« Je me souviens de cette interview à Foot Mercato. J’étais au Mans, j’étais parti de Lyon, je venais de finir ma saison. C’était il y a six ans. » Comme un ami d’enfance quitté la veille et que l’on croise au coin d’une rue, Kevin Tapoko nous salue, un sourire dans la voix. On avait laissé un adolescent révolté, on retrouve un adulte apaisé, sûr de sa force et enfin épanoui. En parcourant les réseaux sociaux du joueur, on s’aperçoit que la tournure que sa carrière a pris lui va bien. Les sourires sur les photos – de famille ou avec ses coéquipiers – ne trompent pas. Kevin Tapoko a vécu quelques vies. Il a grandi et se retrouve aujourd’hui à l’Hapoel Hadera, troisième de Ligat HaAl, la première division du championnat d’Israël.

C’est à Laval que Kevin Tapoko a poussé ses premiers cris, en 1994, et tapé ses premiers ballons, quelques années plus tard. La Mayenne, région d’adoption de son papa, international camerounais originaire de Bangangté, qui a fréquenté le Mystère de Douala et la Panthère sportive du Ndé avant de rejoindre le Stade Lavallois en 1991. Milieu de terrain des Lions Indomptables lors de la Coupe d’Afrique des Nations 1992, Guy-Nöel Tapoko est ensuite devenu entraîneur au SC Tinqueux, club de l’agglomération rémoise, où il a transmis le gène du football à son fils. Kevin attendra encore quelques années avant de prendre sa première licence.

Sur les traces de son père à Laval

« J’ai vraiment débuté en club dans mon quartier de Saint-Nicolas, à Laval, dans une association qui s’appelle le Cleff ». Le Centre lavallois d’éducation et de formation au football, une école de foot pour les enfants de 6 à 13 ans, située au cœur d’un quartier populaire de la capitale mayennaise et dont le président depuis 1991, aux airs de patriarche, Yves Bonanesse, n’hésite pas à ériger Kevin Tapoko en modèle de réussite. Après un an au Cleff, Kevin prend une licence au Stade Lavallois. A onze ans, il semble alors doucement parti pour marcher sur les traces de son papa.

Profitant d’un partenariat entre le club tango et son collège, Kevin Tapoko débute un sport-études. Si la carrière passée de son père le pousse dans cette voie, le joueur n’est pas venu au football si facilement. « On pense que quand ton père est footballeur, puis entraîneur, tu dois devenir footballeur à ton tour. Mais pas du tout. Mon père ne m’a jamais mis de force dans le foot. J’y suis allé seul. J’avais commencé par le judo, j’ai ensuite testé d’autres sports. Quand mon père s’est mis à entraîner les jeunes, je suis allé voir un de ses matchs, et cela m’a donné envie de jouer. Ça a été un déclic. »

Un match pour convaincre les recruteurs

Jeune, Kevin Tapoko dispose de qualités physiques qui lui donnent un temps d’avance sur les autres. « Par rapport à mes coéquipiers et adversaires de mon âge, j’étais un peu plus grand, ce qui me permettait de dribbler facilement. Quand on est petit, on veut marquer des buts. Donc je me suis installé un peu naturellement au poste d’attaquant. On veut tous jouer attaquant au départ. » S’il débute au poste de numéro 9, son passage du Stade Lavallois à l’Olympique Lyonnais, alors âgé de 15 ans, va (déjà) le voir reculer d’un cran. «  A Lyon, ils se sont rapidement aperçu que je n’avais pas les qualités d’un vrai n°9. Ils m’ont fait passer n°10 ».

L’Olympique Lyonnais ou le rêve de tout gamin, surtout à une époque où les protégés de Jean-Michel Aulas ne souffraient d’aucune opposition sur la scène nationale et brillaient en Coupe d’Europe. « J’ai été repéré à 14 ans et j’ai rejoint l’OL l’année d’après. Tout s’est fait très vite. Avant cette période, je n’avais jamais été sollicité. Je jouais en U14 fédéraux avec Laval et je ne jouais pas tous les matchs car j’étais souvent puni par mes parents à cause de l’école ». C’est lors d’un match disputé avec la sélection du Maine que Kevin est repéré. Auteur des quatre buts de la victoire de son équipe, devant un par-terre de recruteurs, il explose au grand jour.

