La formation comme thérapie ? Parti avec fracas du centre de formation de l’OL à 20 ans, suite à un imbroglio autour d’un premier contrat professionnel, Olivier Bernard a embrassé une carrière de footballeur outre-Manche, où tout s’est arrêté en 2007, frustré par des pépins physiques. L’ancien latéral gauche, qui a évolué à Newcastle, Southampton et aux Rangers, est depuis cinq ans l’heureux propriétaire du Durham City Athletic Football Club, club de Northern League, Division Two, neuvième échelon du football anglais. Durham, où il a entrepris de donner sa chance à la jeunesse du nord-est de l’Angleterre.

« À la base, mon objectif était de monter une academy. D’entraîner des jeunes pendant les vacances scolaires, d’organiser des petits holiday camps, comme on les appelle ici. Les enfants arrivent le matin, ils s’entraînent, puis ils rentrent chez eux le soir. Pendant la journée, ils passent quatre heures avec moi, de 10h à 14h, avec une coupure pour le repas. » C’est lorsqu’il cherche des sites pour développer son projet qu’on vient lui proposer de racheter le club. « J’ai réfléchi et je me suis dit qu’effectivement avoir un club pouvait être intéressant, si je m’en occupais correctement. Cela pouvait m’aider à développer mon projet initial. »

« Je ne suis pas arrivé comme Roman Abramovich »

Quand Olivier Bernard est approché en 2013, le Durham City AFC est en faillite. Le propriétaire cherche un repreneur. « Un club comme Durham n’a pas coûté très cher. Le problème qui s’est ensuite posé c’était de financer la structure. À la base, le club avait un investisseur qui injectait presque 200 000 livres par an. L’ancien propriétaire a eu des problèmes avec ce sponsor, qui a fini par quitter le navire. Il y a donc eu une baisse de revenus considérables et le propriétaire a décidé de se séparer du club. Quand j’ai repris, il fallait retrouver ces 200 000 livres, pour pouvoir remettre le club en ordre de marche. Aujourd’hui, quand il n’y a pas assez d’argent, bien sûr il faut aller voir le président. Malheureusement, c’est moi ! »

Quand il arrive, Olivier Bernard surprend par sa démarche. « Ça a été un mini choc pour beaucoup de personnes, parce qu’on sait tous qu’un club de football n’est pas investissement, en soi-même. Je ne suis pas arrivé comme Roman Abramovich est arrivé à Chelsea. Les fins étaient différentes. Les Présidents, de nos jours, ils achètent pour gagner des titres, moi j’ai repris le club pour la formation, parce que je crois beaucoup en la formation française et que j’aimerais l’appliquer en Angleterre. Leur montrer une manière de travailler différente – qui va du sport-études au centre de formation. »

Nourrir Newcastle, Middlesbrough et Sunderland

Après avoir remis le club à flot, l’objectif est clair : faire de Durham un vivier. « Quand j’ai pris les choses en mains, il n’y avait qu’une seule équipe, qui était descendue car elle ne pouvait plus payer les déplacements de ses joueurs dans la région. L’année d’après, j’ai créé une équipe réserve, puis, depuis maintenant trois ans, les équipes de jeunes. » À Durham, toutes les catégories d’âges sont dorénavant représentées, des U7 aux U18, auxquels s’ajoute la réserve, où évoluent les U21. Dès l’âge de 12-13 ans, et même avant parfois, nombre de jeunes de l’école de football commencent à s’entraîner avec les clubs professionnels situés aux alentours.

Il faut dire que Durham est située au centre de la North East England, plus petite des neuf régions que compte l’Angleterre, à un point stratégique. Cette ville de 50 000 âmes est entourée par Newcastle au nord, Middlesbrough au sud et Sunderland à l’est. Et il ne faut compter que vingt minutes de voiture pour rejoindre St James’ Park, le Riverside Stadium ou le Stadium of Light. Si les clubs phares de ces trois villes ont connu quelques déboires ces dernières années et qu’ils évoluent aujourd’hui respectivement en D1, D2 et D3, ils retrouvent quelques couleurs cette saison et continuent de faire battre les cœurs des habitants de la ville.

