Entretien avec Jean-Pierre Tiehi : «j’ai toujours voulu dépasser mon père»

Par Matthieu Margueritte
12 min.
Entretien avec Jean-Pierre Tiehi : «j’ai toujours voulu dépasser mon père» @Maxppp

Jeune attaquant franco-ivoirien parti tenter sa chance en Angleterre, le fils de Joël Tiehi, ancien vainqueur de la Coupe d'Afrique des Nations 1992, cartonne à Fulham. Et il ne manque pas d'ambition.

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Foot Mercato : pour les plus jeunes, vous êtes le fils de Joël Tiehi, ancien pensionnaire du Havre, de Lens et de Toulouse. Ancien international ivoirien. Et votre frère joue aussi (en République tchèque, ndlr). Chez les Tiehi, ça joue au foot. Est-ce votre père qui vous a poussé vers le football ?

Jean-Pierre Tiehi : c’est mon frère qui m’a poussé. Quand j’avais 5, 6 ans, je n’aimais pas trop le football. Il me forçait à venir aux entraînements, à jouer. Au fur et à mesure, il y a eu de l’engouement, tout ça. Donc j’ai commencé à beaucoup aimer. Mon père n’était pas trop sur notre dos. Maintenant je suis un fou de foot.

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«Le foot, c'était un sport qui me fatiguait»

FM : il y a une interview de vous où vous disiez que vous n’aimez pas le foot, mais que vous préfériez l’école. C’est vrai ?

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JPT : oui. Quand je dis ça à des potes de maintenant, ils me disent : « ouais c’est ça… » (rires). J’aimais bien l’histoire, moins les mathématiques. J’aimais bien lire. Le foot, comme j’étais très feignant, c’était un sport qui me fatiguait. L’école m’attirait plus.

FM : vous nous dites que votre père ne vous a pas spécialement poussé à faire du football. Ça peut paraître étonnant pour certains, mais au final, il vous a laissé choisir votre voie.

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JPT : oui voilà. Aujourd’hui, il est super content, mais il n’a pas mis de pression. Il ne nous a pas forcés à jouer. Maintenant, il est sur notre dos pour qu’on travaille plus, qu’on s’améliore. En fait, ça s’est fait naturellement. Même si je n’aimais pas le foot, je m’y suis mis et j’y ai pris gout petit à petit. Aujourd’hui, c’est toute ma vie. Je vis foot, je dors foot.

FM : si on récapitule, vous n’étiez pas très foot et votre père ne vous a pas poussé à en faire. Au final, c’est donc votre frère qui vous en a donné le gout. Mais quand s’est produit ce déclic qui vous a mis dedans à 100% ?

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JPT : un jour, je m’en rappelle, on jouait à l’Évry FC. On commence un match. Il y avait 1-1, 2-1, 2-2 et je voyais les gens crier autour du terrain. À cette époque, on pouvait faire entrer qui on voulait sur le terrain. J’avais une licence que je n’utilisais pas. Le coach m’a dit : « allez, entre dix minutes vite fait. » Je n’étais pas mauvais et là je marque un but. Tout le monde était content et m’a sauté dessus. Quand j’ai vu cette atmosphère, je me suis dit : « ah c’est cool ça ». Les mois qui ont suivi, c’était devenu une passion.

FM : quand on est enfant d’un attaquant international, vainqueur de la CAN 92 qui plus est, est-ce qu’on veut être attaquant ou un autre poste vous attirait davantage ?

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JPT : j’ai toujours été attaquant. Ça n’avait rien à voir avec mon père, c’était par rapport à mes qualités athlétiques. J’étais assez grand pour mon âge, j’allais vite et j’avais une bonne frappe. Par rapport à mon père, la pression vient plus après. Quand vous avez 11-12 ans. Tout le monde attend de voir à ce moment ce que ça peut donner. Il y a une petite pression qui est là et plus les années passent, elle augmente. Quand j’allais en Côte d’Ivoire, elle était là aussi. On me disait : « il faut que tu sois comme ton père. Il faut que tu ramènes la coupe à la maison ». Mais je ne le prenais pas au sérieux et mon père me disait de ne pas me mettre la pression. On a fait un travail là-dessus parce que là-bas, mon père est vraiment quelqu’un de très respecté. Mais je n’ai jamais voulu être comme mon père. J’ai toujours voulu le dépasser dans le but d’aller plus haut. Je veux arriver au niveau qu’il aurait voulu atteindre.

FM : y a-t-il un souvenir de votre père qui vous a marqué ?

