Sortie miraculée d’une phase de poules décevante, l’Argentine se mesurera demain à l’équipe de France en huitièmes de finale de la Coupe du Monde, à l’Arena de Kazan (16h). A vingt-quatre heures du choc, le temps n’est plus aux tergiversations. Pas de place non plus pour l’improvisation. Un match, cela se prépare. Alors même qu’elle n’avait pas encore disputé son troisième match de poule décisif face au Nigéria (2-1), l’Albiceleste pouvait se prendre à rêver d’un huitième de finale face aux Bleus. L’équipe de France ayant joué quelques heures plus tôt. Aux aguets, avec toujours un temps d’avance et des heures de vidéos au compteur, les analystes anticipent les demandes des sélectionneurs. En Argentine, la tâche est confiée à deux hommes : Francisco Meneghini et Matias Manna.

Il faut dire que le deuxième cité entretient une relation particulière avec le sélectionneur tant décrié, Jorge Sampaoli. Un coach qu’il suit depuis 2012 et une aventure chilienne inoubliable. Son histoire a de quoi impressionner. Tout est parti d’une rencontre. En octobre 2006, joueur de Bochofilo Bachazo de San Vicente, club de division inférieure, Matias Manna a 23 ans et voue un amour inconditionnel pour Pep Guardiola. Illustre inconnu originaire de la ville qui aura enfanté Leo Messi et tant d’autres étoiles du football argentin, ce diplômé en communication digitale de l’Universidad Nacional de Rosario lance un blog consacré à Pep Guardiola, paradigmaguardiola.com. Une page web entièrement consacrée à celui qui termine alors une carrière de joueur au Mexique, chez les Dorados de Sinaola.

Le premier à croire en Guardiola

Personne, pas même Matias Manna, ne s’imagine à cette époque que Pep Guardiola va installer le FC Barcelone au sommet du football européen. Mais lui perçoit dans le style de jeu de l’actuel coach de Manchester City une philosophie qui va à l’encontre des tendances footballistiques du moment. « Il reflétait déjà un paradigme d’une philosophie en voie de disparition... C’était l’époque où la Grèce était championne d’Europe et l’Italie gagnait une Coupe du Monde avec un style de football complètement physique, » raconte l’analyste à ESPN, en 2016. Son blog tactique est d’abord intimiste. « Il y avait peu de visiteurs pour commencer, mais c’était un groupe stable. Je crois qu’il y avait surtout des amis de Guardiola, des gens de son entourage, qui le lisaient, » raconte Manna à Planet Football. Le blog explose au moment où Guardiola réalise des prouesses sur le banc des Blaugranas.

Avide d’apprendre, le gamin cherche à explorer cette piste. En 2005, après avoir pris des cours de catalan, il traque le joueur d’alors via la presse barcelonaise et parvient à le convaincre de le rencontrer. La rencontre a lieu en 2006, dans un hôtel de Buenos Aires. Matias Manna ne vient pas les mains vides. Il offre au néo-coach une biographie de Marcelo Bielsa, idole de Rosario vénérée de tous les Argentins. L’analyste de l’Albiceleste racontera que quelques jours plus tard, les deux entraîneurs se sont rencontrés en face-à-face. « Guardiola m’a envoyé un message après leur rencontre et m’a dit : « je viens juste de passer un moment avec la personne qui connaît le mieux le football, » évoque Manna à ESPN. Guardiola se montre convaincu par l’analyse du Rosarino de 23 ans, de son style de jeu et du football en général, et les deux hommes entretiennent une relation suivie depuis. Lorsque Pep Guardiola rejoint Manchester City à l’été 2016, le nom de Manna est même cité dans la liste des possibles assistants du coach.

Lancé par Bielsa

Mais à cette époque, son avenir est déjà lié à Sampaoli. Une connexion qui émane de l’escapade chilienne qui avait été initiée sous l’ère Bielsa. En 2007, une connaissance commune de Matias Manna et Marcelo Bielsa organise une rencontre entre les deux hommes. Tout juste nommé sur le banc de la Roja, El Loco croit en Manna et le recrute en tant qu’analyste. C’est aussi lors de cette période que Manna rencontre l’un des futurs assistants de Sampaoli, qui évolue sous les ordres d’El Loco. Avec le Chili et Bielsa, Manna participe à la refonte du schéma tactique de la sélection. Le 3-4-3 mis en place transcende le Chili. La sélection se qualifie pour la Coupe du Monde 2010. En Afrique du Sud, tombée avec la Suisse, le Honduras et l’Espagne, la Roja parvient à sortir de sa poule, chutant en huitièmes de finale face au Brésil.

