Droits TV : le spectre de l'écran noir plane sur la reprise de la Ligue 1

Le football français retient son souffle. Une apnée générée par une guerre triangulaire sans merci opposant depuis plusieurs semaines la Ligue de Football Professionnel, Canal+ et beIN Sports quant à la diffusion de la Ligue 1. Alors que le championnat de France reprendra officiellement ses droits vendredi prochain, deux matches par journée n'ont toujours pas de diffuseur assuré. Et si l'arrivée d'Amazon ayant récupéré 80 % des droits de la L1 pour 250 millions d'euros annuels sécurise la diffusion des huit autres rencontres, quid de Troyes-Paris SG, prévu le samedi 7 août, et du Metz-Lille, attendu le lendemain ? Plongés dans l'incertitude, clubs et amoureux du ballon rond restent suspendus aux multiples procédures judiciaires à venir...

Rituel d'avant-match en Ligue 1
Rituel d'avant-match en Ligue 1 ©Maxppp

Un seul être apparaît et tout est chamboulé. L'arrivée d'Amazon dans le paysage du football français n'est pas sans rappeler la célèbre maxime d'Alphonse de Lamartine : «un seul être vous manque et tout est dépeuplé». Et les conséquences pourraient bien s'avérer tout aussi dramatiques que cet illustre vers, quintessence du poème. Devant le tribunal civil de Paris, Canal+, beIN Sports et la LFP se retrouvaient donc ce vendredi. Une énième confrontation visant à régler la problématique des droits TV ou plus précisément celle de la diffusion de la Ligue 1 dans les mois à venir. Car depuis le fiasco Mediapro, le football français reste englué dans une instabilité chronique à ce sujet.

La suite après cette publicité

Entre rebondissements et incertitudes, cette véritable saga nécessite malgré tout d'être recontextualisée bien qu'elle n'en reste pas moins désolante. De quoi parle-t-on au juste ? Passé la déroute du groupe sino-espagnol entraînant la fermeture prématurée de la rédaction Téléfoot la chaîne, en février dernier, la Ligue se devait de trouver un repreneur des droits TV de la Ligue 1 pour assurer la diffusion sur la période 2021-2024. Un état d'urgence débouchant sur l'arrivée aussi heureuse qu'inattendue d'Amazon en juin dernier. Récupérant 80 % des droits de la L1 et de la L2 pour 250 M€ annuels, le géant américain de la vente en ligne revêtait dès lors le costume de sauveur.

Amazon déclenche la guerre de trois

Débarquant soudainement sur le marché du football français pour un montant «moindre» (en comparaison aux précédents appels d'offres), cette entrée d'Amazon n'a pas tardé à faire réagir. Et pour cause, beIN Sports, qui avait promis, dès 2018, 332 millions d'euros annuels pour seulement deux matches par journée (le samedi à 21h et le dimanche à 17h) et Canal+ qui avait récupéré ce lot N°3 (par un accord de sous-licence conclu avec la chaîne qatarie) pour le même montant ont rapidement dénoncé un accord discriminatoire. Depuis, les deux diffuseurs se sentant lésés ne cessent de demander la renégociation ou la résiliation de ce contrat.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Estimant que beIN Sports ne mettait pas suffisamment la pression sur la LFP pour baisser la note astronomique de ce fameux lot 3, la chaîne cryptée souhaite purement et simplement se retirer de la Ligue 1. Dénonçant la sous-licence obtenue auprès du groupe qatari, Canal+ s'est d'ailleurs vu autorisé à suspendre ses paiements auprès de beIN Sports mais le demande de résiliation de Canal+ reste quant à elle gelée par la justice, tant que le tribunal de commerce n’a pas rendu de décision en référé sur cet aspect du dossier. Par réaction, la chaîne qatarienne avait de son côté assigné le groupe présidé par Maxime Saada afin de le forcer à payer. Peu enclins à honorer leur part du contrat, les deux anciens fidèles compères dans la diffusion de la Ligue 1 sont ainsi devenus opérateurs défiants entretenant dès à présent des relations glaciales.

La LFP s'impatiente

«Arrêtez de tourner autour du pot et dites-nous si vous allez payer et diffuser le foot.» Les mots sont forts mais résument bien la perte de patience de la Ligue. Présent ce vendredi 30 juillet au tribunal civil de Paris, les avocats de la LFP ont ouvertement mis la pression sur beIN Sports et Canal+. Et pour cause, les dirigeants de l'instance attendent de savoir qui des deux diffusera les premières journées de la Ligue 1 mais surtout qui honorera le premier versement de 68 M€ (TTC), fixé au 5 août prochain. De son côté, beIN Sports attend de Canal+ qu'il respecte son contrat de sous-licence. De l'autre, la chaîne cryptée campe sur ses positions et considère que cette affaire est à régler entre la LFP et le groupe qatari.

Face à cet immobilisme, les avocats de la Ligue ont fait part, ce vendredi, d'un certain fatalisme dans des propos relayés par Ouest France : «la seule victime c’est la Ligue, les clubs, le foot français et le sport en général. (...) L’écosystème du foot est sur le fil du rasoir. C’est un moment grave : probablement la majorité des clubs est en risque de cessation de paiements.» Bien décidée à récupérer la somme prévue par le lot 3, la LFP n'en démord pas non plus. Une relation triangulaire sur fond de profonds désaccords où le grand perdant pourrait bien être le téléspectateur lui-même.

Procédures de toutes parts pour éviter l'écran noir ?

Qui diffusera Troyes-PSG (samedi 7 août à 21h) et Metz-Lille (dimanche 8 août à 17h) pour la 1ère journée de Ligue 1 ? À l'heure actuelle personne ne le sait. Pour y voir plus clair, les amoureux du ballon rond devront ainsi scruter les décisions rendues par les tribunaux lors des prochains jours. Et les procédures ne manquent pas. De son côté, la LFP assigne en référé beIN avec l'ambition de lui faire respecter son contrat. Une décision est d'ailleurs attendue mercredi 4 août dans ce dossier (à seulement deux jours de la reprise de la L1...). Parallèlement, beIN assigne Canal+ en référé devant le tribunal de commerce de Nanterre pour forcer la chaîne de Vivendi à respecter sa sous-licence. Une audience est quant à elle programmée lundi 2 août.

Sans parler de beIN Sports, placé depuis ce vendredi sous la protection du tribunal de commerce de Nanterre et d'une conciliatrice, Hélène Bourbouloux, dans «l'unique but de protéger ses intérêts». Le patron de beIN Sports France, Yousef Al-Obaidlya assurant que cette décision n'avait rien à voir avec un problème de solvabilité, comme ce fut le cas pour Mediapro. Si cette conciliation vise à renégocier le montant du lot n°3, beIN Sports a également assigné la LFP sur le plus long terme en vue de renégocier, voire résilier, le contrat relatif aux deux matches par journée (une première audience est prévue en novembre prochain...).

Les procès fusent de toutes parts mais rien n'assure aujourd'hui pour les abonnés que ces deux premières rencontres soient diffusées... Si l'hypothèse d'un cataclysmique écran noir (non-diffusion) est aussi réelle que redoutée, l'état actuel des discussions pourrait contraindre beIN Sports à diffuser Troyes-PSG et Metz-Lille, sans pour autant verser le moindre centime. Alors pour tous les passionnés de Ligue 1 qui se réjouissent par avance du retour du football chaque week-end, faites une fois de plus confiance à Lamartine : «la patience est la vertu du juste».

Plus d'infos

Commentaires