Indépendant de l’Angleterre depuis 1956, le Soudan est confronté à une forte division culturelle. À l’instar de l’Irlande catholique et l’Irlande du Nord protestante, ce pays situé au sud de l’Égypte est ravagé entre les divergences religieuses. Le nord du pays est à majorité musulmane et le sud est partagé entre christianisme et animisme (divinités mystiques, esprits). Plus fort économiquement, le nord - où est situé la capitale Khartoum - ne répond pas aux volontés indépendantistes du sud. Un vrai coup dur pour les populations locales qui demandent plus d’autonomie. Face à cela plusieurs officiers de l’armée soudanaise démontrent leurs désaccords et lancent une guerre civile.

Celle-ci apporte une première victoire au Soudan du Sud qui obtient plus d’autonomie en 1972. Toutefois, ce statut est remis en cause par le colonel Gaafar Nimeiry. Au pouvoir depuis 1969, il décide en 1983 de donner une plus grande importance à l’Islam dans la société soudanaise. Une situation mal vécue par les sudistes qui provoquent une seconde guerre civile entre le 5 juin 1983 et le 9 janvier 2002. Une période terrible pour le sud du pays où une famine éclate en 1998. Dans tout ce marasme politico-guerrier, de nombreux habitants font le choix de quitter le Soudan. Parmi eux, Aget Atem et sa famille. Enceinte, la jeune femme trouvera refuge au Kenya et donnera naissance à Awer Mabil.

Une enfance difficile

Né à Kakuma, le petit garçon peut compter sur une famille aimante pour supporter la vie difficile dans le camp de réfugiés. Orphelin de père - ce dernier est décédé durant la seconde guerre civile soudanaise - il tente de faire abstraction de son enfance difficile et s’évade grâce au football : « depuis qu’il marche, il a toujours aimé le football… Chez nous, il n’y avait pas l’équipement nécessaire pour jouer au football », déclarait sa mère à ABC. Si les conditions de vie au camp sont sommaires, dès l’âge de 5 ans, il donne ses premiers coups dans un ballon et la belle histoire s’enclenche.

Même si son quotidien est totalement différent aujourd’hui, il n’oublie pas cette enfance compliquée comme il l’explique dans une interview au Guardian : « ce n’était pas une vie facile. C’était très très dur [...]. Donc c’est un peu comme si je ne pouvais pas oublier mon passé, mais c’est difficile. Je ne peux pas vraiment en parler, si vous voyez ce que je veux dire. C’est une vie difficile. Je veux passer à autre chose si je le peux, mais je ne l’oublierai pas. » Seul le football lui permettait de s’évader : « il y avait une télévision loin d’ici, alors il fallait marcher environ une heure ou deux. C’était une grande salle où il fallait payer pour entrer et regarder le match. Il y avait beaucoup de monde là-bas, les fans venaient en nombre », se souvient t-il.

Au début des années 2000, la Premier League connaît une réelle apogée et sa diffusion devient internationale. Awer Mabil découvre ce championnat et tombe sous le charme de Manchester United. Victorieuse de la Ligue des Champions en 1999, la formation de Sir Alex Ferguson s’impose comme une des meilleures équipes du continent. Conquis, le jeune homme s’imagine déjà à la place de ses idoles : « j’ai toujours soutenu Manchester United alors je l’ai vu (Cristiano Ronaldo) quand il était jeune, environ 18 ans. Il avait du flair et du talent. Je souhaitais être comme lui. » Si le chemin semble encore très long pour atteindre le niveau du Portugais, Awer Mabil a fait beaucoup de chemin depuis son enfance kényane.

L’Australie, terre d’accueil

Après plusieurs années difficiles au Kenya, il obtient une échappatoire. Avec sa mère Agot Atem et sa famille, il a la possibilité de trouver une terre d’asile. En 2006, il a 11 ans et obtient le statut de réfugié en Australie. Dans son nouveau pays, il dispose d’un meilleur cadre de vie et continue de cultiver sa passion pour le football grâce au soutien de ses proches : « (il a fallu ndlr.) un travail dur, du dévouement et de l’endurance pour se lever tous les matins afin de poursuivre son rêve et sa carrière », explique sa mère à ABC avant que sa fille Bor Mabil l’interrompe : « maman a toujours été là pour lui depuis le début. Elle l’a emmené à l’entraînement, jour après jour, et s’est assurée d’être à ses côtés ... elle a été là pour tout le voyage. »

Il est vite repéré par le club d’Adélaïde United et fait ses débuts en réserve. Ses capacités d’élimination et sa qualité de dribble marquent très vite les esprits dans le club et il fait son début en équipe première le 11 janvier 2013 à 18 ans lors d’une rencontre contre Perth Glory. Très impressionné par les qualités du polyvalent ailier, son coach Josep Gombau - qui a côtoyé Lionel Messi lorsqu’il était entraîneur des équipes jeunes du FC Barcelone - lui fait rapidement confiance. Pour autant, il estime qu’Awer Mabil doit encore persévérer. C’est ce qu’explique le principal intéressé au Guardian : « il a dit que je pouvais jouer, mais que je devais apprendre à être plus intelligent. Il y a quelques points sur lesquels je dois travailler et sur lesquels me concentrer. Quand dribbler, quand ne pas dribbler, que faire sans ballon, que faire du ballon. »

Un mentor qui permet à Awer Mabil de grandir en toute sérénité et lui permet de s’améliorer rapidement : « il veut que je m’exprime et que je comprenne, quand je perds la balle et ce que je dois faire pour la récupérer. Mais la meilleure chose qu’il m’a montrée est ce qu’il faut faire sans ballon. Comment lire le match. C’est un entraîneur vraiment spécial. Je n’ai jamais eu un entraîneur comme lui. Il m’apprend à jouer de la meilleure des façons. Il a une grande connaissance du jeu et essaye de nous apprendre à bien jouer. » Sous ses ordres, il va s’imposer comme l’une des valeurs montantes du championnat australien avec 8 buts et 4 passes décisives en 47 matches. Au bout de trois saisons dont deux en tant que titulaire, il rejoint le club de Midtjylland au Danemark.