Durham City AFC, un club centenaire sans stade

À Durham, la majorité des habitants supportent Sunderland, le club le plus populaire de la région. D’autres sont derrière Middlesbrough, mais ils ne représentent qu’une infime partie. « Il y a bien aussi quelques soutiens de Newcastle, mais pas autant que pour les Black Cats. Ils me l’ont d’ailleurs bien fait comprendre quand j’ai pris les rênes du club. On a essayé de m’intimider, mais ça s’est réglé assez vite, comme je suis Français, je ne suis pas trop dans cette rivalité entre clubs de la région. » Le noir et le rouge jaillissent du blason du Durham City AFC, couleurs utilisées lors des rencontres disputées à l’extérieur. À domicile, les protégés d’Olivier Bernard évoluent en jaune et bleu.

Outre un contingent de fans qui partage sa passion du football entre l’équipe locale et le gros club de la région, le Durham City AFC peine à se faire une identité, malgré son grand âge (100 ans), pour cause d’exil. Contraints et forcés de quitter leur stade de New Ferens Park en 2015, après avoir reçu un avis d’expulsion de la part des propriétaires des lieux, qui ne sont autres que les anciens Chairmen du club, les Citizens trouvent refuge dans les installations des clubs alentours. Ils évoluent depuis deux saisons au Hall Lane Stadium de Willington, à 10 km au sud. « Maintenant qu’on joue tous nos matchs à l’extérieur on est tombé à 100 spectateurs. Cela s’est réduit, mais il y a de vrais supporters. Ils nous est arrivé d’être 300 chez nous, à l’époque. »

Des joueurs qui ne veulent pas voyager

En Angleterre, il y a cinq divisions professionnelles, et le Durham City AFC évolue quatre divisions en-dessous. Niveau 9. La Northern League, Division Two. « C’est un championnat qui est compliqué, pour la bonne et simple raison qu’il s’agit d’un championnat non-league. La plupart des joueurs qui jouent dans cette ligue là ce sont des joueurs qui ont un travail et qui ne veulent pas voyager. Ils ne veulent pas jouer plus haut, car une division plus haut et on commence à se déplacer à Manchester, Birmingham... »Trois heures de route, très peu pour l’équipe séniors d’Olivier Bernard. « Tous mes joueurs sont à l’université ou travaillent déjà comme apprentis. J’ai mon gardien qui a 23 ans et qui est déjà manager d’une concession automobile. La plupart ont déjà une place, un salaire. »

Durham évolue dans une division locale, et les plus longs déplacements nécessitent une bonne heure de voyage. « Les meilleurs joueurs sont dans notre division. La plupart des clubs de notre division qui montent plus haut, terminent premiers ou deuxièmes l’année qui suit avec les mêmes joueurs. À ce niveau-là, c’est vraiment très très fort, » explique Olivier Bernard. Ces dix dernières années, le FA Challenge Vase, ou Coupe d’Angleterre Amateurs, a été remporté huit fois par un club de la région Nord-Est. Avec des finales à Wembley qui attirent des dizaines de milliers de spectateurs. Des clubs qui aujourd’hui jouent un peu plus haut. La formation la plus titrée est le Whitley Bay F.C. (4), ville côtière de la Mer du Nord, située à une quinzaine de kilomètres de Newcastle. Une fierté pour Olivier Bernard que la région soit mise en avant.

Partager l’expérience acquise auprès des Shearer et Kluivert

À son arrivée à Durham il y a cinq ans, Olivier Bernard avait affiché ses ambitions dans la presse locale. « Je veux faire de Durham l’un des meilleurs clubs du nord-est. Pour l’instant, je ne pense pas que la région développe suffisamment de jeunes. Je veux rehausser le profil du club et établir des liens avec Sunderland, Newcastle et Middlesbrough. Regardez l’équipe d’Angleterre, combien d’entre eux viennent d’ici ? Je ferai tout ce que je peux pour envoyer des joueurs à Durham en sélection et les aider à se développer. » Cette mission à laquelle il s’est attelé prend plus de temps que prévu. Mais le président de Durham est fier de chaque petit palier franchi.

