Avant la Coupe du Monde 2026, la géopolitique refaçonne aussi le mercato hivernal
Guerres, sanctions, alliances et révoltes internes ont quitté les chancelleries pour envahir les terrains. Du bannissement de la Russie au maintien d’Israël dans le jeu mondial, du retour de Trump à l’activisme de la FIFA, le sport n’est plus un refuge mais un prolongement stratégique des rapports de force internationaux.
Le monde est entré dans une époque où les lignes traditionnelles de la géopolitique sont redessinées, et où le sport n’y échappe plus. La guerre en Ukraine continue de polariser les grandes puissances, alors que Donald Trump, revenu à la Maison-Blanche, tente de recalibrer les relations avec Vladimir Poutine, oscillant entre pression occidentale et tentative de négociations bilatérales. Après des pourparlers marquants en Alaska et des échanges dits « constructifs » entre les deux présidents, Washington et Moscou explorent des issues au conflit, avec Washington affirmant vouloir une paix négociée mais subissant des critiques pour un soutien fluctuant à Kiev tout au long de 2025. Dans ce contexte explosif, le sport apparaît de moins en moins comme une zone neutre où politiques externes seraient bannies, et de plus en plus comme un baromètre, voire un levier de puissance, d’alliance ou de dissidence.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la Russie est largement exclue des arènes internationales : équipes et clubs russes ont vu leurs participations suspendues dans de nombreuses disciplines, symbole d’un isolement sportif rendu presque total. Cette ostracisation est une forme de sanction symbolique qui dépasse la simple diplomatie et touche à l’identité nationale. Pour Vladimir Poutine, toujours en quête de reconnaissance mondiale et de levier de soft power, le sport reste une zone stratégique de reconquête d’image. Moscou tente de s’appuyer sur les BRICS ou des alliances eurasiatiques pour contourner l’isolement et redorer son blason, mais l’écart entre l’exclusion sportive et la volonté de retour sur la scène internationale reste un des enjeux majeurs du « mercato » géopolitique, où un pays peut être banni du terrain mais toujours influent à la table des négociations. Pour rappel, il y a encore quelques mois, une folle rumeur prenait du poids au sujet d’un projet de la fédération russe d’organiser une Coupe du Monde des «recalés» avec notamment la Serbie, la Grèce, le Chili, le Pérou, le Venezuela, le Nigeria, le Cameroun et la Chine. Sur la scène du mercato, les clubs ont tenté, l’été dernier, de gros coups comme Yacine Adli et Azzedine Ounahi - sans succès, tout en verrouillant néanmoins certains joueurs comme Gerson, Douglas Augusto et Gaëtan Perrin.
Israël et Palestine toujours au cœur du jeu
À l’inverse de la Russie, l’État d’Israël navigue dans un contexte sportif paradoxal. Malgré les critiques internationales, les appels au boycott et une guerre qui s’est étendue après l’attaque du Hamas de 2023, aucune instance sportive majeure n’a sanctionné Israël de manière équivalente à la Russie. Au sein de la FIFA, par exemple, les appels à suspendre la fédération israélienne ont été rejetés, l’instance évoquant l’importance de messages d’unité et de paix plutôt que d’exclusion. Ce double standard apparent, dénoncé par certains dirigeants comme l’ayatollah Ali Khamenei, qui critique les instances sportives pour leurs « politiques à deux vitesses », reflète une géopolitique des fédérations où le poids politique, les alliances et les rapports de force l’emportent sur des critères strictement éthiques ou humanitaires. C’est donc un mercato des influences où le football mondial devient un théâtre de légitimation ou de contestation politique. «Je pense que ces enjeux auront un impact durable sur le mercato. Le football est de plus en plus connecté aux dynamiques économiques, politiques et médiatiques mondiales. Les clubs, les agents et les joueurs devront continuer à s’adapter, à professionnaliser leur prise de décision et à intégrer ces dimensions extra-sportives comme des critères à part entière», détaille Thomas Parada, fondateur d’Elevate Notoriety, agence spécialisée en personal branding, stratégie d’image et communication. Pour Benjamin Netanyahou, le sport est plus qu’un outil de soft power, c’est un prolongement stratégique de sa politique de légitimation internationale. Confronté à une opinion mondiale souvent hostile à sa politique au Moyen-Orient, Netanyahu a vu la diplomatie sportive comme un moyen d’ancrer Israël davantage dans les circuits globaux, en mettant en avant son intégration dans des compétitions de haut niveau et en refusant toute exclusion, contrairement à d’autres États.
