Syrie : quel impact la chute de Bachar al-Assad aura-t-elle sur le football syrien ?
Après 13 ans de guerre civile, le régime de Bachar al-Assad s’est effondré. Chassé par une offensive éclair menée par une coalition de groupes rebelles, le président a pris la fuite avec sa famille en Russie. Dans l’ombre de cette chute, le football syrien entame lui aussi sa révolution. Ce changement politique profond trouve ainsi déjà un écho dans le sport, qui reflète une Syrie en quête de reconstruction et d’espoir.
Les rebelles syriens ont pris la capitale Damas sans opposition, après une avancée éclair qui a forcé Bachar al-Assad à fuir vers la Russie après 13 ans de guerre civile et six décennies de règne autocratique de sa famille. Ce changement politique profond trouve déjà un écho dans le sport. Les forces qui ont renversé le régime du président syrien Bachar al-Assad ont incité la fédération de football du pays à changer la couleur du maillot et du logo de l’équipe nationale du rouge au vert. Les changements dans le football syrien ont été tout aussi rapides que la prise de pouvoir des villes d’Alep, de Hama et de Damas menée par les factions islamistes et les rebelles plus modérés regroupés autour de Mohammed al-Joulani, leader du groupe HTS. Si le logo a également évolué, l’aigle des Aigles de Qassioun restera l’emblème de la sélection.
La Fédération syrienne de football (SFA) a donc dévoilé un nouveau logo sur sa page Facebook officielle, remplaçant le précédent aux couleurs rouge et aux deux étoiles vertes par un nouveau logo vert avec trois étoiles rouges. Ces changements sont symboliques pour tout le peuple syrien, car l’écusson rouge était inspiré du drapeau national de la Syrie baathiste, adopté pour la première fois en 1958, lorsque le pays faisait partie de la République arabe unie puis réadopté en 1980. Le nouveau logo vert reprend ainsi le drapeau vert, représentant historiquement la République syrienne suite à son indépendance vis-à-vis de la France. Un étendard qui a récemment été réutilisé par les factions de l’opposition syrienne pendant la guerre civile : «voici notre nouvel uniforme de l’équipe nationale. Le premier changement historique à se produire dans l’histoire du sport syrien, loin du népotisme, du favoritisme et de la corruption», a publié la fédération syrienne de football sur son compte Facebook, à côté d’une photo de plusieurs joueurs vêtus de vert.
Le développement du football souvent entravé
Le football syrien n’en est pas à sa première perturbation. La compétition de football en Syrie avait été au point mort depuis que le conflit a éclaté en 2011 avec la répression brutale des manifestations antigouvernementales, où plus de 310 000 personnes ont été tuées et des millions de personnes ont fui leurs foyers. Quelques mois avant la chute du régime de Bachar al-Assad, le peuple syrien passionné par le ballon rond avait reçu une bien bonne nouvelle. En effet, en août dernier, le championnat avait repris ses droits avec le premier match officiel de la Ligue syrienne de football organisé depuis 7 ans. Cette rencontre s’était déroulée dans la ville de Hassakeh au nord du pays, dans cette région ravagée par la guerre depuis sept ans en raison de la situation sécuritaire. Le groupe État islamique contrôlait une grande partie de la province, coupant la plupart des routes d’accès à la ville jusqu’à ce qu’une offensive des forces de la coalition internationale dirigée par les États-Unis le force à reculer. Selon le président du club de football d’Al-Jazeera, Abdel Nasser Kirko, la sécurité a permis au football de se réinstaller dans la région : «après 7 ans d’absence de sports à Hassakeh, la ville est ainsi redevenue sûre grâce aux efforts de l’armée syrienne. Cette sécurité a permis de faire venir les équipes sur les terrains car les routes sont à nouveau protégées. La ville est stable et l’esprit sportif revient dans le gouvernorat de Hassakeh». Les fans de football étaient ravis de faire leur retour au stade malgré la perte de leurs amis au cours de la guerre qui a duré près de six ans. Pourtant le football syrien possède une histoire marquée par des succès régionaux malgré des défis constants liés au contexte politique et économique du pays.