« J’ai eu un joueur il y a deux trois ans qui a signé aux Glasgow Rangers, j’en ai un autre qui a signé en quatrième division, à Oxford, j’en ai eu quelques-uns qui sont parvenus à décrocher un contrat professionnel. C’est le but. C’est le pourquoi de ma venue à Durham. Je crois en la jeunesse et je pense qu’il est important de montrer la voie. J’ai eu l’opportunité de jouer au plus haut niveau et si je peux donner des conseils aux jeunes je le fais volontiers. » Olivier Bernard aime se rappeler aux bons souvenirs de Newcastle en Ligue des champions, à son association avec Alan Shearer ou Patrick Kluivert, « de vrais noms du football européen. »

Un président-coach, pas par défaut

Je suis là, tous les weekends, je suis au stade. Je supporte, je regarde le club. Il y a quelques semaines, Olivier Bernard a même repris l’équipe première en mains, pour la deuxième fois depuis son arrivée au club. Le coach avait démissionné. Pour faire la transition le temps d’un ou deux matchs. « Cela m’arrive d’être sur le banc de temps en temps ». Le Président reconnaît qu’il lui est très compliqué de faire confiance, de conserver un coach à long terme. Les managers qu’il choisit sont au courant. « On a des principes de base. Je ne m’amuse jamais à faire le onze de départ. Mais des analyses de matchs, ce sont des choses qu’on fait assez régulièrement. »

Olivier Bernard ne dicte pas la manière de jouer à son coach, mais il aime débriefer, dire ce qui va et ce qui ne va pas. Son ressenti. Ils prennent ou ils ne prennent pas. Parler de football, tactique, diriger, c’est ce qui anime l’ancien joueur de Newcastle, qui a déjà une idée en tête pour le futur. « Cela me plait beaucoup. Je passe mes diplômes d’entraîneur en ce moment. Je termine le diplôme B de l’UEFA, je devrais faire l’UEFA A juste après. Je pense enchaîner au mois de février, en France cette fois-ci. C’est quelque chose de différent. » Une passion née d’une rencontre, il y a dix-huit ans.

Bobby Robson comme mentor, le modèle français comme exemple

Il y a presque dix ans maintenant que Sir Bobby Robson a rendu son dernier soupir, à Durham, dans le Comté qui l’avait vu naître en 1933. Robson ou l’homme qui avait donné sa chance à Olivier Bernard, à Newcastle, en 2000. Un coach qu’il a fréquenté pendant 4 ans, un modèle sur lequel le natif de Paris tente aujourd’hui de s’appuyer pour faire progresser son club.« J’ai eu l’opportunité d’avoir été managé par un très très grand, peut-être le meilleur manager anglais de l’époque et de l’histoire, Bobby Robson, qui m’a beaucoup influencé. C’est vraiment du Bobby Robson que j’essaie de retranscrire sur le terrain, sa philosophie. »

Bobby Robson dans la philosophie, le modèle français dans l’inspiration. Olivier Bernard n’a pas oublié ses jeunes années du côté de Lyon. Un modèle dont il s’inspire, malgré les embûches, aujourd’hui. « J’essaie aussi de m’inspirer du modèle français, mais vu qu’en Angleterre tout est privatisé, il est beaucoup plus difficile de le mettre en œuvre. Il y a pas mal de procédures à respecter, mais l’idée est là. Cela fait maintenant quatre ans que je suis dedans, je suis en train de m’arranger avec la ville pour un nouveau stade, de nouvelles infrastructures. Les choses avancent, doucement. Ce n’est jamais facile d’aller à l’hôtel de ville et de demander des choses. Mais on table sur deux ans pour que le club puisse bénéficier de nouvelles infrastructures. »

Durham prépare les jeunes à retomber sur leurs pieds

En Angleterre, un jeune joueur qui est dans son club amateur, a le droit d’avoir une double licence. Cela veut dire qu’il s’entraîne avec le club amateur certains jours et avec un club pro le reste du temps. Dès leur plus jeune âge, les vrais talents sont déjà attachés à des clubs professionnels. Ils sont suivis de très près et ont déjà un pied dans le monde pro. Un problème, selon Olivier Bernard. « Ces enfants qui vont dans des clubs pros à cet âge là et qui deux ans plus tard sont lâchés, ont un dégoût du football. En général, ce sont les parents qui sont excités parce que tout de suite ils ont l’impression que leur enfant va y arriver, alors que le club invite les jeunes seulement pour des quotas. Par ce moyen, les clubs pros s’inventent une section ’jeunes’. »

