Foot Mercato : vous êtes passé par l’INF Clairefontaine, tout en étant en parallèle au Paris Saint-Germain. On peut dire que tout avait bien commencé dans le football pour vous. Quelles étaient vos ambitions à l’époque ?

Yassine Jebbour : quand je suis entré à Clairefontaine, le foot n’était pour moi que du foot plaisir. C’était vraiment super de travailler dans des infrastructures comme celles-ci et un environnement pareil. Comme les vingt-quatre membres de ma promotion, mon objectif était de devenir professionnel le plus rapidement possible. Tous les jours, je faisais le nécessaire pour ça, sans délaisser les études. C’était aussi une priorité pour ma famille. Avoir mon bac et décrocher un contrat professionnel, voilà les ambitions que j’avais à l’époque. J’ai eu un bac ES et j’ai signé pro à 17 ans à Rennes. Mais avec le rythme des matches, c’était difficile pour moi de continuer à m’entraîner tous les jours tout en poursuivant mes études. Donc je me suis arrêté au baccalauréat.

FM : vous êtes devenu pro à Rennes. Qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ?

Y.J : c’était quelque part un petit accomplissement. C’était une fierté pour ma famille et pour moi-même. C’était mon premier gros objectif. Mais je savais à l’époque que le chemin était encore long. On savait très bien que ça ne voulait rien dire. J’avais signé un contrat pro de trois années, mais je savais que ça pouvait aller très vite. On commençait aussi à sentir ce côté foot business. Je savais qu’il ne fallait pas me reposer sur mes lauriers, travailler tous les jours et cravacher.

FM : le chemin a été long ensuite pour vous puisque vous êtes passé par Nancy, Montpellier, Varèse (Italie) avant de finir à Bastia. Quel regard portez-vous sur votre carrière ?

Y.J : j’ai rencontré vraiment de belles personnes, j’ai travaillé dans d’excellentes structures. J’ai connu des hauts très tôt parce que j’ai commencé à jouer en Europa League à l’âge de 20 ans sous les ordres de Frédéric Antonetti. J’ai aussi connu la sélection marocaine très jeune. J’ai fait les Jeux Olympiques à Londres en 2012. J’ai vécu de belles expériences et j’ai fait de belles rencontres. J’ai aussi connu un côté "sombre" du foot business notamment à Bastia, où je n’ai vraiment pas retrouvé des valeurs qui sont les miennes. Du coup, ça a été un peu comme une rupture. Je n’ai pas bien vécu ça du tout. Ça a été une vraie coupure.

FM : en 2016, vous avez finalement décidé de raccrocher les crampons à l’âge de 25 ans. Comprenez-vous que ce choix ait pu étonner à l’époque ?

Y.J : à la suite de Bastia, j’ai eu une belle proposition d’Amiens qui était en Ligue 2 à l’époque. Le directeur sportif et le coach me voulaient absolument. Mais avec ce que j’ai vécu à Bastia, je n’étais plus apte à répondre à quelconque demande. J’ai laissé passer cette proposition, puis d’autres ensuite. Dans le football, j’ai envie de dire que la surcote est aussi forte que la décote. Donc le temps est passé et il n’y a plus eu d’offre. Ça c’est pour la partie foot. Mais je dois vous avouer qu’en tant que personne, cette coupure avec le foot m’a fait du bien. Dans cette vie civile, je me suis très à l’aise. J’ai encaissé le choc de tout ce que j’avais vécu à Bastia. L’un dans l’autre, je me suis senti bien. Le terrain me manquait. Mais le foot business et toutes ses dérives, pas du tout. J’ai fait mon chemin et j’ai redécouvert pas mal de choses. Le temps est passé et finalement, je ne me suis pas retrouvé malheureux du tout.

FM : avez-vous regretté cette décision par la suite ?

Y.J  : non. Franchement, je n’ai pas regretté. Comme je vous ai dit avant, le terrain m’a manqué. J’ai continué à jouer, à faire des five avec des amis. Mais le foot business, qui est forcément lié au terrain quant tu es professionnel, ne m’a pas manqué du tout. Loin de là même. Je n’ai pas regretté. Et encore aujourd’hui je ne le regrette pas.

FM : comment avez-vous vécu ce retour à une vie loin du foot professionnel ?

Y.J : j’ai la carrière d’un joueur lambda. Mais malgré tout, quand on est à fond dedans, on est dans un quotidien, on est en inertie complète. On rate beaucoup de choses et on ne s’en rend pas compte du tout. Quand on revient à cette vie civile, on redécouvre les choses simples comme sa famille, son entourage...même sa copine. Encore une fois, quand on est pris dans un quotidien, on manque plein de choses. Ça a été un plaisir pour moi de redécouvrir toutes ces choses, de retrouver ma famille. Je suis très proche d’elle. C’est une vie très différente du foot, mais ça m’a plu et ça me plaît toujours.

Aider et donner les clés aux footballeurs pour progresser et évoluer positivement

FM : vous avez parlé du rôle de vos proches. Lors des moments un peu plus difficiles, c’est là que vous avez pu vous voir sur qui vous pouviez compter...

