La course aux revenus. C’est peut-être l’expression qui résume le mieux le football moderne. Dirigés comme de véritables multinationales, les plus gros clubs européens cherchent depuis des années déjà à diversifier au maximum leurs activités à travers le monde et récolter le plus de bénéfices possibles. Tous les moyens sont bons, comme des tournées estivales, la signature de contrats avec des institutions ou des sponsors étrangers, l’ouverture de bureaux, de boutiques, d’académies et même de parcs d’attractions aux quatre coins du globe et bien plus encore. Si la Premier League a été pionnière en la matière, ce qui lui a permis de sécuriser d’énormes fanbases sur des marchés très juteux comme le sud-est asiatique, les autres championnats ont suivi. L’Espagne en tête de liste, profitant notamment de la rivalité entre le FC Barcelone et le Real Madrid - et par extension le duel Cristiano Ronaldo vs Lionel Messi - pour exporter son produit aux quatre coins du monde. C’est aussi le cas en France, avec les EA Ligue 1 Games disputés cet été aux Etats-Unis, ou le Trophée des Champions disputé tous les ans en terres étrangères.

Des initiatives qui n’ont pas toujours été bien vues des fans, mais présentées par ceux qui en sont à l’initiative comme nécessaires pour rester compétitif et parfois même survivre. D’autant plus que, jusqu’ici, les supporters locaux n’étaient pas forcément lésés. Mais nos voisins espagnols sont en train de pousser le bouchon encore plus loin... Trop loin peut-être, du moins si on se fie aux réactions des fans de clubs de Liga. Si la décision de jouer la Supercoupe d’Espagne 2018 au Maroc avait été plus ou moins acceptée, notamment à cause de la proximité géographique des deux pays et du fait que le Maroc soit une terre acquise au football espagnol, la nouvelle Supercoupe en Arabie Saoudite a énormément de mal à passer. Pour des raisons évidentes de distance, mais aussi car le pays choisi pour disputer la compétition fait aussi débat, notamment auprès d’associations défendant les droits de l’homme. Un business juteux pour les clubs concernés et la Fédération qui organise cette mini-compétition (50 millions d’euros à se répartir au total), mais chez les fans, on se sent de plus en plus éloigné d’un football mondialisé aux enjeux qui leur échappent. Autre aspect important : à cause de ce tournoi, la Supercoupe féminine ne pourra être organisée, à l’heure où les relations sont de plus en plus tendues entre les joueuses et la Fédération. Mais ça, c’est encore un autre sujet...

Tebas parviendra-t-il enfin à organiser son match aux Etats-Unis ?

Plusieurs fois déjà, les supporters des clubs espagnols avaient échappé - de justesse - à l’idée de ne pas pouvoir voir leur club un week-end pour cause de délocalisation temporaire. La saison dernière, la Liga avait fait le forcing pour que le match Girona-Barça se dispute à Miami. C’est finalement en Catalogne que s’est jouée la rencontre, comme c’était initialement prévu, après intervention de la Fédération et de la FIFA, et un désistement final du FC Barcelone pourtant favorable au départ. Le contrat signé en 2018 avec l’entreprise américaine Relevent, qui organise l’International Champions Cup et a pour mission d’organiser les rencontres de la compétition espagnole aux Etats-Unis, va rapporter 200 millions d’euros à la Liga. Le tout, contre un match de Liga par saison au pays de la démesure.

Cette saison, c’est le Villarreal - Atlético, prévu pour le 6 décembre, que l’institution qui organise le championnat espagnol veut exporter outre-Atlantique. Elle peut compter sur le feu vert des deux clubs, mais là aussi, la Fédération s’y oppose. « Grâce à l’expansion de la Liga à l’international depuis 2013, on a réussi à faire beaucoup de choses pour le football espagnol. À l’époque c’était difficile de générer de l’argent, il y avait des dénonces pour salaires impayés, et tout ça a disparu. Il y a plus d’argent pour les joueurs. Jouer aux Etats-Unis, c’est un pas en avant supplémentaire », expliquait notamment Javier Tebas pour justifier sa volonté d’organiser des matchs là-bas. Mais on dirait bien, qu’une fois encore, le président de la Liga va devoir ronger son frein et attendre encore avant de voir son souhait, son rêve même, être exaucé. D’autant plus que le Real Madrid est par exemple contre les rencontres de championnat disputées hors des frontières espagnoles.

Des enjeux financiers... mais pas que

Cette volonté d’exporter le produit au-delà des frontières a un objectif évident : développer la popularité de la Liga un peu partout dans le monde afin de générer de nouveaux revenus sous forme de billetterie, droits télé et merchandising. L’obsession de Javier Tebas n’est autre que de rattraper son retard sur la Premier League, et il est prêt à tout pour le faire. Un véritable complexe même chez le dirigeant espagnol, qui, aussi polémique soit-il, réalise tout de même du bon travail puisque la Liga se porte de mieux en mieux financièrement. Il faut aussi savoir qu’en Espagne, le nombre d’abonnés aux diffuseurs est très bas, pour plusieurs raisons, et que la Liga part donc avec un sacré désavantage qu’elle doit rééquilibrer. Il n’y a pas que le très bon travail réalisé par l’état-major anglais qu’il faut rattraper, mais aussi des problèmes structurels propres à l’Espagne qu’il faut minimiser. Avec des droits TV internationaux qui représentent 42% des presque 2 milliards d’euros que se répartissent les clubs espagnols et un marché espagnol au potentiel limité, la visibilité du championnat à l’international est primordiale.