« L’OL, c’était le PSG d’aujourd’hui »

« Cela a été soudain, parce qu’avant ça je ne faisais rien de spécial, je ne jouais presque pas. On disait que j’avais des qualités, mais cela ne se voyait pas en championnat. On a commencé à recevoir des appels ». Lyon a été le premier à passer à l’action. Très réactif, face à la concurrence de Monaco, Rennes, Auxerre, Le Mans ou encore Arsenal, qui avait déjà pioché Francis Coquelin à Laval, le club rhodanien a « bouclé » la venue de Kevin très rapidement. « On est allé visiter les installations de Rennes, Lens, et du Mans avec mon père, mais mon choix était fait dès le départ ».

« C’était la première équipe qui m’avait contacté. A l’époque, l’OL c’était le PSG d’aujourd’hui. Ils gagnaient tout. Il y avait Benzema, Juninho...quand mon père m’a dit qu’ils avaient appelé j’ai immédiatement dit que je voulais aller là-bas. On est allé voir le match OL-Barcelone, avec le coup franc de Juninho (1-1). J’avais rencontré les pros. L’OL avait aussi une très bonne réputation au niveau de la formation, même si à cette époque peu de jeunes parvenaient à percer. J’étais optimiste ». Débarqué au centre de formation de l’OL à 15 ans, Kevin est seul. Il n’est pas passé par les traditionnelles détections et les nouveaux connaissent déjà les habitués des lieux.

Un départ anticipé de Lyon

Si les souvenirs du joueur datent un peu, ce dernier ne se souvient pas d’une concurrence féroce. Insouciant, inconscient peut-être, il ne fait aucun doute pour Kevin qu’il va signer pro. « Dans ma tête, je me disais que j’allais signer pro. Je n’avais pas de pression particulière. Je venais, je jouais. Tout simplement. Et c’est pour ça que mes premières semaines ont été compliquées. Je jouais comme à Laval et cela n’a pas plu. On m’a mis sur le banc. Et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à comprendre ce qu’on attendait de moi ». Kevin s’acclimate plutôt rapidement à ce « très grand club », où il évolue derrière l’attaquant, en position de neuf et demi.

Alors qu’il a paraphé un contrat aspirant de trois ans à l’OL, Kevin ne passe que deux années dans le Rhône, à côtoyer la génération 93 de Samuel Umtiti ou Alassane Pléa et celle des 94, de Corentin Tolisso et Yassine Benzia. La faute à un tempérament difficile à canaliser et à une impatience impossible à dissimuler. « Ce n’était pas un problème sportif. Il y a eu une cassure. Jeune, je me braquais très très vite. Dès qu’on me faisait une remarque, je n’aimais pas. Ma première saison s’est très bien passée car j’étais bien encadré par Armand Garrido. C’était vraiment quelqu’un de très bien. Ça ne pouvait pas être mieux ». Mais le courant passe mal avec les nouveaux formateurs lors de la deuxième saison.

Le Mans comme rebond ?

« J’avais un fort caractère et Armand Garrido parvenait à me canaliser. Les nouveaux formateurs n’ont pas su gérer. Ça n’a pas matché du tout. Et moi, quand je sens que ça ne passe pas, je ne peux pas le cacher. Je me braque. J’ai préféré partir ». A cette époque là, Kevin fréquente l’équipe de France où il retrouve des joueurs qui commencent à éclore en Ligue 2 ou à s’entraîner avec les pros en Ligue 1. « Je me disais, « s’ils peuvent, je peux aussi » ». A Lyon, l’horizon était bouché. A 17 ans, s’entraîner avec la CFA relevait déjà de l’exploit. « J’étais très très pressé, on m’avait dit que j’étais un espoir du club et j’avais envie de démarrer rapidement en pro ».

