur sport, ça fait partie intégrante de l’histoire du football français, c’est une partie triste mais ils n’en ont rien à faire. Nous avons des fausses excuses. Je ne sais pas pourquoi ça les embête à ce point de sacraliser cette date. Surtout qu’il n’y a pas des week-ends tous les ans le 5 mai » souligne la présidente de l’association, qui ne veut plus que ce drame soit réduit à une affaire corse.

Une nouvelle réunion doit avoir lieu

L’agacement est palpable car si en plus le politique a pu un temps faire avancer les choses face aux instances, il semble que sous le gouvernement d’Edouard Philippe, la donne ne soit pas vraiment la même. Nommée ministre des Sports en septembre dernier, Roxana Maracineanu est apparue particulièrement embêtée le 14 avril dernier sur BFM TV avant de déclarer qu’elle n’avait « pas forcément d’avis sur la question » de la sacralisation du 5 mai. Face au tollé provoqué, la ministre avait été contrainte sur Twitter de préciser le fond d’une pensée proche du "ni-ni". Depuis, elle a contacté Josepha Guidicelli et devrait finalement réunir les différents acteurs de ce dossier d’ici la fin de saison.

L’ancien secrétaire d’État chargé des Sports a lui aussi fait gazouiller son compte sur le réseau social. Une prise de position assumée. « Il faut comprendre aussi que ce n’est pas simple de gérer les calendriers, en plus avec tous les matches qui ont été reportés. Maintenant, on reporte des matches car on estime qu’à cause des Gilets jaunes il n’y a pas assez de force de sécurité pour contrôler la sécurité d’un stade. On peut aussi reporter des matches car il y a eu des centaines de blessés et 18 morts dans un stade en France. » Retiré de la vie politique aujourd’hui, Thierry Braillard propose que les accords signés en 2015 aillent désormais plus loin.

Des réflexions sont à mener

Il évoque par exemple la possibilité d’étendre les samedis 5 mai à l’ensemble du week-end concerné, sans pour autant geler cette date. « Là je pense qu’on pourrait rajouter le vendredi et le dimanche. Par contre je ne suis pas pour sacraliser le 5 mai, quel que soit le jour. Ça, ça peut être une avancée par rapport à l’accord qu’on avait passé », nous a-t-il précisé. Une piste parmi d’autres. En attendant les prochaines réunions, cinq rencontres de championnat se tiendront ce dimanche. La LFP a prévu une minute de recueillement avant les coups d’envoi, et une journée d’étude sur la question du supporterisme est organisée par la famille Guidicelli mais le petit monde du football français semble toujours plus sensible à la cause du Collectif. Les instances ne pourront faire la sourde oreille bien longtemps.