Foot Mercato : le 22 octobre dernier vous avez fait votre retour officiel à Séville en tant que « loan manager » (responsable des joueurs prêtés). Que faisiez-vous avant de revenir dans votre ancien club (2006-2012) ?

Julien Escudé : je suis résident à Madrid. J’allais voir différents matches à Madrid, à Séville, aussi à Rennes où j’ai des attaches. J’étais toujours en relation avec le monde du football. Lorsque j’étais sollicité, je commentais aussi des matches en tant que consultant. L’année dernière, j’étais à la fédération espagnole de football. J’ai passé un diplôme de gestion du sport en relation avec la FIFA et une université espagnole de Madrid. Je suis resté dans le football à 80%. Pour le reste, j’étais dans la gestion financière, économique, du droit.

FM : vous arrivez en tant que « loan manager », une fonction peu médiatisée et peu connue. Parlez-nous en.

JE : c’est quelque chose que j’ai rarement vu dans ma carrière, dans les différents clubs dans lesquels j’ai évolué. J’ai eu la chance de ne jamais avoir été prêté, même si ce n’est pas négatif, il ne faut pas le voir dans ce sens là. Loan manager, ça permet de créer du lien avec les joueurs qui sont toujours sous contrat avec le club. Évidemment, tout le monde ne peut pas jouer donc être prêté est une option. Maintenant, il y a des enjeux économiques. Les clubs paient cher les transferts et les salaires donc quand ils sont prêtés, ça reste des actifs du club. C’est important de garder un œil sur eux. D’autre part, il y a le côté humain. Ces joueurs ne s’entraînaient plus avec l’équipe première. Il faut qu’ils sentent qu’ils sont encore importants pour le club, qu’ils comptent encore, et qu’ils sachent qu’ils ont encore une carte à jouer. Mon rôle est donc de créer un lien avec ces joueurs-là et leur club d’appartenance. Connaître leur cadre de vie, leur équilibre de vie, comment ils s’adaptent, comment ils se sentent, comment ils voient leur position de joueur prêté. Il y a aussi une partie importante, c’est de créer le lien avec les clubs où les joueurs sont prêtés.

FM : votre management est-il différent selon les profils des joueurs prêtés ? Un joueur de champ peut, par exemple, avoir plus d’attentes en termes de temps de jeu qu’un Sergio Rico parti au PSG en sachant qu’il allait être une doublure ?

JE : il faut que le management soit différent. Chaque joueur est différent. Chacun a ses objectifs, un âge, des envies. C’est là où il faut apprendre à les connaître. Savoir quelles sont leurs envies, comment s’est fait ce départ, à quoi ils aspirent, comment ils se sentent. De toute façon, on sait que dans le monde du football, encore plus pour un gardien de but, ce sont des rôles spécifiques et qu’il y a peu de chances de jouer beaucoup, mais il y a d’autres compétitions. Pour lui (Rico), c’est une nouvelle perspective, une nouvelle expérience. Je lui donne quelques conseils, voir comment ça se passe avec son entraîneur des gardiens, voir comment ça se passe au niveau des séances d’entraînement. C’est une approche différente. Et il y a aussi une donnée : le pays (où ils sont prêtés). Là, il est en France, donc il faut parler la langue. Le fait que j’en parle trois ça aide par rapport au joueur, qui ne se sent jamais exclu. Parler avec le club où il est prêté aussi de temps en temps pour savoir comment ça se passe avec le joueur.

FM : il y a aussi le cas de Joris Gnagnon qui est revenu à Rennes pour se relancer.

JE : c’est vrai que c’est particulier là aussi. Joris avait l’opportunité de venir dans un grand club comme Séville. Finalement, ça a été difficile pour lui. Il revient dans son club formateur, avec l’entraîneur qui l’a connu en formation. Il y a plein d’événements favorables pour lui. Il rejoue régulièrement. C’est important plutôt que d’être sur le banc à Séville, d’être mécontent, de ne pas pouvoir exprimer ses qualités. Là, il est revenu chez lui, il a du temps de jeu, il joue des compétitions européennes. C’est positif pour tout le monde.

FM : le côté psychologique est donc très important dans votre mission.

JE : tous les détails sont importants. Un joueur a besoin d’être dans les meilleures conditions possible pour être efficace. Bon, il a son agent, mais l’agent ne fait pas partie du club. S’il n’a aucune nouvelle du club ou qu’il n’en donne aucune pour que l’on sache comment ça se passe, tout de suite il y a une cassure. C’est toujours important de garder ce lien. Donc même s’il est prêté, on a toujours un œil sur lui, on veut savoir comment ça se passe, on se préoccupe encore pour lui. Ce sont des choses que les joueurs le valorisent. J’ai aussi un rôle d’accompagnement. Aujourd’hui, ce sont des joueurs de Séville, mais demain ils pourront peut-être être transférés. Pour moi, ce qui est important, c’est que les joueurs se sentent bien dans le club auquel ils appartiennent, dans les clubs où ils sont prêtés et bien sûr dans leurs prochains clubs.

FM : vous nous avez dit que vous aviez rarement vu ce genre de poste durant votre carrière. Auriez-vous aimé en voir davantage ?