L’objectif est également de s’inspirer du modèle américain, avec des ligues comme la NFL (Football Américain) et la NBA (Basketball) qui organisent une voire plusieurs rencontres par saison sur le continent européen. Dans les deux cas, c’est un succès et les deux sports connaissent une popularité de plus en plus importante, et l’exemple de la NBA qui est de plus en plus suivie en France en est le meilleur exemple. La Liga elle-même, dans des communiqués publiés sur son, a cité l’exemple des championnats américains comme véritable référence. Créer une suprématie mondiale de la Liga, pour qu’un américain pense directement au football espagnol lorsqu’il entend le mot "soccer", comme lorsqu’un Européen pense avant tout à la NBA lorsqu’on lui parle de basket.

Une trêve dans la guerre qui oppose la Liga et la fédération

Mais tout n’est pas uniquement question d’argent. Derrière, ces matchs à l’étranger ont également un intérêt politique. Dans le communiqué publié par la Fédération sur son site pour annoncer l’organisation de la Supercoupe en Arabie Saoudite, plusieurs passages peuvent nous interpeller. Celui-ci par exemple : « le fait que cette compétition s’internationalise permettra de mettre en avant la Supercoupe, et en même temps, cela contribuera à apporter de la visibilité et améliorer l’image de la candidature (espagnole, NDLR) pour le Mondial 2030 ». La Fédération a également passé un accord pour l’organisation d’une compétition de football féminin en Arabie Saoudite : « le football est fondamental pour ouvrir les frontières et faire progresser les sociétés. On peut l’utiliser comme élément de blocage ou élément de changement, la Fédération a opté pour la deuxième option ». « Le football a aidé à ouvrir des frontières en Espagne dans les années 60 et on doit aider pour que ce soit un outil de changement en Arabie Saoudite », a aussi expliqué le président de la Fédération.

Ce qui est assez curieux dans cette histoire, cynique même, c’est que c’est pratiquement le seul point sur lequel sont d’accord - sans le dire - le président de la Liga, Javier Tebas, et Luis Rubiales, son homologue de la Fédération. Les deux hommes se vouent pourtant une aversion qui peut même s’apparenter à de la haine, et ils n’hésitent pas à s’écharper par déclarations interposées. Rubiales, qui s’était opposé à l’organisation de matchs de Liga en territoire américain, n’a visiblement aucune pudeur à organiser une compétition en Arabie Saoudite. Et ses justifications sont assez maladroites, ou du moins vivement critiquées en Espagne : « le seul tournoi qui peut se jouer loin de nos frontières c’est la Supercoupe. Si on se base sur le règlement, un match de Liga ne peut pas se jouer en dehors du territoire espagnol ». Une explication qui se base donc sur la loi... elle-même mise en place par la Fédération.

L’Asie, le prochain objectif

Le football espagnol a en tout cas fait des Etats-Unis son nouveau terrain de chasse, mais il y a encore du travail. Si les contrats avec les entreprises américaines rapportent gros, les Américains eux n’ont pas encore cédé à la folie du foot. Les rencontres d’International Champions Cup disputées par les équipes espagnoles ont prouvé que le public américain n’est pas encore complètement séduit. Le derby madrilène disputé au MetLife Stadium de New York n’avait ainsi pas été disputé à guichets fermés, même si l’énorme majorité des places avaient été vendues. Décevant dans une métropole aussi importante. Seulement 12.000 spectateurs avaient assisté au match de l’Atlético face aux Chivas à Arlington, dans le Texas. Rien à voir à ce qu’on a pu voir lors des rencontres de l’ICC un peu partout sur le continent asiatique, avec des stades remplis à ras bord et des scènes de liesse à chaque but.

Des territoires que la Liga n’oublie d’ailleurs pas, bien qu’ils soient chasse gardée du championnat anglais. Le championnat espagnol a ainsi passé un accord avec Facebook pour que les rencontres soient diffusées en clair sur le réseau social en Inde. Certains transferts ont permis aux clubs ibériques de gagner en visibilité dans plusieurs pays asiatiques, à l’image du transfert de l’attaquant Wu Lei à l’Espanyol, d’autant plus que le Chinois n’est pas là uniquement pour faire de la figuration et montre de belles choses sur le terrain. « En Chine les matchs de l’Espanyol sont bien plus regardés que ceux du Barça et du Real Madrid », expliquait Tebas cet été. « La Chine, avec les Etats-Unis, et après l’Espagne, sont les marchés les plus importants », confirmait-il. On peut donc imaginer que d’ici peu, l’idée de jouer un match en Asie prendra aussi forme...