La sélection nationale a participé à plusieurs Coupes d’Asie, avec une première qualification en 1980. Si la Syrie n’a jamais réussi à se hisser jusqu’à la Coupe du monde, elle s’est illustrée par des performances notables en qualifications et avec des victoires dans des tournois mineurs, comme aux Jeux panarabes, où elle a glané une médaille d’or et quatre d’argent. Ces dernières années, la guerre civile a fortement impacté l’équipe nationale, qui a dû disputer ses matchs à domicile sur terrain neutre, tout en perdant de nombreux talents à cause des migrations ou du conflit. Du côté des clubs, des formations comme Al-Jaish ou le Al-Ittihad Alep ont écrit de belles pages dans le football asiatique. Al-Jaish a, par exemple, remporté la Coupe de l’AFC en 2004, tandis qu’Al-Ittihad s’est imposé dans la même compétition en 2010. Ces succès témoignent d’un certain savoir-faire, malgré des infrastructures limitées et un championnat domestique souvent interrompu par les crises politiques et gangréné par la corruption. C’est en ce sens que la fédération syrienne a pris la décision de reporter le championnat. Elle avait déjà affirmé que les matches de la sixième journée se dérouleraient sans public et que les rencontres d’Al-Ahly Alep et d’Al-Futwa seraient reportés, et les matches des championnats de tous les groupes d’âge seraient reportés sine die. Cependant, l’utilisation par Bachar al-Asad de la propagande liée au football a radicalement changé d’objectif après le soulèvement de 2011 en Syrie. Craignant une unité de masse et des occasions de grands rassemblements, il a suspendu la saison 2010-2011 tandis que les autorités gouvernementales rassemblaient tous les athlètes qui semblaient faire partie de l’opposition nouvellement formée. De nombreux joueurs ont été torturés et exécutés dans les prisons du régime.
Une révolution politique aux mille conséquences
Les footballeurs locaux ont également célébré la chute du régime d’Assad sur les réseaux sociaux. Le gardien de but de l’équipe nationale syrienne Ahmad Madania, qui a participé au match amical de la Syrie contre la Russie, a partagé plusieurs photos du drapeau de la Coalition nationale syrienne, ainsi qu’une publication de lui-même dans sa voiture avec la légende "Le jour où la révolution a triomphé" : «Je pense qu’il va y avoir un grand impact. Les nouvelles autorités qui vont modifier les structures et les politiques de la fédération vont tout faire pour montrer que la chute de la dictature, c’est aussi une renaissance du football même si l’équipe nationale avait de bons résultats. La Syrie a toujours eu une belle équipe de football. Son championnat et certains de ses clubs sont très compétitifs sur la scène arabe ou asiatique. La question du sport a été instrumentalisée par le régime donc ils voulaient à tout prix essayer de briller à travers le football, le sport le plus populaire, comme le faisaient les régimes totalitaires en Europe de l’Est ou les régimes fascistes en Italie, voire en Espagne», éclaircit Ziad Majed, politologue, professeur universitaire et chercheur franco-libanais.
L’attaquant syrien Omar Al Somah et le milieu de terrain Mouhamad Anez ont publié des photos du drapeau révolutionnaire sur Instagram, tandis que le milieu de terrain Ammar Ramadan a partagé une story Instagram sur laquelle on pouvait lire "Mon pays, la Syrie, est en train d’être libéré. La résistance à l’oppression est inévitable. Que cela nous plaise ou non. Bachar est un criminel de guerre. Il a également pris sa retraite et est parti. C’est un lâche. Mon bonheur est pour le peuple. Mon peuple. Puissions-nous voir bientôt une Palestine libre". «Il y avait une volonté de montrer qu’il y avait du succès côté football mais aussi de la corruption, du clientélisme, du despotisme, des pressions sur les arbitres. Il y avait aussi la sélectionnabilité ou pas des joueurs selon leur loyauté politique, s’ils se soumettaient au régime officiellement en s’affichant avec Bachar ou en portant des t-shirts sur lesquels il y a des portraits de Bachar. Tout cela va maintenant changer et je pense aussi que les stades vont changer puisque maintenant les stades ne vont plus être surveillés, le comportement des personnes qui aiment le sport peut être libéré du poids du travail du service de renseignement», souligne Ziad Majed.
