C’est une nouvelle qui, au cœur du mois d’octobre, a fait grand bruit. Toujours en quête de jeunes talents promis à un bel avenir, Chelsea jetait alors son dévolu sur Nicolas Tié. Un nom qui ne vous dit bien évidemment pas grand-chose, puisque ce gardien de but franco-ivoirien n’est âgé que de 13 ans, et évoluait jusque-là du côté de l’IFR de Châteauroux (pôle d’espoirs). Une annonce qui a rapidement fait le tour de la toile, et jeté un froid chez bon nombre de formateurs français, prenant plus que jamais conscience du fait que les cadors européens sont de plus en plus pressants pour s’attacher les services de pépites toujours plus jeunes.

Responsable du recrutement au FC Nantes, club formateur devant l’Éternel, Matthieu Bideau tente d’expliquer ce phénomène : « La seule différence est qu’aujourd’hui, en plus des "vieux de la vieille" type Chelsea, Arsenal ou encore Manchester United, on voit apparaître des clubs comme la Juventus, Manchester City ou encore Barcelone. Des clubs étrangers moins "huppés" commencent également à pointer le bout de leur nez, mais au final très peu de joueurs quittent le sol français. Le bilan est qu’il y a de plus en plus de clubs étrangers à "espionner" en France, mais le nombre de jeunes footballeurs amenés à quitter le territoire très jeunes reste le même ». Un phénomène difficile à juger d’un point de vue comptable, les statistiques en la matière étant rares. Mais deux raisons viennent expliquer cet état de fait selon l’homme de l’ombre des Canaris :

« Il y a, à mon sens, deux raisons à cela : la première est que les clubs potentiellement capables d’attirer d’aussi jeunes joueurs à l’étranger sont de très grands clubs. Leur "puissance de frappe" est énorme et leur pouvoir de séduction quasi sans limite. La deuxième raison, et il ne faut pas se le cacher, est bien évidemment financière. À l’heure où, plus encore qu’hier, il est devenu très difficile de "joindre les deux bouts", les sommes affichées font forcément réfléchir. Et je comprends aisément ! Clairement, si demain on offre à votre fils de 13 ans un engagement de 6 années, à Chelsea par exemple, avec des primes diverses, variées et étalées d’environ 1 M€... Vous faites quoi ? Vous dites non ? J’imagine que vous y réfléchirez longuement, et ce, malgré votre raisonnement purement éducatif. Un des plus grands clubs au monde vient chercher votre "fiston" et en plus de cela vous offre un pont d’or. Il est naturel et humain d’avoir du mal à rester lucide dans ce genre de situation. Cela fait 10 ans que je travaille dans le monde du ballon rond. Si ce genre de situation me tombait dessus, je réfléchirais également. Alors imaginez-vous quelqu’un qui n’est pas du "milieu" ».

Les clubs étrangers toujours à l’affût

Difficile effectivement de résister aux sirènes des cadors du Vieux continent, à l’image notamment de Chelsea, comme vu plus haut. Recruteur pour les Blues en France et en Afrique depuis maintenant près de 8 ans, Guy Hillion a repéré bon nombre de talents pour le club londonien. Vivant de l’intérieur ce phénomène, l’œil du CFC justifie la politique des siens : « Les clubs étrangers, et notamment anglais, sont structurés pour trouver des jeunes talents dans toute l’Europe. Obligatoirement, s’il y a des jeunes talents en France, ils se retrouvent sollicités. Notre travail, c’est de les faire venir dans le club pour lequel on travaille. Après, pour les plus jeunes, ce n’est pas non plus quelque chose de courant, ça reste à la marge. Les clubs français sont bien structurés pour les garder, après certains jeunes et leurs familles peuvent préférer l’étranger pour certaines raisons. C’est une question d’offre et de demande, il y a un feeling, un bon contact qui passe. Et puis, certains noms de clubs étrangers font rêver. Quand vous avez Arsenal ou Chelsea qui se présentent, c’est peut-être plus attractif, ça peut se comprendre ».