Le Mans entre en contact avec le joueur. Si tout se passe bien, Kevin aura l’opportunité de fréquenter le groupe pro, qui évolue en deuxième division. Un club familial, proche de chez lui, toutes les conditions sont réunies. Le joueur demande à Rémi Garde, qui l’avait fait venir à Lyon, la résiliation de son contrat. Celui-ci accepte. Aujourd’hui, Kevin Tapoko regrette à demi-mot ce choix de quitter l’OL. « On a toujours des regrets. Par curiosité. Je ne sais pas ce qui aurait pu se passer si j’étais resté. Mais dans la vie, il n’y a pas de hasard. J’ai beaucoup appris à Lyon, mais si je ne devais faire que deux ans, c’est que cela devait se passer comme ça. »

« J’étais grillé en France »

Au Mans, il signe un contrat aspirant d’un an. L’histoire commence bien, puisqu’il évolue avec la CFA, sous les ordres de Denis Zanko, Lavallois comme lui. Mais un carton rouge, pour une faute involontaire, récolté avec les U19 manceaux, fait vite déchanter Kevin. Suspendu 6 matches pour avoir blessé un adversaire, il assiste impuissant à une valse de coachs au sein du club. Denis Zanko se retrouve en charge du groupe pro et les nouvelles têtes des catégories inférieures ne reviennent pas au jeune joueur. « Je le reconnais, je n’étais pas quelqu’un de facile. Si je n’avais pas quelqu’un pour me canaliser, ça ne passait pas bien. »

A son retour de suspension, Kevin se retrouve avec les U19 et ne joue pas. Les choses tournent mal. « On a commencé à m’envoyer jouer avec la DH, c’est comme si on m’avait complètement oublié. Les choses ont dégénéré. On m’a envoyé toute la saison à la cave, je n’existais plus. » Le contrat du joueur se termine et celui-ci déclare alors vouloir tenter l’aventure à l’étranger. « J’étais grillé en France », dit-il. « Il y avait eu des échos sur mon comportement, sur mon attitude à Lyon... Je n’étais pas une mauvaise personne, mais j’avais un caractère entier. Quand ça ne passait pas avec quelqu’un, ça explosait. Je cherchais juste à être compris. Comme beaucoup de jeunes ».

Introspection // la Suisse comme échappatoire

« A cette époque, je n’avais pas la maturité de me dire que les adultes n’étaient pas là pour me comprendre, de faire du cas par cas, que c’était à moi de m’adapter, de comprendre ce qu’ils voulaient. Aujourd’hui, j’ai toujours mon caractère, bien sûr (rires), mais je pense que j’ai évolué. Si je n’avais pas évolué je ne serais pas professionnel aujourd’hui, je ne jouerais plus au football. Un peu partout où j’allais, j’ai progressé. J’allais dans tel endroit, je faisais telle erreur, dans un autre lieu une autre erreur, mais cela me faisait progresser. L’avantage c’est que je n’ai jamais fait deux fois la même erreur ».

L’appel de l’étranger, du voyage. Quelque chose qui anime Kevin Tapoko depuis l’enfance. Un coup de téléphone pour effectuer un test à Lausanne. « Une première division, qui te propose un premier contrat professionnel. J’y suis allé et tout s’est bien passé. » Sur les bords du Lac Léman, alors âgé de 18 ans, Kevin n’effectue que 5 apparitions sous les couleurs de LS. « Je n’ai pas beaucoup joué, mais je pense que j’aurais mérité de plus jouer. Je suis très honnête avec moi-même. Si je ne mérite pas quelque chose, je ne le demande pas ». A Lausanne, le club joue le maintien. Kevin participe à des rencontres amicales et livre de belles prestations. Mais la situation périlleuse du club n’est pas propice au lancement de jeunes talents.

La révélation du milieu

L’air de la Suisse donne des envies de changements à Kevin. Ça et un coach qui le repositionne au milieu de terrain. C’est à un nouveau poste que le joueur découvre le monde professionnel en première division suisse, du côté de Lausanne-Sport. «  J’avais signé là-bas en tant qu’attaquant. Mais je n’avais pas un temps de jeu très élevé. Je n’ai dû prendre part qu’à trois ou quatre matchs (cinq au total, ndlr). En fin de saison, à l’entraînement, il y a avait des blessés, donc le coach m’a repositionné au milieu pour les oppositions. Il a pensé que j’avais une bonne qualité de passe. J’ai fait un match amical à ce poste et ça m’a beaucoup plu ».