«Sur le choix des destinations, certains pays ou championnats font clairement plus réfléchir qu’avant, à cause de l’instabilité, des conflits, des sanctions ou même de problèmes administratifs et financiers. Les joueurs et leurs familles se posent beaucoup plus de questions sur la sécurité, la qualité de vie et surtout sur la fiabilité des clubs à tenir leurs engagements. À l’inverse, des pays plus stables attirent davantage, même si sportivement ce n’est pas toujours le premier choix au départ. Du côté des clubs, on sent aussi un changement. Il y a beaucoup plus de prudence financière : moins de paris, des contrats mieux encadrés, des clauses, de la variable, et une vraie attention au risque. Les clubs veulent des joueurs prêts tout de suite, qui s’adaptent vite, et évitent de bloquer de gros budgets sur des projets trop longs ou incertains», nous explique l’agent Dylan Tavares. Ce positionnement s’inscrit dans une logique de normalisation internationale, où gouvernements et instances sportives collaborent pour que des États fortement contestés maintiennent une place visible sur la scène sportive. Et cette visibilité paye parfois le prix fort puisque les rencontres de la sélection israélienne, comptant pour les qualifications à la prochaine Coupe du Monde, se sont souvent accompagnées de manifestations pro-palestiniennes ou des appels au boycott comme à Udine en marge du match face à l’Italie, voire de délocalisation comme contre la Norvège. Que ce soit Gennaro Gattuso, certains joueurs italiens ou la présidente de la fédération norvégienne, ces matchs ont été le reflet de l’actualité internationale.
Ainsi, pour Netanyahou, la géopolitique du sport n’est pas seulement un sujet de prestige mais une forme de bataille symbolique pour obtenir reconnaissance, soutien et narrative favorable sur la scène internationale. A note d’ailleurs que la signature de Manor Solomon à la Fiorentina durant ce mercato d’hiver a engendré une véritable vague de scandales en Italie. Du côté chinois, la politique sportive se place au cœur d’un projet de puissance plus vaste. Sous Xi Jinping, la Chine a multiplié les initiatives pour promouvoir un ordre mondial alternatif au leadership occidental, intégrant des pays comme la Russie et l’Inde dans des forums stratégiques visant à affirmer une vision multipolaire du monde. «En tant qu’agent d’image, mon rôle est d’intégrer ces paramètres très en amont : analyse de la perception des marchés, anticipation des risques réputationnels, cohérence avec les valeurs du joueur, impact sur sa visibilité internationale et sur ses partenariats. Il ne s’agit pas seulement de signer un contrat, mais de construire une trajectoire durable et crédible», nous explique Thomas Parada. Ce recalibrage géopolitique vers l’Asie centrale et l’Eurasie inclut la diplomatie sportive avec des compétitions, des investissements dans les infrastructures et des échanges de haut niveau qui deviennent des pierres d’angle du soft power chinois, reflétant l’importance croissante des grandes nations hors du giron occidental. Dans une ère où les Jeux olympiques, Coupes du monde et tournois internationaux forgent des alliances symboliques, Pékin voit dans le sport non seulement une projection de puissance, mais aussi un moyen d’écrire une autre narrative de globalisation, une sorte de mercato culturel et diplomatique en plein essor.
