Strasbourg, Lorient, Lyon, Nice… quand la multipropriété détruit le patrimoine des clubs français
Longtemps présentée comme une opportunité économique, la multipropriété fracture aujourd’hui une partie du football français. De Strasbourg à Nice, supporters, élus et chercheurs s’inquiètent d’une lente dilution du patrimoine sportif et populaire des clubs historiques.
À Strasbourg, les banderoles déployées dans les travées de la Meinau ne parlent plus seulement de résultats sportifs. Depuis le rachat du Racing par BlueCo en 2023, une partie des supporters a le sentiment d’assister à une lente dépossession de leur club. Le malaise dépasse largement l’Alsace. Il raconte la transformation progressive du football français en terrain d’expérimentation pour les holdings internationales. Derrière les promesses d’investissements massifs, de recrutement intelligent et de rayonnement européen, beaucoup voient surtout apparaître une hiérarchie implicite où certains clubs deviennent des plateformes de développement au service d’intérêts supérieurs. Strasbourg concentre toutes les crispations de cette nouvelle ère. Les Ultras Boys 90 ont multiplié les manifestations contre BlueCo, accusé de transformer le Racing en simple annexe de Chelsea. Les tensions se sont installées jusque dans les tribunes, avec des marches de protestation, des banderoles hostiles et un climat devenu irrespirable autour de Marc Keller, longtemps considéré comme le sauveur du club avant d’être accusé par une partie des fans d’avoir vendu l’âme du Racing. En Alsace, la colère est d’autant plus forte que le club s’était reconstruit sur une identité populaire après la faillite de 2011. Cette fracture nourrit désormais un débat national. À l’Assemblée nationale, plusieurs députés dont Eric Coquerel ont récemment déposé des propositions de loi visant à limiter ou interdire la multipropriété dans le football français. Au Sénat aussi, les auditions, portées par Laurent Lafon et Michel Savin, se sont multipliées autour des conflits d’intérêts potentiels, de l’opacité des transferts internes et du risque de voir certains clubs perdre toute autonomie stratégique. Les parlementaires s’inquiètent d’un système où la logique financière finit par écraser la logique sportive.
Le plus frappant est que la défiance ne touche pas seulement Strasbourg. À Lyon, l’ère John Textor a profondément bouleversé le rapport entre le club et son environnement. L’intégration de l’OL dans la galaxie Eagle Football a alimenté les soupçons de gestion éclatée, au rythme des passerelles avec Botafogo ou Molenbeek et des incertitudes financières répétées. À Nice, le projet porté par INEOS a fini par provoquer lassitude et colère chez des supporters qui avaient cru à l’ambition affichée de concurrencer le PSG, l’OM ou l’AS Monaco avant de voir le club devenir secondaire dans une stratégie mondiale désormais largement tournée vers Manchester United. Même Lorient, pourtant historiquement éloigné de ces logiques de football globalisé, est désormais rattrapé par cette mécanique depuis son intégration dans le réseau Black Knight Football avec Bournemouth. Partout, les mêmes inquiétudes remontent, et les supporters dénoncent des effectifs construits pour valoriser des actifs, des entraîneurs considérés comme interchangeables et des décisions prises à plusieurs milliers de kilomètres des stades. La multipropriété promettait une mutualisation des compétences, mais elle donne souvent l’impression d’une dilution des identités. Le football français, longtemps bâti sur des enracinements locaux puissants, découvre peu à peu les effets d’un modèle où l’histoire des clubs compte parfois moins que leur utilité dans une chaîne de production internationale. Ce basculement explique pourquoi les oppositions se structurent désormais bien au-delà des rivalités traditionnelles. Des supporters de Strasbourg et Lorient ont récemment manifesté ensemble contre ce qu’ils considèrent comme un même danger pour le patrimoine populaire du football français. Un symbole fort dans un univers où les antagonismes ont longtemps empêché toute convergence.
Un jeu d’équilibriste pour les milliardaires étrangers
Alors que l’UEFA estime qu’environ une cinquantaine de clubs européens appartiennent aujourd’hui à des systèmes de multipropriété, la France découvre à son tour les effets d’un modèle longtemps présenté comme moderne et inévitable. Derrière les investissements étrangers et les discours sur la compétitivité, une autre question apparaît progressivement dans le débat public. Celle de la valeur patrimoniale des clubs. Car un club de football ne représente pas uniquement un actif économique ou une marque internationale. Il constitue aussi un héritage collectif façonné par des générations de supporters, des récits populaires et une mémoire locale parfois centenaire. Ces dernières années, plusieurs élus locaux ont d’ailleurs alerté sur les conséquences possibles de cette financiarisation extrême du football professionnel. À Strasbourg, la municipalité continue d’investir massivement autour du stade de la Meinau avec un chantier de rénovation dépassant les 160 millions d’euros, alors même qu’une partie des supporters estime que le Racing perd progressivement le contrôle de sa trajectoire sportive au profit des intérêts de BlueCo. «La patrimonialisation, c’est un processus qui confère une fonction ou une valeur patrimoniale à un objet matériel, ou à un élément de culture immatériel d’un groupe social donné. Quand l’élément devient patrimoine, il doit être conservé, protégé et transmis aux générations futures. Dans le football, on observe différents types de patrimoines, matériel (maillots, stades, ballons…) comme immatériel (identité de jeu, lien entre club et ville, mémoires d’une épopée sportive), qui font et font partie de l’histoire des clubs», nous explique Tristan Bailleul, doctorant en sociologie du sport à l’Université Paris-Nanterre. À Lyon, les débats autour du patrimoine se sont intensifiés après le départ de l’OL du stade Gerland, seule enceinte française protégée au titre des Monuments historiques pour son architecture, tandis qu’à Nice, les groupes ultras dénoncent régulièrement une forme de déconnexion entre la direction d’INEOS et l’identité populaire du Gym. Dans ce contexte, les travaux universitaires sur la notion de patrimoine sportif prennent une résonance particulière.
