"Un derby ça ne se joue pas, ça se gagne". A Tunis plus qu’ailleurs, cette phrase pourrait résumer parfaitement l’état d’esprit qui anime les deux clubs de la capitale à la veille du derby. Demain l’Espérance Sportive de Tunis accueille son voisin du Club Africain pour le 144ème derby toutes compétitions confondues. Un choc qui promet d’être explosif entre les deux frères ennemis de Tunis. Deux frères dont la rivalité historique remonte à plusieurs années comme nous l’explique Houssem Gharrad, journaliste pour Footplus Magazine et pour la chaîne Hiwar Tounsi  : « Il y a une année de différence entre les deux clubs. L’Espérance a été fondé en 1919. C’était un club qui militait contre l’occupant français. A partir de 1920, il y a un autre club qui s’est crée juste à côté. C’est le Club Africain. A partir de là, ils sont devenus deux clubs rivaux. Au départ, c’était une rivalité de quartiers entre celui de Beb Jdid (celui du Club Africain, Ndlr) et celui de Beb Souika (celui de l’ES Tunis). Ce sont deux quartiers qui sont séparés par une rue ».

Plus qu’une rivalité géographique, les deux écuries étaient associées à des valeurs bien distinctes. « Comme le pouvoir était centralisé à Tunis, les moyens sont allés vers l’un des deux clubs, précise le spécialiste du football tunisien. Au début, on parlait de l’Espérance comme du club du gouvernement et de la haute société tunisoise. Le Club Africain était plus le club des classes populaires. Il s’est répandu ensuite dans les quartiers limitrophes de Tunis. Mais cette distinction n’a plus lieu d’être.(...) Comme c’étaient les deux premiers gros clubs musulmans en Tunisie, ça a drainé des sympathisants et des supporters partout dans la République. On peut trouver des supporters des deux clubs du Nord jusqu’au Sud du pays. Dans la même famille, on peut avoir un supporter clubiste et un espérantiste ». De quoi souligner l’importance de ce match pour les Tunisois comme les Tunisiens.

Un match particulier

Des enjeux et des attentes dont sont parfaitement conscients les joueurs des deux camps. C’est notamment le cas de Hocine Ragued. Présent à l’ES Tunis depuis 2012, le milieu défensif a l’habitude de disputer ces matches d’une importance capitale. « Ce n’est pas mon premier derby. J’en ai joué beaucoup. On ne ressent pas de pression. Ca a une grosse importance pour les joueurs, pour le club et surtout pour les supporters. Pour nous joueurs, c’est le match à ne pas perdre. Pour nos supporters, c’est un match qu’on ne doit pas perdre dans la saison. Les gens vous le rappellent. Il y a des petites piqûres de rappel mais pas de pression. C’est souvent amical. Ce n’est pas une mauvaise pression ». Malgré tout, le quotidien et l’ambiance à l’approche du derby sont tout sauf ordinaires : « On en parle dans toute la Tunisie. Dès que le derby approche, tout le monde ne parle que de ça. Tu peux aller acheter ta baguette de pain ou faire tes courses, les gens te parlent du derby. Que se soit les supporters de l’Espérance ou ceux du Club Africain ».

Du côté du CA, les coéquipiers Saber Khalifa mesurent aussi l’importance et l’impact d’une telle rencontre. Des points qu’ont vite intégré les nombreuses recrues arrivées l’été dernier à l’image de Nader Ghandri. L’ancien milieu d’Arles-Avignon s’apprête à vivre son premier derby à Tunis : « Depuis que je joue au football, le derby que je rêve de jouer est celui-ci. Je l’aborde comme si c’était un match comme les autres. Mais je le prends aussi deux fois plus au sérieux. C’est un très gros match parce que ce sont deux clubs de la même ville qui vont être opposés. C’est LE match à ne pas perdre pour les supporters. C’est le match de leur vie. Les supporters se préoccupent peu du championnat, ce qui compte c’est le derby ». Un sentiment que partage son coéquipier Tijani Belaid : « C’est la première fois que je joue le derby de Tunis. Pour les gens ici qui sont vraiment des amoureux du football, c’est un gros match. Ce n’est pas comme en France où on s’intéresse à plusieurs sports. Ici, c’est tout pour le foot. (...) On sent que ce n’est pas un match comme les autres. Quand les gens te croisent dans la rue ils te disent "Il y a le match contre l’Espérance mercredi". C’est un gros évènement pour la ville. Les supporters te disent à la rigueur gagne le derby et fais ce que tu veux après. Il faut vraiment le vivre ici pour le comprendre ».

Un tournant capital ?

Mais inutile d’être à Tunis pour saisir les enjeux colossaux de ce derby et de cette 14ème journée de championnat. Premier du classement, le Club Africain affronte une formation de l’Espérance qui pointe à la quatrième place à 8 points. Un match à double enjeu. En plus de l’aspect sportif, la suprématie territoriale sera également en jeu. Tous les ingrédients sont donc réunis pour faire de ce derby le premier tournant de la saison comme nous l’explique Hocine Ragued : « Comme toutes les saisons, l’objectif est de terminer premier du championnat et gagner la Ligue des Champions africaine. C’est pour ça que le derby est important parce que cette saison on a mal commencé le championnat. Le Club Africain a pris de l’avance. Pour nous, c’est un match à six points. Il ne faut pas qu’on perde de points contre des concurrents directs ».

