Pour comprendre comment le club en est là aujourd’hui, il faut remonter à l’été 1995. Séville est proche de la plus grosse catastrophe sportive de son histoire. La loi espagnole oblige désormais les sociétés anonymes sportives (statut créé spécialement pour les clubs de sport en Espagne en 1990) à avancer une partie de leur budget à la Fédération avant le 1er août, dans le but de couvrir d’éventuelles dettes ou soucis financiers à venir. Seulement, le club andalou ne peut pas faire face à ces échéances. Il faut dire que le début des années 90 avait été particulièrement dépensier du côté de la Giralda, avec les arrivées de pointures comme Diego Simeone, Davor Suker et surtout Diego Armando Maradona. Le club est ainsi relégué administrativement en Segunda B... avant que la Fédération rectifie le coup face à l’énorme soutien populaire dont a bénéficié le club et les nombreuses manifestations organisées par les supporters.

Le club a donc évité le pire, mais cet épisode aura pour conséquences une énorme instabilité au sein du club, tant institutionnelle que sportive. Les coachs et les présidents vont s’enchaîner. Si l’équipe se hisse jusqu’en huitièmes de finale de la Coupe de l’UEFA lors de la saison 1995/1996, il est relégué en deuxième division à l’issue de l’exercice suivant avec une belle dernière place en championnat. Deux ans plus tard, le club monte, puis redescend dans la foulée, et vit le passage au troisième millénaire dans l’enfer de la deuxième division espagnole, avant de remonter pour la saison 2000/2001. Séville était là face au danger de devenir un club ascenseur, mais une génération exceptionnelle de joueurs - beaucoup d’entre eux du cru - ont pu permettre au club de ne pas souffrir pour son retour en Liga. On pense logiquement au très jeune José Antonio Reyes, à l’emblématique Javi Navarro et au rugueux Pablo Alfaro. Dans le même temps, Monchi, qu’on ne présente plus, avait pris le contrôle de la direction sportive du club.

Des sacrifices ont dû être faits

Le véritable point d’inflexion dans l’histoire du club se produit en 2002, lorsque José Maria Del Nido s’empare de la présidence. Très ambitieux, le sulfureux et polémique avocat andalou veut faire de Séville une puissance au niveau espagnol, puis européen. Le club évolue positivement. Se mêlent alors petits prodiges sortis du centre de formation, comme Jesus Navas, Sergio Ramos, Diego Capel ou le regretté Antonio Puerta, et bonnes trouvailles comme Luis Fabiano ou Dani Alves, les premiers bons coups de Monchi. Séville retrouve la Coupe d’Europe, et remporte même son premier titre européen, avec cette victoire en Coupe de l’UEFA en 2006.

Mais la situation va se compliquer. L’équipe continue de répondre sur le terrain, allant jusqu’à remporter la Copa del Rey en 2010 par exemple, mais la situation se crispe en coulisses. Comme chez beaucoup de clubs espagnols qui avaient vécu au-dessus de leur moyen, la crise et les banques elles mêmes en difficulté ne prêtant donc plus d’argent aux clubs de foot ont frappé le club. Séville n’était clairement pas le club le plus en danger de l’autre côté des Pyrénées, mais la situation était délicate. En 2012, le club affichait par exemple une dette de 49 millions d’euros et pire, un déficit de 15 millions d’euros sur la saison 2011/2012. Dans le même temps, le fisc espagnol exigeait aux clubs un remboursement intégral de leurs dettes, pendant que la Liga mettait en place un contrôle économique très rigide visant à remettre les finances des clubs dans le vert. Une sorte de DNCG à la sauce espagnole qui s’avérera par la suite très efficace...

Pas le choix, il faut donc vendre les meilleurs joueurs pour combler les trous. On pense par exemple à Jesus Navas, chouchou du Sanchez Pizjuan, ainsi qu’Alvaro Negredo, contraints de faire leurs valises pour Manchester en 2013. Le club, toujours efficace sur la scène européenne, était dans une période de stagnation en championnat. Les Andalous avaient par exemple terminé la Liga à la 9e position lors de l’édition 2012/2013 et s’étaient qualifiés pour l’Europe grâce aux interdictions européennes de plusieurs clubs placés devant eux. Les saisons suivantes, le club termine régulièrement à la 5e position, mais bien trop loin des équipes de tête. Les meilleurs éléments continuent cependant de quitter le club, à l’image de Geoffrey Kondogbia ou d’Alberto Moreno. C’est en grande partie grâce à ces multiples ventes que le club a retrouvé une situation stable.

Le modèle de la revente, un frein pour la progression du club ?

