Matteo Kenette-Messéan, 19 printemps et scout au Royaume-Uni

En l'espace d'un peu moins de deux ans, Matteo Kenette-Messéan, 19 ans, est devenu le recruteur au Royaume-Uni d'une agence de joueurs. Le tout avec un Bac pro Vente en poche, les DVD de son père et un petit coup de pouce du destin, et malgré le Brexit et la crise sanitaire. Rencontre avec cet amoureux des Chamois qui vit entre Londres et Niort.

Matteo Kenette-Messéan, 19 printemps et scout au Royaume-Uni
Matteo Kenette-Messéan, 19 printemps et scout au Royaume-Uni ©Maxppp

Foot Mercato : à l'été 2019 tu obtiens un Bac pro Vente délivré par l'Académie de Poitiers (bien que son lycée soit à Niort). Tu te vois devenir quoi à ce moment-là professionnellement ?

La suite après cette publicité

Matteo Kenette-Messéan : après le BAC ? C’est très compliqué. J’ai fait ces études, mais j’ai pas réellement d’objectif en tête, et j’ai pas forcément envie de me lancer dans des études supérieures parce que je suis pas scolaire du tout. Je m’imaginais peut-être dans l’événementiel sportif ou dans la communication du football, en fait cela tourne toujours autour du football, parce que c’est ma passion et que c’est mon rêve de travailler dans ce milieu. Je me renseigne un peu, mais les grandes écoles sont très chères et au niveau financier c’était compliqué pour moi. Je fais finalement le choix, en concertation avec ma mère, de partir un an en Angleterre. Je pars une première fois un mois, entre juillet et août, pour me familiariser avec la ville, et je travaille en tant que serveur dans un restaurant qui s’appelle The Alma, à Crystal Palace. A ce moment-là, je loge dans une chambre qui est au-dessus du bar.

FM : dans l'avion, tu penses à quoi ?

MKM : quand je me lève le matin, juste avant d’aller prendre l’avion, je me demande : « qu’est-ce que je suis en train de faire ? » C’est la première pensée que j’ai eue, j’avais la boule au ventre, c’était le flou total. Même après mon arrivée, quand mes parents sont repartis, c’était l’inconnu le plus complet. Je me répétais : « qu’est-ce que je fais là ? » Mais au final, quand je suis revenu en septembre c’était comme si je retournais chez moi.

FM : quelques semaines plus tard, tu vas intercepter une offre qui va changer tous tes plans : l’ex-pro Yannick Kamanan recherche des coaches pour son académie à Londres. Comment tu tombes sur cette offre ?

MKM : L’offre je l’ai déclenchée. La cousine de mon beau-père habite à Londres, et une de ses voisines prenait des locataires, c'est une sorte de chambre d'hôte où l'on partage les espaces de vie communs. Quand je suis arrivé la deuxième fois à Londres, c'est là-bas que je vivais, avant de trouver un travail et un logement. Dès le lendemain de mon arrivée, il a fallu aller chercher du travail pour payer la chambre et à Londres, il y a une page avec tous les Français - comme dans beaucoup de villes d’Europe -, ça s’appelle « Le Cercle Des Français ». J'ai posté une annonce en disant que je recherchais du travail, si possible dans le football. Il s’en suit que la nièce de Yannick me contacte pour me dire que son oncle a un club de foot, et qu’il pourrait potentiellement chercher des coaches. Moi, ni une ni deux je contacte Yannick !

FM : tu peux me raconter dans les grandes lignes ta discussion avec lui ?

MKM : on s’était fixé un rendez-vous téléphonique, on parle d’un peu de tout, lui me parle de lui, cela se passe très bien. Je me souviens même, pour l’anecdote, que lors de ce premier appel il ne m’avait pas dit que c’était un ancien joueur professionnel. J’ai trouvé ça amusant après coup. Je pense qu'on a eu un coup de cœur professionnel, mais aussi humainement. D'ailleurs, aujourd’hui il me voit limite comme un de ses fils. Il a énormément confiance en moi et j’essaie de toujours lui rendre. Au fil de la discussion, il finit par me dire : «je cherche des coaches et un scout pour l’Angleterre.» Je lui réponds que pour ce qui est d'être coach j'en suis, mais que pour le rôle de scout je ne sais pas. C’est pas quelque chose que je maîtrise ou que j’ai déjà fait, je suis pas formé pour ça. Mais à l’avenir, why not ? La priorité à l’époque c’était de trouver un travail et d’avoir un revenu.