L’Iran, le parfait exemple de l’escalade
En Iran, la politique sportive est étroitement imbriquée avec l’appareil idéologique d’État. Depuis la fin de décembre 2025, l’Iran est secoué par une vague de protestations nationales qui constitue la plus grave crise interne depuis des années. Ce mouvement, parti d’une révolte contre l’explosion de l’inflation, la chute vertigineuse du rial (monnaie iranienne, ndlr) et la paupérisation généralisée, a rapidement dépassé les simples revendications économiques pour devenir une contestation ouverte du régime des mollahs. Les manifestations, débutées le 28 décembre, ont commencé dans les bazars et les centres urbains avant de se transformer en soulèvement à l’échelle du pays, avec des protestataires scandant « Mort au dictateur » et même des slogans monarchistes comme « Longue vie au Shah », référence directe à Reza Pahlavi, fils exilé du dernier Shah d’Iran, appelé depuis plusieurs jours comme une figure d’espoir pour les opposants au régime. L’appel de Reza Pahlavi, depuis son exil, a catalysé une partie des revendications contre l’autorité théocratique. Héritier du dernier Shah d’Iran, qui vit depuis des décennies à l’étranger, il a lancé des appels à la grève générale et a encouragé les Iraniens à occuper les centres-villes et à maintenir la pression sur le régime. Cette omniprésence de slogans monarchistes lors des manifestations révèle non seulement la désespérance d’une population confrontée à l’effondrement économique, mais aussi une rupture symbolique profonde avec la République islamique.
«Les joueurs, eux, sont clairement plus attentifs qu’avant. Ils regardent le projet sportif. Stabilité du club, du pays, respect des contrats, sérieux des dirigeants… On sent moins de décisions prises à la va vite. En tant qu’agent, aujourd’hui tu ne peux plus te contenter de parler football. Tu dois intégrer tout ça dans la gestion de carrière : anticiper les risques, sécuriser les contrats. Et c’est vraiment ça que je vis en ce moment dans mon propre transfert que je fais actuellement en Turquie, on doit faire attention au moindre détail», conclut Dylan Tavares, alors que de nombreux joueurs européens ont rejoint le championnat iranien ces dernières années dont Serge Aurier, Steven Nzonzi, Gaël Kakuta ou encore Wissam Ben Yedder. La réponse de l’État a été d’une violence extrême. Une coupure totale d’Internet et des communications nationales a été imposée le 8 janvier 2026 pour étouffer la dissidence et limiter la circulation d’informations indépendantes à l’étranger, une stratégie déjà utilisée lors des précédents mouvements sociaux iraniens. Sous ce blackout, les forces de sécurité ont lancé une répression féroce, faisant usage de tirs à balles réelles, de drones et de moyens intensifs pour disperser les manifestations. Les chiffres des organisations de droits humains font état d’un bilan qui dépasse officiellement les centaines de morts, incluant des civils comme Amirhesam Khodayarifard, Mohammad Nouri ou Reza Moradi Abdolvand, jeunes manifestants tués par des tirs directs des forces de l’ordre, et plusieurs milliers d’arrestations. Sur le plan politique interne, l’ayatollah Ali Khamenei a tenté de reprendre la main, qualifiant les manifestations d’« actes terroristes » et accusant des puissances étrangères, notamment les États-Unis et Israël, d’être derrière ces troubles.
Parallèlement, des contre-manifestations pro-gouvernementales ont été organisées, souvent sous haute surveillance sécuritaire, pour afficher la prétendue légitimité du régime face à l’opposition. L’ayatollah Ali Khamenei critique régulièrement ce qu’il perçoit comme des injustices dans le traitement des nations sur la scène sportive, notamment le traitement de la Russie ou la participation continue d’Israël, tout en utilisant le sport domestique comme vecteur de propagande et de cohésion interne. Le sport, pour le régime iranien, ne se contente pas de refléter des performances athlétiques mais devient un instrument d’affirmation identitaire et d’opposition au « système » occidental. Ces tensions internes et externes font de l’Iran un cas d’école dans le mercato, où dirigeants politiques, instances sportives et sociétés civiles s’affrontent pour définir qui peut jouer, comment et surtout pourquoi. Du point de vue sportif et symbolique, cette crise met en lumière le rôle du sport comme vecteur narratif dans la géopolitique. L’Iran, traditionnellement acteur engagé dans certaines disciplines internationales et au sein d’organisations régionales, voit son image ternie : les appels au boycott ou à la suspension ont resurgi dans certains milieux activistes, et la censure totale des flux d’information sportifs et sociaux du pays, à l’image de la coupure d’Internet, souligne combien l’État perçoit le contrôle médiatique comme essentiel pour préserver son pouvoir, y compris dans les domaines culturels et sportifs. Dans un monde où la FIFA, les fédérations internationales ou les grandes ligues mondiales scrutent la conformité aux droits humains, la crise iranienne pose la question de la légitimité sportive d’un régime en pleine répression, à l’instar de ce qui a été débattu autour de la Russie.