Car les intentions du Club Africain sont claires cette saison. L’objectif est de remporter le titre de champion de Tunisie. « Pour l’instant, on est leader. Maintenant la saison est longue, déclare Tijani Belaid. Les objectifs du club ont été clairs. Il y a eu un gros recrutement de fait. Personnellement, mon objectif est de tout gagner avec le Club Africain. Les objectifs du club et des supporters, c’est la gagne tout simplement ». Même son de cloche de la part de Nader Ghandri. « Ca fait déjà deux ans que le Club Africain essaye de gagner le championnat et qu’il n’y arrive pas. Cette année, gagner le championnat est une obligation. C’est l’objectif premier. On veut aussi jouer la Ligue des Champions l’année prochaine ». Pour cela, s’imposer mercredi face à l’Espérance Sportive de Tunis constituerait un premier pas crucial vers un titre qui échappe au CA depuis 2008. « Avec l’équipe que nous avons, on peut gagner. Il faut qu’on ait tous envie. Ca peut être un grand tournant si on remporte ce derby. On serait toujours premier avec un peu plus d’avance sur eux. On se rapproche de la trêve hivernale. On pourra partir en vacances l’esprit un peu plus tranquille » , déclare Nader Ghandri.

Une pression différente

Avant cela, il faudra d’abord s’imposer sur le terrain de l’Espérance qui pourra compter sur ses supporters. « J’ai été à la vente des billets lundi. Pour des raisons de sécurité, 7500 places ont été accordé, explique Houssem Gharrad. Le stade de l’Espérance peut contenir jusqu’à 60 000 places. Les 7500 places se sont vendues en deux heures. Les supporters de l’Espérance étaient là depuis 4 heures du matin. L’année dernière, le club qui recevait s’était imposé. Avec le public derrière soi, on a plus de force. Les joueurs en sont conscients. Même à 7500, ils feront du bruit. Il n’y aura qu’eux donc ça jouera en faveur de l’Espérance ». Un petit avantage dont espère profiter l’EST qui compte dans ses rangs beaucoup plus de joueurs habitués à ces derbies. « La seule chose qui fera peut-être la différence, c’est que le Club Africain cette année est composé à 90% de joueurs qui ne sont pas issus du club. Alors qu’à l’Espérance, il y a toujours cette culture de joueurs issus du club. Cette appartenance là pourra aussi faire la différence surtout avec un public qui pousse ».

Si l’expérience est du côté de l’Espérance, l’envie elle est bien présente dans les deux camps comme nous l’explique Tijani Belaid : « J’ai déjà joué des derbies avant dans d’autres clubs. Mais je pense que celui-ci va être spécial. J’ai très envie de jouer cette rencontre. Quand tu as l’expérience, tu sais comment aborder ce genre de match même si tu ne les a jamais joués ». Une vision des choses que partage son coéquipier Nader Ghandri : « Le derby comme tous les matches, ça se joue à l’envie. Il n’y a pas d’expérience qui compte dans ces moments-là. C’est un derby comme n’importe quel autre derby dans le monde. Si une équipe a plus envie que l’autre, même si il y a de l’expérience, c’est celle qui a le plus envie qui l’emportera. On n’a pas de pression. Ce n’est pas à nous de l’avoir. Mais plutôt à l’Espérance ». En effet, si le Club Africain devra faire avec la pression des supporters de l’Espérance, leurs adversaires eux devront faire avec une pression toute autre. « L’Espérance est une équipe qui a gagné beaucoup de titres en Tunisie, indique Tijani Belaid. Cette année, ils sont dans une mauvaise passe pour le moment. On est premier au classement. On a quelques points d’avance en championnat. Le groupe n’a pas de pression. La pression, au niveau des points, est plus sur eux pour le moment. C’est un derby que nous allons jouer pour gagner. A mon avis, ce sera le plus déterminé qui l’emportera ».

Adversaires demain, les deux clubs de Tunis s’observent donc du coin de l’oeil en attendant de se retrouver sur le ring. Pour prendre le meilleur sur l’autre, chacun devra jouer avec ses forces. Des forces dont sont bien conscients chacun des deux clubs. Dans le coin de l’Espérance Sportive de Tunis, on connaît les qualités du CA version 2014-2015 : « L’année dernière, ils n’avaient pas fait une très bonne saison. Cette année, ils ont beaucoup recruté, indique Hocine Ragued. Ils ont engagé des joueurs de qualités. Ils ont pris des joueurs qui ont plus de maturité et d’expérience. Donc ils sont à même de jouer dans de gros clubs comme le Club Africain. C’est une bonne équipe qui a pris un meilleur départ que nous ». Bien que distancé au niveau comptable, l’EST reste une équipe compétitive dont il faut se méfier. Dans le coin des Rouge-et-Blanc, les Clubistes et Nader Ghandri en sont tout à fait conscients : « Je les ai vu jouer deux-trois fois. Offensivement, ils sont très forts. Il faudra être très attentif défensivement face à eux ». Ne pas baisser sa garde sera l’un des points importants pour éviter de perdre ce combat. Car pour l’ES Tunis comme pour le Club Africain, l’important demain sera de sortir les poings levés du ring et remporter bien plus qu’un derby.