FM : sauf que la question revient vite sur la table.

MKM : je rencontre Yannick en novembre et on apprend à se connaître, on fait les entraînements, on parle football forcément, et après un mois ou deux, il me dit : «je veux que tu sois mon scout». J’ai réfléchi de mon côté, avec ma maman aussi, et elle m’a dit de foncer ! C’est une opportunité en or. J’ai 18 ans à l’époque, je sors tout juste d’un BAC pro Vente (sans dénigrer), «fonce » ! Avec le recul, je me dis que ça aurait presque été un manque d’intelligence que de refuser. Être scout à 18 ans en Angleterre, avec un ancien pro qui te fait confiance comme ça, sans formation, il y en a pas beaucoup qui me l’aurait proposé celle-là !

FM : ta passion pour le foot, ça vient d'où ?

MKM : je suis un 2001 et cela commence à l’âge de 6 ans avec l’Olympique Lyonnais, avec Karim Benzema, Juninho,… Mon premier match européen au stade c’est Lyon-Real Madrid à Gerland, cela devait être en 2011. En parallèle, mon père m’achetait beaucoup de DVD de la France 2006, la France 98, l’Euro 2000, tous les plus beaux buts du monde toutes générations confondues, et tout ça m’a créé une culture foot assez riche. Avant d’en faire mon métier, c’était déjà ma vie, que cela soit sur les réseaux sociaux ou sur YouTube, je suis au courant de tout ce qu’il se passe. Ma mère dit toujours aux gens que je peux te dire la pointure de Lionel Messi ! J’ai toujours regardé la Ligue 2 aussi, car je suis originaire de Niort et que je supporte les Chamois. Je vais au stade depuis tout petit. Plus jeune avec mon père, pus avec mes potes après. J’ai vu énormément de matches de National, de Ligue 2, … A l’époque quand j’y jouais c’était CFA 2, je crois. En première et en terminale, j’y allais même tous les vendredis. C’était notre rendez-vous du vendredi soir : on allait aux Chamois, puis dans le salon VIP, etc.

FM : tes missions de scout, c'est quoi ?

MKM : je vais recevoir une demande d’un club, qui recherche par exemple un buteur, et je vais essayer de trouver un joueur libre ou qui veut changer de club, que je vais ensuite proposer au club demandeur. Ça, c’est plus pendant les périodes de mercato. Il y a donc cette première partie, qui concerne les joueurs professionnels, où on est là pour faire des transferts. Il y a ensuite un second volet avec des jeunes joueurs, où l’on travaille sur le long terme. C’est ça notre priorité. Ma mission principale c’est de repérer des jeunes joueurs avec du potentiel, des Anglais ou des Français, pour l’agence (Sportify, NDLR). Je dois ensuite les contacter, les observer, parler avec leur famille, et enfin essayer de les faire rejoindre l’agence. A partir du moment où le joueur a signé, on devient son représentant officiel, il va donc falloir gérer s'il est conservé dans son club, s’il prolonge son contrat, s’il doit changer de club pour x raisons, les essais ailleurs, etc. Cela parait simple, mais il y a énormément de tâches secondaires : discuter avec les clubs, savoir de quels profils ils ont besoin sur telle génération, et faire ça avec tous les clubs d’Angleterre, de Ligue 1, de Ligue 2,... C’est un travail très prenant, il faut être disponible 24/24, et toujours sur son téléphone.

FM : comment tu anticipes un potentiel ?

MKM : selon moi, le football c’est 70 % de mental et 30 % de qualités intrinsèques. Ce qui est compliqué à déceler, c’est est-ce qu’un joueur a l’envie et le mental pour aller au très haut niveau ? Parce que des bons joueurs il y en a partout, mais un très bon joueur c’est celui qui va plus bosser à l’entraînement, qui va être toujours rigoureux, qui va toujours avoir la même volonté aux entraînements et en match. J’aime beaucoup arriver un peu avant, parce que ça se voit un joueur qui s’échauffe mal, et l’échauffement je trouve que c’est assez révélateur de la personnalité du joueur. Quelqu’un qui va se mettre en dernier, qui va un peu traîner les pieds, ou à l’inverse qui va être devant et mener le groupe, c’est très différent ! Dans l’attitude, mais aussi la motricité du corps. Comment il est sur ses appuis, est-ce qu’il est lent ou flemmard ? Et sur le terrain, ça se ressent très vite aussi. Dans les déplacements sans ballon, notamment. Aujourd’hui les clubs pros se moquent que tu sois bon, parce que dans deux jours ils auront un autre bon joueur. C’est la mentalité qui va faire la différence. Dans cette idée-là, regarder un joueur sans ballon c’est très intéressant, parce que tu vois comment il travaille, comment il se replace, comment il fait des appels, s’il en fait tout le temps, s’il vient chercher dans les pieds, s’il part en profondeur, s’il est généreux dans ses appels et dans ses efforts défensifs, il y a énormément de choses à observer.