La Coupe du Monde 2026 et le Venezuela, grande finale pour Trump ?
À l’international, la crise iranienne a relancé des tensions géopolitiques déjà vives : Donald Trump a publiquement condamné la répression, tout en laissant entendre qu’il envisage des réponses, y compris militaires ou cybernétiques si le régime ne cesse pas l’usage de la violence, et a affirmé que Téhéran avait contacté Washington pour des négociations sous certaines conditions. Ces développements interviennent dans un contexte régional déjà explosif après une guerre en 2025 entre l’Iran et Israël, et rapprochent encore davantage la crise interne iranienne des calculs des puissances globales : «la Coupe du monde 2026, avec son format élargi et sa co-organisation inédite, permettra aux pays hôtes d’accueillir la plus grande édition jamais organisée. Elle s’inscrit dans une temporalité géopolitique particulière puisque Donald Trump se projette dans le monde entier en déclarant vouloir résoudre les principaux conflits mondiaux, imposant des droits de douane sur les cinq continents et finalement en voulant rattacher un certain nombre de pays aux USA. Au regard du rôle joué par les États-Unis dans le monde du football depuis le FIFAgate, cette question est d’autant plus pertinente. Ce type d’événement s’inscrit dans son époque autant qu’il en est le reflet et le miroir. Nous vivons plus que jamais une période de retour de la géopolitique, et cela est d’autant plus vrai dans le cadre du sport roi», nous précise Kole Gjeloshaj, collaborateur scientifique SciencePo à l’Université Libre de Bruxelles-Cevipol.
À l’intersection du sport et de la diplomatie, la relation entre Donald Trump et Gianni Infantino, président de la FIFA, illustre combien les grandes compétitions sont devenues des enjeux géopolitiques :«l’élargissement des mobilités internationales et l’augmentation du pouvoir d’achat d’une frange croissante de la population mondiale ont contribué à diversifier sociologiquement les publics de ces compétitions. Les footballeurs, érigés en figures centrales de la culture populaire contemporaine, ont progressivement supplanté les acteurs traditionnels du cinéma dans leur rôle de modèles médiatiques et esthétiques. Les stades et leurs abords sont ainsi devenus des espaces de visibilité sociale, où la participation à l’événement permet l’accumulation d’un capital symbolique et relationnel transnational. L’accueil de la Coupe du monde 2026 soulève des interrogations persistantes relatives aux droits humains, aux politiques migratoires et à l’accès au territoire pour les supporters et les délégations étrangères. À cet égard, toute dissonance entre les valeurs universelles promues par la FIFA et les pratiques étatiques pourrait raviver les critiques et transformer l’événement en révélateur des contradictions du pouvoir politique plutôt qu’en simple célébration sportive», ajoute Kole Gjeloshaj. Les retrouvailles médiatiques et politiques entre Trump et Infantino, notamment lors du tirage au sort de la Coupe du Monde 2026 à Washington, ont mis en lumière une proximité croissante qui dépasse le simple protocole sportif
«Son rôle sera d’autant plus déterminant que les États-Unis ont peu de chances de remporter la compétition. La récupération politique de l’événement apparaît ainsi comme une stratégie largement anticipable. Les prises de position et déclarations du président ne feront qu’accroître l’attention internationale portée à la compétition. Reste enfin la question de savoir quels États chercheront à tirer parti de la période de la Coupe du monde pour faire avancer leurs intérêts géopolitiques», conclut Kole Gjeloshaj. Souvent présenté comme un défenseur de l’unité du football face aux crises mondiales, Infantino a également été critiqué pour son alignement perçu avec les intérêts politiques américains et des dirigeants pro-Trump, brouillant la frontière entre neutralité sportive et engagement politique. Pas un hasard si plusieurs députés aux quatre coins du monde, notamment Eric Coquerel (LFI) en France, ont pris la parole pour exiger une délocalisation de la compétition. La FIFA, qui se veut neutre selon ses statuts, se retrouve ainsi dans un mercato d’influences où les grandes puissances se disputent la narration de la Coupe du monde comme vecteur de prestige et légitimation politique.
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