JE : maintenant, un joueur passe deux, trois ans maximum dans un club en moyenne. Parfois, il peut donc être prêté, ce qui peut rendre l’adaptation encore plus compliquée. En tant que joueur, on a besoin d’un entraîneur qui vous parle, vous rassure, vous donne des conseils, vous encourage parce que la pression est énorme, et quand on joue en plus à l’étranger, on est un peu loin de sa famille. On a besoin d’un entourage familier, de contact humain. Donc pour moi, c’est d’aller voir les matches, aller au centre d’entraînement, faire des débriefs, déjeuner avec eux, passer du temps avec eux. Il y a un lien, une relation nouvelle. Avant, le directeur sportif chapeautait un peu tout. Maintenant, il a plein d’obligations comme Monchi. Il avait besoin d’une personne, qui pouvait être un ancien joueur de foot, qui avait de la crédibilité, qui avait été international, qui parle plusieurs langues, qui a joué dans son club et qui y a gagné. Tous ces facteurs font que, quand je parle avec un joueur, je peux lui donner des conseils, j’ai joué dans certains pays différents donc je peux lui parler de l’adaptation.

FM : votre passé de joueur sévillan et d’ancien international a donc joué en votre faveur pour votre retour. Néanmoins, avez-vous été surpris quand Monchi vous a proposé le poste ou est-ce quelque chose dont vous discutiez avec lui depuis quelque temps ?

JE : j’ai de bonnes relations avec Monchi depuis qu’il m’a fait signer de l’Ajax à Séville (durant l’hiver 2006). J’ai aussi gardé de très bonnes relations avec le club. Quand Monchi était en Italie (à l’AS Roma), j’étais proche de Séville, j’allais voir régulièrement les matches, je les accompagnais durant leurs campagnes en Ligue des Champions. Quand Monchi est revenu, on s’est approché. On avait un intérêt commun. Moi je voulais revenir dans le football, et encore plus à Séville et Monchi avait besoin de profils comme le mien pour restructurer la partie sportive. Donc on a reconnecté tout de suite.

FM : comment se répartit votre temps ? Êtes-vous toujours en déplacement ou avez-vous le temps de rester au club ?

JE : Monchi me laisse carte blanche sur mon planning et mon organisation. Je n’ai pas vraiment une obligation d’être au club même si je dois rencontrer la direction sportive. Mais mon rôle c’est d’être régulièrement proche des joueurs. Je bouge régulièrement, je fais des rapports de matches et j’essaye d’aller à leur rencontre. J’habite à Madrid et le reste du temps je bouge à droite, à gauche. Pendant la semaine, je vais aux entraînements, et le week-end, je m’organise pour aller voir le match le plus intéressant, à savoir si c’est face à adversaire important, si c’est un match qui s’annonce difficile. Histoire de voir comment le joueur observé évolue. Je n’ai pas besoin d’être souvent à Séville. Quand il y a des réunions, on peut travailler plus facilement à distance grâce à internet. J’essaie quand même d’y aller une fois par semaine.

FM : Séville a une dizaine de joueurs prêtés, mais comment fait-on dans d’autres équipes comme Chelsea, Monaco ou la Juve qui peuvent en avoir trois fois plus ?

JE : il faut avoir plusieurs personnes. Pour en avoir parlé avec Petr Cech, ils sont plusieurs personnes à Chelsea. À Séville, c’est une création de poste. C’est un rôle où je peux toujours avoir la mainmise sur les joueurs. S’il y en a 30, je ne peux plus me mettre en relation directe avec eux. Il faudrait alors avoir une deuxième personne, mais ce n’est pas l’objectif de Séville. Le but ce n’est pas d’avoir beaucoup de joueurs prêtés. Ça dépend de la politique des clubs. Aujourd’hui, on en a une dizaine mais parce qu’il y a eu beaucoup de mouvements à l’intersaison, Monchi est revenu, il y a eu un gros changement d’effectif. L’objectif c’est que tous les joueurs soient en équipe première. Pour moi, c’est aussi une évolution de Séville qui se structure, qui se professionnalise. Je trouvais le rôle très intéressant dans le but de l’évolution du club.

FM : justement, en tant que responsable des joueurs prêtés, comment accueillez-vous le fait que la FIFA veuille limiter ces prêts ?

JE : à la base, l’objectif des joueurs prêtés c’est d’avoir la possibilité de s’exprimer ailleurs. Après, il y a d’autres politiques dont le but est de recruter les meilleurs jeunes ou les meilleurs joueurs et peu importe s’ils jouent en équipe première ou pas. Je trouve que c’est une politique de nombre plutôt que de qualité parce qu’il y a un intérêt financier. Ce n’est pas la politique de Séville. Réduire le nombre de prêts, bien évidemment. C’est important qu’un joueur se sente libre, puisse partir facilement, changer de contrat plutôt que d’être toujours sous contrat avec un club qui l’a acheté jeune et le trimballe. Dix joueurs c’est déjà un bon nombre qui est relativement élevé. Il faut travailler là-dessus. Mais comme je vois des matches, je vois aussi les adversaires des joueurs prêtés donc j’ai une deuxième casquette. Quand je vais voir des matches, je vais aussi voir s’il y a des joueurs qui sont potentiellement intéressants pour Séville.