FM : rapidement après ton arrivée en Angleterre, il y a le Brexit (1 février 2020), puis la crise du Covid. En quoi ces deux événements majeurs ont impacté ton quotidien ?

MKM : concernant la crise sanitaire, c’est assez compliqué à cause du manque de visibilité et l’impossibilité de se projeter. Mais c’est pour tout le monde pareil, et il faut s’adapter. J’ai donc recruté des joueurs sur les réseaux sociaux, comme beaucoup d'autres recruteurs ou agents. Avec le Brexit ensuite, ce qui nous impacte beaucoup c’est que l’Angleterre est en train de fermer la porte aux étrangers et veut faire monter ses jeunes Anglais. Selon moi, ils vont d’ailleurs être perdants. Quand tu vois les matches de jeunes Anglais et des jeunes Français, la différence au niveau tactique et de l’intelligence de jeu est assez flagrante. C’est même un monde d’écart. Le milieu de terrain en Angleterre n’existe quasiment pas. Ce sont les défenseurs qui lancent des attaquants puissants et rapides, dans la profondeur. On en a fait un cliché en parlant du kick & rush, mais c’est la réalité ! Il n’y a aucun projet de jeu. Alors qu’en France je prends du plaisir à voir les équipes qui font tourner, qui passent par le gardien, qui changent de côté, qui reviennent, qui prennent leur temps en fait ! Je pense que la formation française est vraiment très bonne, mais que notre problème est plus au niveau de la mentalité. Aujourd’hui on se voit peut-être trop beau trop tôt, notamment sur les réseaux sociaux.

FM : le fait que tu sois très jeune, cela te pose parfois des problèmes au niveau de la crédibilité, avec les cellules de recrutement notamment ?

MKM : ça ne m’a jamais desservi ou alors on ne me l’a pas dit. Mais je n’annonce de toute façon pas mon âge quand je parle aux clubs professionnels, parce que j’estime que ce n’est pas parce que j’ai dix-neuf ans que je dois le faire. Ensuite, avec nos joueurs, je pense que je les comprends différemment, presque comme un ami, tout en restant professionnel. J’apporte quelque chose qu’ils n’ont pas forcément avec leurs parents, leurs proches ou leurs agents. J’ai leur âge et je comprends ce qu’ils font. Je vais comprendre telle story sur Insta ou tel énervement avec le coach, que quelqu’un de plus âgé aura du mal à saisir. C’est une sorte de proximité, une facilité dans la communication. Pour notre agence qui travaille avec les jeunes, je vois ça comme un atout.

FM : de manière plus terre à terre, tu vis de ton métier de recruteur ?

MKM : du métier de recruteur, non. Mais à côté j’ai le coaching et puis on est une jeune agence, qui a vraiment commencé à se mettre en place en 2019, avant que j’y arrive. Notre objectif c’est de grandir tous ensemble et quand ça devra payer ça payera. C’est un kiffe de vivre tout ça au quotidien et pour rien au monde j’échangerais ce métier contre une somme d’argent.

FM : parfois tu prends le temps de réaliser tout ce qui s’est passé en un an et demi, et que des centaines de fans de foot de 19 ans rêveraient d’être à ta place ?

MKM : c'est plus dans certaines situations où je vais me dire : « c’est dingue ce que je vis ! » C’est exceptionnel dans tous les sens du terme. Exceptionnel parce c’est très peu commun, mais aussi parce que sans ça, jamais je n’aurais pu aller à Dubaï (il y a été pour une formation, NDLR), jamais je n’aurais pu y rencontrer des gens comme Habib (Beye, NDLR),... Je sais que je suis un privilégié. Je me rends compte de ce que je vis et j’en suis très heureux, mais ce n’est que le début. Ce temps d’avance que j’ai par rapport à certains qui ont commencé à 30 ans, il faut que cela soit bénéfique pour moi parce que ce que j’ai fait jusqu'ici c’est un millième de ce que je veux faire.

Commentaires