A son départ du club, un an plus tard, Kevin décide d’adopter ce poste, persuadé qu’il lui correspond davantage. « Attaquant, finalement, ce n’était peut-être pas fait pour moi. Je n’avais pas forcément de vitesse, pas forcément un grand sens du but. Je me faisais plus remarquer par ma technique et ma qualité de passe. Et j’étais pas mal dans la récupération. J’étais tout simplement beaucoup plus à l’aise dans un poste où on touchait pas mal de ballons ». Dès ses premiers matchs au milieu de terrain, Kevin trouve ses repères. Une sorte de révélation. Et c’est sous ce nouveau rôle qu’il rejoint la Belgique avant la saison 2013-14.

Nouveau pays, nouveau poste, nouveaux ennuis

« J’aime bien bougé, mais j’ai souvent bougé malgré moi. Il y a eu des moments dans ma carrière où j’aurais bien aimé me poser, mais ce n’était pas possible. J’aime bien découvrir des choses, mais bouger tous les six mois je pense qu’aucun joueur n’aime ça. D’un autre côté, ce n’est pas mon style de jouer dix ans dans le même club ou le même pays. J’ai besoin, à certains moments, d’avoir de nouveaux objectifs. » Blessé lors de ses tests à Dessel Sport, club de D2 belge situé à quelques encablures de la frontière néerlandaise, Kevin Tapoko attend le mois d’octobre pour parapher un contrat. « Là-bas, c’était un peu bizarre. »

A son arrivée, Kevin dispute 14 des 18 matchs qui se profilent devant lui. Mais au mois de mars, sa cheville le fait souffrir. Il décide de rentrer en France pour se faire soigner. « Si ce n’était pas grave, il fallait soigner correctement. Le système de soins dans ce petit club belge n’était pas adéquat. Mais le fait que je rentre en France pour me faire soigner m’a causé des problèmes. » Dessel casse le contrat du joueur, qui se retrouve sans club à l’été. Mais comme la vie réserve parfois des surprises, en novembre, le club a besoin d’un milieu de terrain et se tourne vers lui. Pas rancunier, Kevin retourne à Dessel et montre de belles choses. Ce qui lui vaut un transfert à l’hiver, après seulement 9 rencontres disputées.

La montée en Jupiler Pro League avec Louvain

Il débarque à l’OH Louvain, au début du mois de février 2015. «  C’était un peu les montagnes russes là-bas aussi. J’avais fait un très gros match avec Dessel contre Louvain et ils m’avaient repéré. Mais j’ai signé là-bas à une période où ils n’avaient pas de coach. Ivan Leko avait été remercié. Mais c’était une offre d’un club qui venait de descendre de première division et qui jouait la montée. C’était intéressant. Je ne me suis pas posé de question. » Jeune joueur, un CV encore mince, Kevin débute à Louvain sous les ordres du fraîchement nommé Jacky Mathijssen. Mais après deux bons matchs, on le change de poste et les choses se compliquent. Derrière l’attaquant, un poste qui faisait écho à son passé et ne lui correspondait plus.

« Il me demandait de faire beaucoup de choses que je ne savais pas faire. Des appels en profondeur... On ne s’est pas trop entendu. Et quand quelque chose ne me plaisait pas à cette époque, je le disais. » Kevin Tapoko est mis de côté. Ressorti de la cave juste avant les play-offs, il est décisif lors de la dernière rencontre de la saison régulière, face au SC Eendracht Aalst. Entré en jeu à la pause alors que Louvain est mené 2-0, Kevin marque et l’OHL renverse la rencontre. Après cela, il ne sort plus de l’équipe et participe à cinq des six rencontres de plays-offs du Oud-Heverlee Louvain. Un parcours victorieux et une montée en Jupiler Pro League au bout.

Débuts galère en D1 belge

« Je me voyais déjà quitter le club quelques semaines avant, ne pas disputer les play-offs. Je me voyais déjà en vacances. Mais le foot ça va vite. Titulaire en plays-offs, monté en première division. ». Les portes de la première division s’ouvrent devant Kevin. Un temps du moins. Quarante-cinq minutes de jeu en ouverture du championnat face à Genk et une sortie à la pause, alors que Louvain est mené. « Le coach me sort pour faire entrer un attaquant. Je n’ai pas apprécié mais je l’ai gardé pour moi. J’avais changé de comportement. Mais je sentais que j’étais jeune et donc le premier à sortir ». Ce couac s’accompagne d’un problème de cheville qui l’éloigne des terrains. Quelques semaines plus tard, le coach ne compte plus sur lui.