Les clubs français doivent donc composer avec ces approches venues de toute l’Europe. À Nantes, cela s’est déjà produit : « Cela nous est déjà arrivé oui, mais ce n’est pas notre quotidien », insiste Matthieu Bideau. Et de poursuivre : « Beaucoup d’agents ont tenté de nous le faire croire en tout cas (rires) ! C’est une pratique très connue des conseillers de joueurs de tenter de nous leurrer sur de grosses propositions émanant de clubs étrangers afin d’obtenir le plus tôt possible pour leurs joueurs le sésame qu’est le premier contrat professionnel. Certains sont spécialisés et se servent d’internet pour faire passer ce genre de messages. Cela nous fait rire. Quand un agent nous la joue comme ça notre réponse est claire : "Écoute. Le jeune est sous contrat avec notre club, donc sors-nous une proposition officielle de ton soi-disant gros club et on en rediscutera !". Dans 99% des cas, c’est le calme plat derrière. Pour schématiser, il faut savoir que les tous meilleurs jeunes en France sont souvent gérés par les "gros agents". Entendez par "gros agents" des agents dont le quotidien est de gérer la carrière de joueurs professionnels. Ces "gros agents" n’ont souvent pas de problèmes d’argent et voient par conséquent plus loin qu’à la petite semaine. Disons qu’ils ont "le temps de prendre le temps". Ils savent pertinemment que, pour réussir dans le football, il faut être un marathonien et non un sprinter. Les très bons jeunes qui quittent nos centres de formation français sont très souvent gérés par des "néo agents" qui ont besoin d’exister rapidement dans le football et qui ont surtout besoin d’un peu de trésorerie », avance-t-il.

Les familles ont un rôle à jouer

Outre les clubs intéressés, certains agents profitent donc de la situation pour mousser leurs poulains et leur obtenir un contrat plus juteux. Difficile, dans ces conditions, pour les joueurs concernés de résister à la pression, et déceler le vrai du faux. Logique donc, pour eux, de perdre la tête et de se lancer dans un défi à l’étranger qui peut rapidement tourner à la catastrophe : « Je leur parlerai de chiffres car, à un moment, il n’y a que cela qui parle vraiment. Combien de joueurs partis très jeunes à l’étranger ont fait une carrière de footballeur professionnel digne de ce nom (Kakuta, Péricard, Sunu, Coquelin, et bien d’autres ont prouvé que partir très tôt pouvait s’avérer délicat) ? Quel pourcentage de jeunes issus de la formation jouent dans l’équipe première du club étranger en question ? Et j’en passe… Je leur parlerai également de la bonne dizaine de très bons clubs formateurs français, et surtout du FC Nantes (rires). Car si un jeune est sollicité par un grand d’Europe, c’est bien évidemment que les grosses écuries françaises le sollicitent aussi », avance Matthieu Bideau, tentant de comprendre le raisonnement des familles concernées :

« Les statistiques de réussite pour ces jeunes qui partent à l’étranger sont faméliques, voire nulles. Ils ne s’imposent quasiment jamais en équipe première et sont voués à être prêtés jusqu’à leur fin de contrat. Je pense que leur raisonnement, de façon très grossière et vous m’en excuserez, est le suivant : "vu le taux d’échec dans les centres de formation en général, quitte à se planter, autant faire un hold-up ! En cas d’échec au moins je n’aurai pas tout perdu". Voilà comment les familles de ces jeunes doivent penser. Ont-ils vraiment tort ? Le seul gros avantage dans ces aventures à l’étranger est l’apprentissage obligatoire et express pour les jeunes français d’une nouvelle langue. Après, chacun voit midi à sa porte ! Je ne juge en aucun cas ces jeunes et ces familles. J’essaie juste, à travers vos questions et au regard de ce que je connais, de me mettre à leur place ».