JPT : Oui. Il y en a trois. Le premier, c’était contre Marseille. Il perd 6-2 ce jour-là, mais il avait fait une percée et mis un but en pleine lucarne. L’autre c’était avec la sélection ivoirienne. Il met un but de la tête et son fameux raté lors de la finale de la CAN (1992) aux penalties. Je lui ai toujours dit que si j’arrive une fois à aller en finale de la CAN, que j’essaierai d’éviter ce qu’il a fait. On a failli nous brûler (rires) !

Des débriefs avec Joël, vainqueur de la CAN 1992

FM : quelle a été l’influence de votre père une fois que vous vous êtes lancé ?

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JPT : dès qu’il a su que je voulais m’y mettre, il m’a dit au début de prendre mon temps, de m’amuser. Et quand je suis entré en pré formation (au Havre), il m’a fait travailler plus que les autres. Il était super dur avec moi dans le sens où il voulait toujours que je me dépasse. Pour lui, cinq buts c’était pas assez. Il fallait que j’en mette six ou huit. Il a été très exigeant avec moi et m’a toujours poussé à travailler plus que les autres. Il ne me mettait pas de mauvaise pression. Il m’a toujours dit que ça ne dépendait que de moi si je voulais être le meilleur. Sa pression c’était de me dire qu’il fallait que je travaille deux fois plus. Même avec mon frère, il voulait qu’on se dépasse. Aller toujours plus haut. C’est quelque chose qui est devenu naturel, mais quand j’étais petit, je ne comprenais pas. Quand je courais et qu’il me disait : « allez, encore dix minutes », vous en avez marre. Aujourd’hui, vous réalisez qu’il avait raison.

FM : comment vous a-t-on détecté au Havre ?

JPT : ça s’est passé très vite, je devais avoir 10-11 ans. Au début, ils étaient plus intéressés par mon frère qui était plus âgé. Ils m’avaient fait jouer aussi. Toute ma famille a bougé. Au début, j’étais chez mon oncle, et j’ai commencé à faire quelques matches. Ils ont vu que j’avais des qualités, et c’était parti.

FM : vous êtes ensuite allé très rapidement en Angleterre entre 15 et 16 ans. Pourquoi ce choix, surtout aussi jeune ? Pourquoi ne pas avoir continué en France ?

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JPT : tout le monde me pose la question. Il y a eu beaucoup de doutes, mais je suis quelqu’un qui aime les défis. J’aurais pu continuer en France du côté de Rennes, mais le projet qu’ils ont mis devant moi en Angleterre m’a plu. C’était un rêve. Je me suis dit que ma chance était là et qu’il fallait la saisir. Je suis très croyant donc si Dieu m’a mis ça devant moi, c’était un signe. Et qui ne tente rien n’a rien. C’était vraiment un rêve sportif. Ça a surpris beaucoup de personnes. Forcément, il y a eu un peu d’appréhension au début, notamment au niveau de la langue. Mais il n’y avait pas de peur.

FM : comment se passe la vie d’un jeune garçon qui débarque aussi tôt dans un nouveau pays avec une nouvelle langue ?

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JPT : les clubs anglais vous mettent dans des familles d’accueil. Tout est nouveau, mais je savais ce que je voulais. Je ne pensais à rien d’autre qu’au football. Je me disais que la vie serait facile, que je me ferais des amis. La vie s’est déroulée assez normalement et j’ai eu la chance que ma famille d’accueil était française. Donc c’est allé vite. Ça m’a encore plus boosté. J’étais hors de mon confort, je devais le faire pour ma famille, je n’étais pas venu pour me ridiculiser en Angleterre. Peu importe la concurrence, je suis prêt à foncer sans avoir peur. Je sais ce que je vaux, je sais ce que je veux. J’avais juste une appréhension au niveau de la langue.

«Mon but c’est d’aller me frotter à ce monde de la Premier League, affronter les plus grands»

FM : votre famille vous a-t-elle suivi ?

JPT : ma famille est restée en France. Ça faisait trop de tout quitter pour venir ici. C’est même moi qui leur ai dit de rester. Ça m’a aidé à me construire. C’est la vie d’un joueur de foot, ça m’a forgé le mental. J’ai vraiment insisté pour qu’elle reste en France. J’avais souvent ma mère au téléphone. Pour me plaindre, c’est elle que j’avais (rires). Sinon, pour tout ce qui était football, c’était mon père. Il me disait que je savais ce que j’avais à faire. On a une devise dans la famille : si tu as échoué, c’est de ta faute, tu n’as pas travaillé assez. Souvent, quand je ne marquais pas, je gardais la tête froide. Ma mère a joué un grand rôle, elle a les bons mots. Mon père, c’est pour les conseils football.

FM : vous débriefez vos matches avec votre père ?

JPT : oui, on se pose pendant une heure. On fait beaucoup d’analyse de matches, on est toujours dans l’amélioration. Il regarde tous les matches et il faut faire un débriefing après.