Mais d’autres observateurs ne montrent pas toujours le même optimisme sur la question du football, tant la reconstruction du pays est colossale : «la Syrie ne peut pas changer en une semaine, il y a une euphorie, mais je ne vois pas comment économiquement ils pensent reconstruire comme ça. Le pays est dans un état de pauvreté absolu et la monnaie va toujours être autant dévaluée, elle n’a pas changé. Ce qui va changer par contre, ce sont les fonds FIFA, parce qu’ils avaient été gelés à un moment. Les fonds FIFA vont être davantage accessibles pour la fédération syrienne de football. Le deuxième point qui va changer, c’est de savoir si le président Ramadan va changer ou pas. C’est quand même quelqu’un qui était très proche de l’ancien gouvernement syrien et membre du Parlement», nous explique le journaliste Romain Molina, avant de poursuivre sur l’institution du football mondial. «La FIFA va dire "regardez, c’est la paix dans le monde, le football nous unit", parce qu’on a Gianni Infantino qui rêve d’être Prix Nobel de la Paix, et ensuite secrétaire général de l’ONU. Il va sauter sur l’occasion. La Syrie va faire partie de son agenda politique pour se donner une bonne image. La FIFA va insister sur la Syrie, surtout avec toute la communauté internationale qui va suivre». Outre le chaos géopolitique qui a ravagé la première ligue syrienne, le sport a souffert du poids des difficultés économiques et des sanctions qui ont laissé ses caisses vides. La FIFA a emboîté le pas et a bloqué 2,25 millions de dollars de financement destinés à la Fédération syrienne de football de peur que les fonds ne soient plutôt redirigés vers des activités politiques du parti Baas ou vers le financement militaire.
Des liens étroits entre football et politique
Après la prise de pouvoir d’Hafez el-Assad en 1971, le régime syrien a fréquemment utilisé le football comme un levier politique et symbolique. Ce sport servant ainsi à renforcer l’image du régime sur la scène intérieure et internationale.« Le football a été un moyen de se montrer comme un État souverain, à l’image de plusieurs autres pays de la région. Cela a également été un moyen de se légitimer, d’un point de vue politique», estime le géopolitologue Raphaël Le Magoariec. Parfois même le régime s’est impliqué directement dans les décisions de la fédération et plus largement dans le football national : «la fédération était évidemment extrêmement proche du pouvoir et le soutenait. Quand ils ont été chercher des joueurs à l’extérieur de la Syrie, il y avait des conditions pour qu’ils montrent publiquement une loyauté au régime pour qu’ils soient sélectionnés et la fédération a toujours eu aussi un favoritisme par rapport à certains clubs qui sont très proches du pouvoir. En plus cette fédération a passé sous silence avec une complicité les meurtres de plusieurs footballeurs par le régime. Le plus iconique et le plus connu est le gardien de but d’Al Karamah, Abdel Basset Sarout», poursuit Ziad Majed. Les exemples des footballeurs assassinés sous la torture sont multiples, notamment dans la triste et célèbre prison de Saidnaya où a également été tué le défenseur international Jihad Qassab en 2016.
Dans un pays multiethnique et multiconfessionnel, composé principalement d’Arabes (environ 74 % de la population), suivis des Kurdes (environ 10 %), et dont la majorité de la population est musulmane sunnite bien que le pays compte aussi des musulmans alouites chiites et des chrétiens, l’avenir du football syrien devra probablement s’écrire au pluriel, et laisser une place aux diverses confessions et population qui constituent le pays. «En interne, il y a quand même une crainte pour les Syriens, notamment ceux de confessions chrétiennes. Il y a cette crainte-là, lorsque les caméras vont partir. Parce que si tu regardes l’équipe nationale syrienne depuis deux ans, elle a tout de même massivement fait appel à sa diaspora sud-américaine, qui est souvent de confession chrétienne. Est-ce que ces mecs-là vont revenir ? Normalement, oui. Est-ce que ça peut changer selon l’évolution politique de la Syrie ? C’est une possibilité. Sauf que, globalement, ça ne va pas changer grand-chose, les clubs sont toujours aussi pauvres, les dirigeants seront toujours les mêmes, je ne vois pas ce que ça va changer, et surtout, est-ce que c’est une priorité étatique ? Absolument pas. Le premier problème en Syrie, c’est la situation économique», relate ainsi Romain Molina. En 2012, Bachar al-Assad a accueilli l’équipe nationale syrienne de football dans son palais du mont Mezzeh et l’a félicitée d’avoir fièrement représenté la Syrie et d’avoir remporté le championnat de la Fédération de football d’Asie de l’Ouest. Assad a récompensé chaque joueur en lui offrant un appartement, un emploi au gouvernement et 150 000 livres syriennes (environ 1 400 dollars à l’époque).