Rester en France ou partir, un choix cornélien

D’aucuns n’ont en tout cas pas hésité un seul instant, et ont préféré quitter la France pour s’essayer avec réussite à une expérience à l’étranger. C’est notamment le cas de Gaël Clichy et Patrick Vieira qui ont rejoint respectivement Arsenal et le Milan AC en provenance de l’AS Cannes, la majorité à peine acquise. La suite, on la connait pour les deux hommes, qui ont fait tout le reste de leur carrière loin de la France, et de manière plus qu’honorable. Partir tôt pour réussir, d’autres ont décidé d’en faire de même. Paul Pogba, qui n’a pas fait long feu au Havre, pliant bagages à seulement 16 ans pour rallier Manchester United en 2009. Et si son parcours mancunien ne fut pas une franche réussite, la suite des évènements lui donne raison, lui qui brille désormais de mille feux aussi bien à la Juventus Turin qu’en équipe de France.

Mais pour certains footballeurs, en dépit de ces exemples de réussite et d’une capacité certaine à pouvoir briller hors de nos frontières, l’appel de l’étranger n’est pas une ambition première. Ainsi, à l’intersaison, Paul Nardi a fait le choix de signer à Monaco avant d’être prêté dans la foulée à son club formateur, l’AS Nancy-Lorraine, dans le but de poursuivre son apprentissage du haut niveau dans nos contrées : « Je n’avais pas envie de partir à l’étranger, de me perdre, d’être oublié. Quand on part, on ne sait pas où on va. Je pense que là où je suis, je suis très bien. J’appartiens à Monaco, je suis prêté à Nancy, je ne me perds pas. La Ligue 2, c’est un bon championnat, je pense que mon projet de carrière est le bon. Je vais tout donner au quotidien pour que mon choix de carrière soit bon et faire la plus belle carrière possible », indique le gardien de but de 20 ans.

Un choix sage, qu’apprécie Houssine Kharja. De retour en France, à Sochaux, le meneur de jeu âgé de 32 ans a quitté très tôt la France dans son parcours. Mais il conseille aux jeunes de ne pas en faire autant : « J’ai eu un parcours assez atypique, j’ai appris dans mon quartier avant d’aller au PSG. Je devais intégrer le centre de formation, une semaine après ce n’était plus le cas. Grâce à un ami, je suis parti au Gazelec Ajaccio pour un an, et j’ai reçu une proposition de contrat pro au Sporting CP. Je ne regrette pas mon choix, car on grandit plus vite à l’étranger. Ça n’a pas réussi à tout le monde, mais moi j’ai su tracer ma route tout seul. À mon époque, les jeunes avaient moins leur chance en France, là où aujourd’hui, on mise sur les centres de formation. Je le vois à Sochaux, où le club mise sur les jeunes. Je le leur dis : ils ont énormément de chance ! On voit aussi l’OL qui lance ses jeunes en équipe première, le PSG fait aussi sortir des jeunes malgré ses stars. Si je devais donner un conseil aux jeunes, je leur dirais d’être patient, de ne pas être trop pressé, de bosser. On voit aussi des jeunes partir tôt dans les pays du Golfe, c’est dommage de faire passer l’aspect financier avant l’aspect purement sportif. Ils ont aujourd’hui plus de chances en France, donc il faut savoir saisir cette opportunité », lance le Marocain.

Vous l’aurez compris, les clubs étrangers sont de plus en plus nombreux à solliciter les pépites françaises afin de les récupérer. Si tous ne font pas le choix de prendre la poudre d’escampette, cela n’empêche pas les formations françaises de se pencher sérieusement sur ce problème. Une évolution de la législation actuellement en vigueur pourrait aider les clubs à lutter contre ce phénomène, c’est en tout cas le souhait émis par le recruteur nantais Matthieu Bideau : « Je pense qu’il faudrait augmenter le tarif des indemnités de formation afin de dissuader un peu les clubs étrangers, mais aussi et surtout, pour dédommager plus logiquement les clubs formateurs. Il faudrait également à mon sens prolonger d’un an le contrat Aspirant (d’une durée de trois ans actuellement) et d’un an le contrat stagiaire (d’une durée de deux ans actuellement). Aujourd’hui, les jeunes sont trop rapidement en fin de contrat et cela laisse la place à un tas de négociations irritantes pour nous les clubs et surtout très perturbantes pour les jeunes. Si vous saviez le temps et l’énergie que l’on perd dans ce genre de rendez-vous ! » L’appel est lancé.