Pour Olivier Bernard, le vrai football commence à 14 ans, quand le club s’investit vraiment dans le jeune. Avant, les invitations sont des prétextes. Elles amènent plus de problèmes qu’autre chose, surtout à la maison. « J’ai rencontré beaucoup de jeunes qui pensaient y arriver et qui l’année d’après sont tombés de haut. Malheureusement, le jeune perd confiance et toute envie de jouer au football. C’est le gros problème du football anglais, chez les très jeunes. » Olivier Bernard prévient les parents : « tant que vos enfants n’ont pas 11-12 ans, qu’ils ne comprennent pas le circuit, il ne faut pas les envoyer. Ce n’est pas à 8 ans que vous allez faire la différence. » Les jeunes de Durham qui vont s’entraîner dans les clubs pros de la région savent que ce n’est qu’une invitation. Ils ne signent pas de contrats. « Ce n’est que de la publicité. »

De sa propre expérience aux générations futures

S’il dit ne pas avoir de regrets, Olivier Bernard changerait bien quelques détails de sa carrière passée. Ces déceptions, il s’en sert aujourd’hui dans son processus de formation. « Le football a toujours été ma vie, cela a toujours fait partie de moi. J’ai passé beaucoup de temps sur les terrains. J’ai aussi joué. Le fait de ne pas avoir signé mon premier contrat pro à l’Olympique Lyonnais, ça a été pour moi une erreur. Une grosse déception. Maintenant, un échec ne veut pas dire rater sa carrière. Il faut se mettre à réfléchir, avancer, rester concentré sur le but qui est de jouer au plus haut niveau. C’est ce que je dis aux jeunes. Ce n’est pas parce qu’une fois ça ne s’est pas passé que ça ne va jamais se passer. Il faut continuer, se remettre en cause et travailler un peu plus pour pouvoir arriver à ce que vous voulez. »

« Moi j’étais dans un des plus grands clubs à l’époque... (il corrige) le plus grand club à l’époque, l’Olympique Lyonnais. Je pensais signer mon contrat pro, j’étais international U18, je faisais partie d’une génération assez importante. L’âge d’or disait-on, avec les Jérémy Bréchet, Steed Malbranque, Sidney Govou..., on avait une vraie équipe. Et ça a été une déception. De ne pas avoir été reconnu comme un joueur qui était assez bon pour signer son contrat. » Au mois de juillet 2000, à l’issue de ses trois ans de contrat « joueur espoir » à l’OL, alors âgé de 20 ans, Olivier Bernard se voit proposer un contrat professionnel d’un an de la part de Lyon. Le joueur s’engage finalement en faveur de Newcastle au mois d’août.

« Pas à la vitesse de Manchester City, mais Durham grandit »

Leur apporter ce qu’il n’a pas eu, les aider à franchir les étapes par lesquelles il est passé, mais surtout qu’ils fassent mieux que lui. Telles sont les priorités d’Olivier Bernard dans son projet titanesque. Il faut que le jeune dure. « Moi je n’ai pas eu l’opportunité de durer. C’est à ce moment-là que j’explique aux jeunes qu’il faut écouter son corps, le respecter surtout. Des choses que j’ai apprises de mon côté et que je leur transmets. Aujourd’hui vous êtes là pour travailler, vous allez fêter ça demain, quand vous aurez fini. Plutôt que tous les samedis soirs. Même si on est jeune. Les meilleurs, ceux qui réussissent, sont ceux qui prennent soin de leur corps. »

Après cinq années à la tête du club, Olivier Bernard tire un petit bilan. « Quand j’ai repris le club, c’était une équipe. J’ai essayé de leur montrer qu’un club ce n’est pas seulement une équipe. Un club, c’est un tout. Cela veut dire toutes les tranches d’âge. Depuis cinq ans, on s’est mis à travailler pour développer une vraie école de football, comme un vrai club français. » Dans la difficulté, Durham continue à avancer. Un club amateur, dans la galère des petites divisions. « Durham est en train de grandir, pas à la vitesse de Manchester City, mais je sais que l’on va devenir une puissance au niveau de la formation. » Loin du modèle des Citizens, Durham continue son chemin, avec l’objectif d’avoir son équipe première en 5e division et le rêve de fournir de grands clubs en pépites locales...