FM : comment s’est passée votre arrivée à Fulham ?

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JPT : ce sont vraiment des personnes phénoménales. Ils m’ont très bien accueilli. Ce club est devenu une famille pour moi. Ils ont tout fait pour que je sois dans les meilleures dispositions. Ils m’ont trouvé une famille d’accueil française pour que mon adaptation se passe pour le mieux. J’ai été traité comme un petit prince.

FM : vous passez pro à 17 ans en 2019, c’est jeune. Quand ça arrive, quel est le piège à éviter, surtout dans un club de Premier League ?

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JPT : le piège à éviter c’est de ne pas se reposer sur ça. Je me suis toujours dit qu’un contrat pro, c’est qu’un bout de papier. Le piège c’est d’arrêter de travailler dur, de se croire arrivé. Je ne suis arrivé nulle part. Garder la même motivation pour aller chercher le statut de pro sur le terrain. En plus, avec un contrat pro, il y a le côté financier qui change aussi, donc il ne faut pas tomber dans les mauvaises choses : s’appuyer sur ses acquis, aller faire la fête à droite, à gauche. Il faut se dire que c’est le début du vrai travail. Ma famille, surtout ma mère est derrière. On est une famille très confiante, mais quand elle a su que j’allais passer pro, elle a été surprise. Je savais que j’étais bon, mais passer pro, c’était quelque chose de fort. Ils ne s’attendaient pas à ce que je passe pro si jeune. Ça a surpris un peu tout le monde, moi y compris.

FM : depuis vous avez signé de belles saisons (20 buts en 32 matches depuis la saison dernière), tout semble aller bien pour vous.

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JPT : je savais ce que je voulais. Une fois que je suis sur le terrain, je pense but. Le football c’est un monde cruel, surtout pour les attaquants. Quand vous êtes sur le terrain, on ne pense plus à rien, à part au but. Je ne m’attendais pas à faire aussi bien, je m’attendais à mieux. Même mes coaches étaient ravis de mon intégration.

FM : avez-vous déjà côtoyé le groupe pro de Fulham ?

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JPT : oui, surtout l’année dernière. On faisait une grosse saison. Maintenant, c’est devenu plus compliqué à cause de la bulle (sanitaire). C’était vraiment beau, c’était cool. Ce qui m’a marqué c’est l’exigence qu’ils ont entre eux, l’intensité. Vous sentez que c’est leur gagne-pain. Ils sont très demandeurs, ils s’encouragent beaucoup. Le changement que l’on remarque tout de suite, c’est l’intensité. Tout le monde parle, crie. Aujourd’hui, beaucoup moins de jeunes sont intégrés à cause de cette bulle. En plus, il y a le contexte sportif aussi (Fulham est 18e de Premier League, ndlr) donc c’est un peu plus difficile pour les jeunes.

Ouvert aux Bleus et à la Côte d'Ivoire

FM : quelles sont vos aspirations ?

JPT : aller jouer en Premier League. J’ai passé une étape en devenant pro à 17 ans. Maintenant, aller toucher ce que j’appelle le vrai monde pro avec l’équipe première. Si je continue comme je le fais, il n’y a pas de raisons pour que je n’y arrive pas. Le foot, c’est un sport de compétition, peu importe l’âge. Mon but c’est d’aller me frotter au plus haut niveau que ce soit la Premier League ou dans un autre championnat ou en Ligue des Champions, je souhaite affronter les plus grandes équipes et y jouer. Mon objectif est de montrer ce que je vaux. Le plus vite possible, ce serait bien. J’ai besoin de m’améliorer mais j’ai de grandes ambitions et je n’ai pas peur des défis.
Je ne suis pas vraiment fixé de deadline, mais c’est à moi de mettre ça dans la tête de mes coaches.

FM : vous êtes franco-ivoirien. Avez-vous choisi une sélection ?

JPT : pas du tout. J’ai toujours voulu dépasser mon père, gagner une CAN. la Côte d’Ivoire, c’est un pays qui est dans mon coeur. Mon père a fait des choses là-bas, je sais qu’au fond de lui, ça lui ferait plaisir que je joue pour la Côte d’Ivoire, mais je suis ouvert aux deux. Je suis français, j’ai fait toute ma vie et mon éducation en France. L’équipe de France, c’est un rêve. J’ai des convictions personnelles avec la Côte d’Ivoire, mais bon les Bleus, c’est les Bleus quoi ! En tout cas, ce sera la même émotion avec les deux pays.

FM : votre père ne vous pousse pas plus que ça pour rejoindre les Éléphants ?

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JPT : mon père ne pousse pas parce qu’il a peur que je le dépasse (rires). Il me laisse faire mon choix. En tout cas, le choix n’est pas encore fait et j’attends leur appel.

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