Et c’est dans ces moments compliqués que le club a su faire la différence et se remettre sur pattes, là où d’autres clubs n’ont jamais su remonter la pente. Inutile d’aller chercher bien loin, puisque le voisin, le Betis, en est le meilleur exemple. Les joueurs recrutés par Monchi - malgré certaines boulettes qu’on oublie souvent de signaler - pour des montants plutôt raisonnables sont revendus à prix d’or. On notera cependant que beaucoup de ces joueurs ont été recrutés grâce à l’aide de fonds d’investissements et que Séville n’a pas touché l’intégralité de la somme de la vente tout le temps. Dans le même temps, l’équipe ne perd pas réellement son niveau puisque la cellule de recrutement continue de flairer des bonnes affaires aux quatre coins de l’Europe... Il faut également souligner la bonne gestion financière de Pepe Castro, président du club depuis 2013 après l’incarcération de José Maria del Nido pour une affaire non-liée au monde du football ni au club. « Notre grand secret c’est de bien vendre et de faire confiance à Monchi », résumait Castro en mars dernier.

Et aujourd’hui, Séville est peut-être dans le meilleur moment de sa longue histoire. Avec un Jorge Sampaoli qui a mené les siens à la deuxième place de la Liga et en huitièmes de la Ligue des Champions, on peut dire que le club est à un tournant. L’effectif est pléthorique, et l’entraîneur argentin dispose de plusieurs solutions à tous les postes. Le Séville FC va-t-il passer du statut de club vendeur à club acheteur ? Après tout, l’équipe peut-elle se maintenir au top en revendant ses meilleurs éléments été après été, maintenant qu’elle n’en a plus forcément besoin ? C’est la question que va devoir se poser la direction dès le mois de juin prochain, d’autant plus que d’après ce qu’affirmait la presse andalouse lors de la démission avortée de Monchi l’été dernier, le directeur sportif sévillan reprochait à ses dirigeants un certain manque d’ambition sur le marché des transferts.

Le pouvoir aux hommes de terrain

Dans beaucoup de clubs, la direction a tendance à s’immiscer dans décisions sportives, pour le plus grand dam des entraîneurs. Du côté de Séville, ce n’est que rarement le cas. Monchi et l’entraîneur ont carte blanche pour le mercato, pas d’un point de vue financier mais quant au choix des joueurs et des profils. La preuve cet été encore, Jorge Sampaoli a pu bâtir une équipe à son goût, avec l’arrivée de plusieurs joueurs argentins sollicités par l’ancien sélectionneur chilien, Franco Vazquez, Joaquin Correa, Matias Kranevitter ou Gabi Mercado en tête de liste. C’était également le cas sous le règne d’Unai Emery, puisque le Basque avait notamment pu s’offrir Banega qu’il avait eu à disposition à Valence. Là aussi, c’est toute la différence avec d’autres clubs de hiérarchie similaire, tant historiquement que financièrement parlant. Difficile de ne pas penser à Valence par exemple, où le clan Peter Lim ne semble en faire qu’à sa tête.

Prudence et croissance économique, une ligne de conduite qui va encore être suivie pendant longtemps

Quoi qu’il en soit, Séville ne va clairement pas devenir un club dépensier. Certes, sa dette avec le fisc espagnol est désormais nulle, et ce depuis l’été 2015, pendant que les droits télévisuels de la Liga augmentent exponentiellement. Le budget de cette saison s’élève à 135,5 millions d’euros, c’est plus de 30 millions que la saison précédente ! Mais les entrées d’argent de plus en plus conséquentes ne vont pas empêcher les principaux mandataires du club de garder la tête froide. Ces derniers mois, Séville a eu l’opportunité de recruter des joueurs de calibre, mais a fait l’impasse. Pas plus tard que cet hiver, un retour de Carlos Bacca a été envisagé, le Colombien étant même partant pour revenir en Andalousie, mais pas question de se mettre en péril financièrement parlant. La direction dépense de plus en plus, mais les dépenses sont plus ou moins proportionnelles aux revenus engendrés par les ventes, le marketing, les primes de compétitions et les droits TV.

Ce mercato hivernal (arrivées de Clément Lenglet et de Stefan Jovetic en prêt avec option d’achat) confirme que la tendance reste la même : recrutement de jeunes provenant de clubs de seconde zone à l’échelle européenne ou recrutement de joueurs confirmés en difficulté au moment présent. Un autre enjeu principal du club andalou sera désormais de réussir à s’internationaliser, comme a su le faire l’Atlético de Madrid. Comprendre par là le développement de la marque "Sevilla Futbol Club" aux quatre coins du monde, optimiser la vente de produits dérivés, être régulièrement diffusé en prime time pour le continent asiatique et bien plus encore.

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