Après le départ de Bielsa pour Bilbao en 2011, Manna quitte lui aussi la sélection et s’en va proposer ses services d’entraîneur, dont il a le diplôme, et d’analyste vidéo, à Facundo Sava, psychologue de formation et entraîneur aux méthodes reconnues de San Martin de San Juan puis de l’Union de Santa Fe, clubs de première division argentine. Cet intermède ne le fait pour autant pas dévier de sa trajectoire ascendante. C’est en analysant les matches de l’équipe entrâinée par cet ancien joueur de Boca Juniors que Manna développera un outil révolutionnaire quelques années plus tard. Un programme connu sous le nom « Sandball », pour simuler les mouvements des joueurs en utilisant un joystick, à la manière d’un jeu vidéo. Un dérivé de FIFA mais avec des mouvements plus réalistes, afin de rendre exercices tactiques plus attrayants pour les joueurs.

Lié à Sampaoli

« J’ai observé chez Sava, [alors manager de Quilmes], que lors de ses causeries il y avait des joueurs qui, après six ou huit minutes, perdaient leur concentration », explique Manna au quotidien argentin La Nacion. « Mais quand nous les avons assis devant le seul ordinateur que nous avions, ils ont commencé à jouer avec le clavier et nous nous sommes aperçus qu’ils étaient absorbés et que leur concentration ne faiblissait pas. » Alors que Manna fait ses armes dans le Valle del Tulum, à plusieurs centaines de kilomètres à l’ouest un autre Argentin vit un rêve éveillé chez le voisin chilien. Jorge Sampaoli a pris les rênes de l’Universidad de Chile en début de saison et fait des miracles. Il remporte le tournoi d’ouverture, la Copa Sudamericana et le tournoi de clôture. Une Coupe du Monde a lieu dans deux ans au Brésil et le Chili organise la Copa America l’année suivante. Le nom de Sampaoli est cité pour prendre la relève de Bielsa à la tête de la Roja.

L’année 2012 marque la sortie du livre de Matias Manna, dont le nom reprend l’intitulé de son blog. Un nouveau succès. La qualité de l’analyse du Rosarino est telle, que des clubs du monde entier, dont le FC Porto, le contactent pour lui dire qu’ils ont utilisé son travail pour former tactiquement leurs équipes de jeunes. Cette année-là marque également le retour du bloggeur devenu analyste en sélection du Chili. Jorge Sampaoli n’hésite pas à intégrer à son staff celui qu’il avait rencontré sous Bielsa. Après une Coupe du Monde 2014 réussie, avec une victoire face à l’Espagne en poules et malgré une nouvelle élimination cruelle face au Brésil, pays hôte, en huitièmes, Manna participe au premier succès de la Roja en Copa America, sur son sol ! Une libération, quatre-vingt-dix-neuf ans après la création de l’épreuve. En fidèle soldat, l’analyste suit Sampaoli dans son aventure sévillane. Mais le projet tourne court et le coach argentin démissionne en 2016...le poste de sélectionneur de l’Albiceleste ne pouvant se refuser.

Révolutionner les échanges avec les joueurs

« Jorge m’accorde sa confiance », dit Manna à propos de Sampaoli. Avant de poursuivre sur son rôle. « L’analyste n’est pas un élément distinct du staff de la sélection, nous croyons au travail d’équipe, à la collaboration et à la coopération. Nous sommes une aide importante pour les joueurs et je pense que les meilleurs entraîneurs sont ceux qui améliorent les qualités des joueurs. Sampaoli tire le plein potentiel des joueurs lors des matches ». Si le discours de l’analyste contraste avec le jeu déployé par l’Albiceleste au mondial, son attachement au sélectionneur semble sincère et laisse entrevoir la confiance qui lie les deux hommes. Universitaire, sa philosophie première est de casser les codes de l’enseignement. De changer la relation enseignant-élève, qui veut que l’entraîneur parle et que le joueur écoute. « Nous avons bousculé le déroulé traditionnel d’une classe. La pire chose qui puisse arriver dans une classe - et je le sais car j’ai enseigné à l’université - c’est que l’enseignant parle trop. Vous devez maintenir une interaction et mon travail est de créer cette interaction, » raconte Manna à Planet Football.

« Nous n’avions pas de grands spécialistes défensifs, nous avons donc essayé de défendre avec le ballon, comme Pep Guardiola, nous avons mélangé le bielsismo avec le guardiolismo, » déclarait Jorge Sampaoli à El Pais, en 2016. Bielsa, qui a été le mentor de Sampaoli et a eu sous ses ordres Manna. Guardiola, qui a été étudié à la loupe et approché par le seul Manna, depuis la chambre qu’il occupait dans la maison familiale de San Vicente. Si cela ne se caractérise pas par des résultats probants sur le terrain, l’analyse chirurgicale d’un gamin de Rosario qui aimait avaler des kilomètres de pellicules de matches a, en un sens, révolutionné le football sud-américain et tend à poursuivre dans cette voie. « J’espère que l’Argentine pourra commencer à jouer le football qui est le nôtre. Je pense que l’Argentine peut commencer à faire ça avec Messi et j’espère que Sampaoli ramènera l’identité du football argentin, » avait lancé l’analyste vidéo au moment d’intégrer l’Albiceleste il y a un an. Au pied du mur, l’Argentine aura samedi l’occasion de faire vivre cette idée un peu plus longtemps.