Ce conflit entre logique financière et logique patrimoniale devient d’autant plus visible que les clubs français dépendent fortement de leur ancrage territorial. Selon plusieurs études sur l’impact économique du sport professionnel, un club de Ligue 1 représente souvent des dizaines de millions d’euros de retombées locales indirectes pour les commerces, l’hôtellerie ou l’attractivité touristique des villes concernées. À Strasbourg, les soirs de match génèrent un afflux considérable dans les établissements du centre-ville et participent directement à l’image extérieure de la capitale alsacienne. Même phénomène à Lens, Marseille ou Saint-Étienne, où l’identité du club dépasse largement le cadre sportif. Or, les critiques formulées contre la multipropriété touchent précisément à cette dimension affective et territoriale. Les supporters reprochent à ces groupes internationaux de considérer les clubs comme des actifs interchangeables dans une stratégie mondialisée. Les tensions répétées observées à Strasbourg depuis 2023 illustrent cette rupture. Plusieurs associations de supporters ont dénoncé un « club satellite » de Chelsea, tandis que les dirigeants du Racing tentaient de défendre un projet présenté comme ambitieux et durable. À Nice, les ultras de la Populaire Sud ont régulièrement ciblé la gouvernance d’INEOS dans leurs communiqués, accusant le consortium britannique d’avoir transformé le Gym en simple variable d’ajustement. «La multipropriété entend faire du club de football une entité rentable et au service de l’intérêt d’un fonds ou d’une personne. A l’inverse, le patrimoine c’est un bien commun, être protégé parce qu’il est reconnu comme tel par un groupe social. Souvent les supporters et les anciens joueurs, très rarement par les institutions patrimoniales pour le cas du football, mis à part quelques exceptions comme le stade Gerland, dont la protection, la volonté de transmission et le désintéressement économique doivent primer. On voit bien que l’alignement des désirs des deux logiques sont difficilement conciliables», détaille Tristan Bailleul, qui prépare actuellement une thèse intitulée «Patrimonialiser le sport : Enjeux de la valorisation du passé et usages dans les clubs sportifs». Ces oppositions alimentent désormais les réflexions parlementaires autour d’un encadrement plus strict de la multipropriété dans le football français. Pourtant, malgré les crispations actuelles, certains observateurs refusent de réduire le débat à une opposition frontale entre investisseurs étrangers et défenseurs des traditions locales.
Car les nouveaux propriétaires ont aussi compris l’importance stratégique de l’identité des clubs dans leur valorisation économique. Les opérations de communication autour des anciennes gloires, des anniversaires historiques ou des symboles locaux se multiplient partout en Europe. À Strasbourg, BlueCo a rapidement insisté sur « l’ADN populaire » du Racing après les premières manifestations de supporters. Mais cette instrumentalisation du passé se heurte souvent à une difficulté plus profonde. Beaucoup de groupes internationaux maîtrisent parfaitement les logiques financières du football moderne sans réellement connaître l’histoire intime des clubs qu’ils rachètent. Dans plusieurs équipes françaises, l’absence de structures internes dédiées à la conservation de la mémoire sportive ou à la valorisation du patrimoine nourrit ce sentiment d’effacement progressif. Ce vide participe à l’inquiétude grandissante d’une partie des supporters qui redoutent moins la disparition immédiate de leur club que sa lente standardisation. «Néanmoins, le mariage n’est pas impossible : d’une part, les propriétaires peuvent se saisir des opportunités inhérentes aux clubs pour valoriser une mémoire, un passé sportif, ou même faire émerger une histoire inventée. Ces propriétaires ont un intérêt, face aux supporters et à la pression sociale qui peut exister dans certains clubs et villes, de faire valoir le petit patrimoine du club, celui qui n’est pas reconnu par les institutions patrimoniales. D’autre part, c’est assez compliqué pour les propriétaires d’arriver dans un club pour lequel ils n’ont que peu d’attache émotionnelle et de mettre en avant une histoire qu’ils ne connaissent que peu, voire pas. Il faudrait que les clubs, en interne, aient des employés capables de répondre à ces demandes historiques, voire patrimoniales, ce qui n’est le cas que dans trop peu de clubs français (LOSC, ASSE, OL…)», conclut-il. Le football français n’est peut-être pas encore en train de perdre ses clubs, mais il commence déjà à perdre ce qui faisait leur âme.