Après trois mois à la cave, selon ses mots, Kevin Tapoko est rappelé avec le groupe. Deux titularisations, contre La Gantoise, champion en titre, et Ostende et le voilà confiant pour l’avenir. « Je commençais, pour la première fois depuis mon arrivée en Belgique, en première division, à me dire que ça y est, c’était parti. Je me suis dit que malgré les défaites, le coach comptait sur moi. Je faisais mes matchs avec sérieux, j’étais content de mes prestations. » Sauf que la joie est de courte durée pour le milieu franco-camerounais. La défaite d’Ostende coûte sa place au coach, Jacky Mathijssen. Emilio Ferrera débarque sur le banc d’OHL et repositionne Kevin attaquant.

Rater une occasion de but, ne pas montrer sa déception et devenir un paria

« T’es grand, t’es bon de la tête, tu vas jouer attaquant. Le nouveau coach privilégiait le 4-4-2. C’était tout nouveau pour moi, qui était maintenant habitué à jouer au milieu, devant la défense ». Après un bon match de coupe à ce poste, Kevin fait une entrée en jeu en championnat, lors de laquelle il rate un but tout fait. A partir de ce moment, il devient un paria. Le coach demande à ce qu’il soit placé sur la liste des transferts. « A la dernière seconde, je rate un but tout fait. La balle est venue vite, je ne l’ai pas vu arriver. J’ai raté un but. Sur l’action, je n’ai eu aucun expression. Je n’ai pas montré ma déception, je n’ai pas mis mes mains sur la tête. Je me suis replacé, sans exprimer ma frustration. »

Après la rencontre, le coach se lâche face aux médias et remet la faute sur Kevin, lui reprochant son attitude. « J’étais entré à la 86e minute, pour lui j’avais coûté un point à mon équipe. Il m’a complètement lynché en public. » La télévision belge va jusqu’à consacrer à Kevin Tapoko une chronique dans laquelle son manque d’implication est scruté à la loupe. La campagne de dénigrement est lancée. « Le jour-même, le coach adjoint m’annonce au centre d’entraînement que je suis dorénavant prié de m’entraîner avec la réserve. Le coach avait prévenu tout le monde au club, il ne voulait plus de moi, je devais partir ». A ce moment-là, Kevin ne se laisse pas abattre. « Avant, je serais allé le voir dans son bureau et ça se serait très mal passé... ».

Un passage éclair à Mouscron

« J’avais 20 ans, c’était trop facile de taper sur moi de cette manière. C’est comme si on avait mis toute la responsabilité de la saison sur mes épaules. Les résultats n’étaient pas bons, on m’a fait porter le chapeau ». Le joueur regrette aujourd’hui qu’Emilio Ferrera ne soit pas venu l’avertir de sa décision. Lui qui, quelques jours avant cet épisode, lui avait répété qu’il comptait sur lui pour la saison. « J’étais un gamin, je n’étais personne, il n’allait pas s’abaisser à parler avec moi ». Kevin fait ses valises, direction Mouscron, autre club de Jupiler Pro League qui lutte pour le maintien. « Là-bas, le directeur sportif me suivait depuis Dessel. Il m’a donné ma chance. Je ne voulais pas faire de bruit ».

Une seule apparition en six mois à Mouscron, malgré un maintien accroché l’expérience de Kevin tourne court. « Le coach, Čedomir Janevski, m’avait fait jouer d’entrée, face à Bruges, et j’avais fait un match de merde. Mais vraiment tout pourri. Peut-être mon plus mauvais match en professionnels. » Comme souvent dans le parcours du joueur, le coach en place à son arrivée est destitué en raison des mauvais résultats de l’équipe. « Forcément, un nouveau coach arrive (Glen De Boeck, ndlr). Et la première chose qu’il fait c’est regarder le dernier match de l’équipe pour se faire une idée des forces en présence ». Le coach reste sur cette idée. Il fait jouer Kevin en défense centrale lors de rencontres amicales. Préoccupé par le maintien, il ne lui laisse pas sa chance.