Le choix Midtjylland

Ayant fait le tour de la question en Australie, Awer Mabil rêve grand et arrive en Europe au FC Midtjylland. En Scandinavie, l’aventure ne prend pas le chemin attendu pour l’ailier droit qui dispute seulement 10 matches lors de sa première saison. Les Ulvene (les loups) décident de le prêter à Esbjerg. Ses performances sont intéressantes avec 6 buts et 6 passes décisives en 32 sorties et il s’acclimate bien au championnat local. Ne pouvant pas encore lui donner une place déterminante dans son effectif, le FC Midtjylland décide de le prêter à nouveau lors de l’exercice suivant. Direction le Portugal et Paços de Ferreira, avec qui il inscrit 3 buts et délivre 4 passes décisives en 30 matches.

Fort de ses expériences, il retourne dans son club l’été dernier avec le statut de titulaire. En confiance, il répond présent avec de grosses prestations. Avec 1 but et 4 passes décisives en 13 matches, il se montre déterminant et se retrouve appelé en sélection australienne pour la première fois de sa carrière, à 23 ans. Passé par les sélections de jeunes, où il a inscrit 4 buts en 15 matches, il n’a pas hésité à défendre les couleurs du pays qui l’a accueilli. Ses débuts ont lieu le lundi 15 octobre contre le Koweït. Sur le banc au début de la rencontre, il parvient à marquer en toute fin de rencontre suite à un service en profondeur de Tomi Jurić. Un but anecdotique dans cette rencontre (4-0), mais ô combien symbolique pour Awer Mabil.

C’est toujours mieux à deux

Fière de son petit protégé, sa famille n’a pas manqué de fêter sa réussite. Interrogé par ABC, sa mère, Agot Atem, n’a pas caché son émotion : « je suis très heureuse ... Dieu merci. Je suis fier. » Son oncle Peter a de son côté mis en avant les sacrifices qu’a dû consentir la mère d’Awer Mabil : « il était motivé pour jouer au football au niveau international et, grâce au soutien de sa mère et de ses proches, c’est ainsi qu’il a pu réaliser son rêve. Il a dit que sa mère était l’une des principales raisons de son succès [...] Sa mère n’a pas abandonné et les membres de la famille également, ils ont fait de leur mieux pour qu’Awer et ses frères et sœurs aient un meilleur quotidien, une meilleure vie et un meilleur avenir. »

Complètement euphorique, après la rencontre, Awer Mabil vivait un rêve éveillé. Ce dernier a vécu ce moment en compagnie de son ami d’enfance Thomas Deng, lui aussi lancé en sélection lors de cette rencontre. Réfugié, le défenseur du Melbourne Victory a lui aussi grandi au camp de Kakuma et les deux hommes ont vécu leurs premiers moments de football ensemble. Ils ont ensuite pris des chemins différents à leur arrivée en Australie, tout en restant en contact. Cette retrouvaille a eu une résonance particulière pour Thomas Deng qui s’est exprimé à Fox Sports : « nous avons grandi ensemble, dans le même quartier, et nous devons être fiers de notre parcours et d’avoir pu représenter nos familles à ce niveau. Je pense que nous avons ouvert les portes à des jeunes Africains qui veulent suivre notre chemin. Nos mères nous ont élevés seules, donc ce match leur est forcément dédié. Tous leurs sacrifices ont payé, et j’espère qu’elles sont fières de leurs fils aujourd’hui. »

Le monde du football sous l’émotion

Touchées par la trajectoire extraordinaire d’Awer Mabil, plusieurs personnalités du monde du football n’ont pas manqué de le souligner sur les réseaux sociaux. C’est notamment le cas de Patrice Evra. L’ancien international français qui est une légende de Manchester United - le club de cœur du jeune Australien - lui a rendu hommage : « une histoire incroyable. Ne laissez rien vous empêcher de réaliser vos rêves. Peu importe d’où vous venez toujours essayer de votre mieux et le travail acharné paiera. »

Également international australien, Bruce Djite, qui a évolué avec Awer Mabil à Adélaïde United, a pu voir le chemin parcouru par ce dernier : « bien joué pour la sélection australienne et surtout pour Awer Mabil. Une route plus dure que la plupart. Si heureux pour toi. Montre juste que ce dont on a besoin, c’est de donner aux enfants une chance. » La légende australienne Tim Cahill a également été impressionné par l’histoire d’Awer Mabil et de Thomas Deng : « si fier de ces deux messieurs, Awer Mabil et Thomas Deng c’est l’essence même du football. Continuer à viser vos rêves ensemble. »

Conscient de son enfance difficile, Awer Mabil est très impliqué sur le plan humanitaire. Au début de sa carrière, il a rencontré Ian Smith un homme d’affaires d’Adélaïde grâce au football. Ensemble, ils ont créé l’association caritative ’’Barefoot to Boots’’, qui vient en aide aux réfugiés de Kakuma et dans d’autres camps. Il a notamment acheté des maillots de l’équipe de football australienne pour de nombreuses équipes de Kakuma. Fier de ses origines, de ses racines et de son parcours, Awer Mabil poursuit son rêve et est aujourd’hui une source d’inspiration pour de nombreux enfants réfugiés à travers la planète.