Sous les régimes successifs d’Hafez et Bachar el-Assad, le football en Syrie a joué un rôle bien plus complexe qu’un simple divertissement. S’il a été utilisé comme un levier politique pour consolider l’image du régime, il a également servi de rares espaces d’expression pour la population. « Le football en Syrie, sous les Assad, a été aussi un espace d’expression pour les supporters. Comme d’ailleurs en Égypte ou dans d’autres pays du Proche-Orient », souligne Raphaël Le Magoariec. Ce phénomène n’est pas propre à la Syrie : dans des contextes où la liberté d’expression est limitée, les stades se transforment souvent en arènes où les foules peuvent exprimer, de manière plus ou moins indirecte, leurs désaccords sociaux ou politiques. Des changements pourraient donc avoir lieu dans les prochains mois afin de nettoyer le football syrien et ainsi lui faire retrouver sa superbe. En libérant les villes syriennes au cours de leur campagne, les rebelles syriens ont également vidé les prisons du régime, où plus de 100 000 prisonniers politiques ont été victimes de disparitions forcées et des dizaines de milliers d’autres torturés et exécutés sommairement. Des vidéos douces-amères montrent des prisonniers fragiles et traumatisés réunis avec des membres de leur famille en pleurs. L’un d’eux souffre d’amnésie après des années de tourments dans des prisons souterraines. Un autre est emprisonné depuis si longtemps qu’il n’a jamais été informé que Bachar al-Assad a succédé à son père Hafez en 2000.
Un avenir en pointillés…
Encore récemment la sélection nationale syrienne a su afficher un niveau très intéressant, développant un solide projet sportif. Lors de la Coupe d’Asie 2023, la Syrie est parvenue à atteindre le stade des huitièmes de finale pour la première fois de son histoire en se classant parmi les meilleurs troisièmes. Le tirage au sort ne les avait pourtant pas épargnés avec l’Australie, l’Inde et l’Ouzbékistan. Eliminé en 8e de finale aux tirs au but par l’Iran, les Aigles de Qassioun ont su se stabiliser entre la 74e et la 91e place au classement de la FIFA, leurs meilleures performances depuis le début des années 2000. Avec le renversement politique qui a lieu en ce moment, plusieurs questions sur l’avenir de la sélection peuvent être posées, tout comme celui du championnat : «Ce nouvel élan peut aussi amener de nouveaux joueurs à rejoindre la sélection nationale. Des joueurs formés à l’extérieur aussi, étant donné qu’il y a des millions de syriens à l’étranger, peuvent être attirés, séduits par une nouvelle sélection. Pas mal de choses peuvent évoluer vers le mieux et le meilleur, surtout au niveau du championnat syrien, on va voir des changements très importants. Le favoritisme dont profitaient quelques clubs va changer et ça va être une vraie renaissance pour les stades et le championnat lui-même, ce qui va avoir un impact positif sur la sélection nationale», affirme Ziad Majed.
Pour l’heure, la situation en Syrie reste particulièrement complexe sur le plan politique. Miné par des années de guerre civile, le pouvoir peine à stabiliser le pays, où tensions et incertitudes restent omniprésentes. Ce climat instable impacte toutes les sphères de la société, y compris le domaine sportif, qui peine à retrouver un semblant de normalité. À l’image des forces politiques, le monde du sport syrien reste lui aussi dans un état de flou total. «Il est compliqué de prédire l’avenir du football syrien pour plusieurs raisons. On peut déjà se demander si le pays va rester un État uni. On peut aussi se questionner sur les visées des nouveaux dirigeants. Qui vont-ils être ? Quelle va être leur politique ? Pour le moment, on ne peut pas véritablement le dire. Le sport reste lui aussi au milieu de toutes ces inconnues», analyse Raphaël Le Magoariec. L’avenir de la Syrie est entouré d’incertitudes, et ses aspirations footballistiques ne font pas exception. L’équipe nationale n’a pas réussi à se qualifier pour la Coupe du monde 2026, perdant contre le Japon et la Corée du Nord.
«C’est un pays qui est complètement anéanti par des années de guerre. Même s’il y avait une sélection qui perdurait, elle restait à l’image du régime Assad. Ce n’était plus grand-chose. Certains joueurs jouaient dans des championnats régionaux, principalement pour gagner leur vie. Mais s’ils voulaient avoir une sélection, ils ne devaient vraisemblablement pas s’exprimer sur la situation du pays», ajoute le géopolitologue. Pourtant, il y a eu des lueurs d’espoir, puisque la Syrie a atteint pour la première fois la phase à élimination directe de la Coupe d’Asie de l’AFC 2023 et reste en course pour se qualifier pour l’édition 2027. Les Aigles de Qassioun, forts de ces changements de cap, entameront leur nouvelle ère sur la scène internationale le 25 mars prochain, face au Pakistan, dans le cadre des qualifications pour la Coupe d’Asie 2027. Avec ce premier défi, l’équipe nationale entend non seulement marquer son retour sur le terrain, mais aussi offrir une lueur d’espoir à un pays en pleine reconstruction.
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