Y.J : c’est sûr que quand ça marche, il y a beaucoup de monde autour de vous. Mais ce n’est pas valable que dans le football. Quand ça va un peu moins bien, les gens qui vous apprécient vraiment sont là. Ils sont là pour la personne que vous êtes. Mais il n’y en a plus beaucoup (rires).

FM : fort de vos multiples expériences, vous vous êtes finalement lancé dans un nouveau projet pour accompagner les joueurs.

Y.J : j’ai créé une boîte de conseil qui s’appelle Gekko Conseil. Je fais des séances de travail d’une heure et je me concentre vraiment sur le joueur et son travail au quotidien. Ce sont des séances hebdomadaires. On parle parfois de l’aspect purement tactique ou technique. Parfois, on travaille aussi sur l’aspect mental comme pour l’approche de la compétition, la gestion de la concurrence, les relations dans le vestiaire, etc...Moi, je suis là pour donner des clés, des orientations. Je me sers de mon vécu et de mon recul pour conseiller les joueurs aujourd’hui. J’ai vécu des hauts très jeune mais aussi des bas. J’ai un petit recul qui est quand même intéressant pour pouvoir apporter des conseils. Je travaille aussi avec deux ou trois familles. Il y en a certaines qui sont sollicitées très tôt et qui perdent la tête, qui sont débordées par les demandes d’agents ou de clubs. Je leur apporte un peu de recul, quelques orientations. Ça leur fait du bien. Enfin, je collabore aussi avec des agents. C’est un travail très complémentaire. Ils s’occupent de transactions, de transferts. Moi, je suis en charge du travail hebdomadaire, du suivi. J’ai connu des agents compétents et très actifs. Ils sont très pris. Du coup, malheureusement, ça leur arrive de délaisser un peu le joueur. Cette complémentarité est donc très intéressante pour que le joueur soit entouré au mieux.

FM : vous êtes à la fois conseiller, coach mental voire aussi un grand frère pour les joueurs.

Y.J : dans certains cas, ça peut arriver (qu’il joue le rôle de grand frère, ndlr). Mais ça reste un travail. Je suis rémunéré pour ça. Il y a beaucoup de sérieux. Mais oui, parfois, j’ai la voix du grand frère. Je me sers vraiment de mon parcours pour aiguiller au mieux les joueurs. J’essaye d’être objectif. Parfois, ce n’est pas facile d’être conseillé par ses frères, ses parents ou ses proches. Ça manque un peu d’objectivité.

FM : si ce genre de structure avait existé à votre époque, est-ce que ça aurait pu être différent pour vous ?

Y.J : sûrement. J’ai été bien aiguillé par mon père. J’ai travaillé essentiellement avec lui. Il m’a beaucoup aidé. Je le remercie encore aujourd’hui pour ça. Mais comme je viens de le dire, quand c’est la famille, il y a ce côté émotionnel. Les émotions, les sentiments prennent parfois le pas sur le reste et donc ça fait faire parfois de mauvais choix ou ça fait prendre parfois de mauvaises directions. C’est fait de façon involontaire bien évidemment. C’est vrai que s’il y avait eu une structure comme ça à mon époque, ça aurait peut-être changé quelque chose. Je pense surtout à beaucoup de gens que j’ai croisés. Des joueurs qui sont encore en activité aujourd’hui et qui ne sont pas du tout accompagnés ou très mal accompagnés. J’avais la chance d’avoir un garde fou, mon père, qui était assez présent. Pour d’autres, ce n’est pas du tout le cas. C’est vraiment dommage.

FM : vous collaborez parfois avec des agents. Avez-vous envisagé de le devenir vous aussi ?

Y.J : non, pas du tout. Ça ne m’intéresse pas. Pourquoi ? Parce qu’il y a ce côté business, transaction, recherche de la commission...C’est normal, c’est le métier d’agent. Mais tout ce côté-là, je m’en désintéresse totalement. Je me concentre vraiment sur l’humain. Voir comment le joueur va évoluer avec ce que je vais lui amener, éviter les pièges. Ce côté suivi du joueur m’intéresse vraiment. Mais l’aspect transaction, je préfère le laisser aux agents qui le font d’ailleurs très bien.

FM : le football continue d’évoluer. Quels conseils donneriez-vous aujourd’hui à un jeune joueur qui voudrait devenir professionnel ?

Y.J : le premier conseil, ce serait de se concentrer exclusivement sur eux et sur leur progression, leur travail. C’est l’essentiel. Bien sûr que le football est un sport collectif, mais pour franchir des étapes il faut montrer des qualités, montrer une évolution. Cela passe par un travail au quotidien et rien d’autre. Aujourd’hui, les jeunes joueurs sont pollués par beaucoup de choses autour d’eux. Ils en oublient leurs capacités, leur progression. Je pense qu’ils doivent se concentrer sur eux-mêmes. Ils doivent chercher à travailler toujours plus, c’est comme ça qu’on arrive au haut niveau pour moi.

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