Quatre mois de bénévolat au White Star Brüssel

Au sortir d’une nouvelle expérience décevante, Kevin Tapoko voit les portes des écuries belges se refermer devant lui. C’est au White Star Brüssel, promu en première division à l’issue de la saison, puis relégué administrativement en D1 Amateur (D3), à l’orée du nouvel exercice, que le joueur trouve un point de chute. « J’avais rien du tout. La Belgique, c’était mort. J’étais grillé. Lynché à Louvain, cela avait été un miracle de trouver quelque chose à Mouscron. Mais là, je n’avais plus rien. » Avec la réforme des championnats, plusieurs clubs de D2 se sont retrouvés en D1 Amateur, équivalent du National en France. Aux commandes du White Star Brüssel, le sulfureux John Bico aime s’entourer de joueurs aux parcours cabossés et lui laisse sa chance.

« C’était un club très populaire. Beaucoup de joueurs noirs et arabes allaient là-bas, c’était le club du quartier. Quelque chose qui me correspondait un peu, par rapport au milieu d’où je venais. Pour moi, c’était parfait pour me relancer ». Alors âgé de 23 ans, Kevin Tapoko se dit que rien n’est fini. Mais une blessure à son arrivée et un nouveau départ du coach en place le laissent une nouvelle fois sur sa fin. « Le nouveau coach venait des catégories jeunes, il avait un état d’esprit qui ne matchait pas avec le mien. Il avait tendance à nous infantiliser. Les résultats n’étaient pas bon, le club ne payait pas, il était en train de couler. » Rien ne va. Une période que Kevin considère comme la plus bizarre de sa carrière. « Quatre mois d’entretien physique ».

Penser tout arrêter, puis s’accrocher en Grèce sans salaire

Pour la première fois de sa carrière, Kevin se demande s’il va continuer à jouer au football. «  J’étais en D3 belge, je n’avais pas joué, j’étais blessé. Je commençais à contacter des clubs de CFA, CFA 2 en France, je n’avais pas de réponse ». Alors que le doute plane au-dessus de sa tête, arrive une proposition d’essai en première division grecque. Panionios cherche un numéro 6. Le club d’Athènes en a déjà deux mais veut assurer ses arrières. « Je me suis dit que c’était une opportunité. J’y suis allé à fond. Je n’ai jamais baissé les bras, même lorsque j’ai vraiment douté ». Kevin débarque à Athènes à l’hiver 2017 et respire enfin. « Cela faisait trois ans que j’étais en Belgique et j’avais l’impression de n’avoir pas joué au football pendant tout ce temps. »

Après deux entraînements tests, le coach serbe Vladan Milojević, aujourd’hui à l’Etoile Rouge de Belgrade, décide de lui offrir un contrat. Kevin effectue la fin de saison en Super League, où il fait 14 apparitions, dispute les plays-offs et accroche la 5e place avec ses coéquipiers de Panionios. Après un troisième tour de qualification pour l’Europa League disputé à l’été et un nouveau début de saison avec l’écurie grecque, c’est déjà l’heure du départ pour Kevin. « Les six premiers mois se sont très bien passés sur le plan sportif, mais financièrement c’était très compliqué. Le club ne payait pas. Certains clubs grecs paient avec du retard, mais à Panionios ils ne payaient pas du tout. On pouvait faire plusieurs mois sans recevoir de salaire ».

« Tu finis par prendre ce qu’ils te donnent »

Impossible de se projeter dans l’avenir, alors que Kevin dispose désormais d’un contrat de trois ans à Panionios. « Certains mois, ils te versent un tiers de ton salaire pour te faire patienter. Le reste doit arriver à la fin du mois mais tu l’attends toujours. Tu finis par prendre ce qu’ils te donnent ». Alors qu’il revient de loin, Kevin tente de prendre sur lui, concentré sur le terrain. Mais l’instabilité pèse sur son moral et il finit par quitter le club, malgré les promesses des dirigeants. « On imagine les footballeurs dans leurs Ferrari. Certes, c’est une partie du football. Mais ce n’est pas toujours comme ça que ça se passe. Beaucoup de joueurs sont dans des endroits où ce n’est pas facile. On ne te paie pas, tu ne peux te plaindre à personne. »

S’il se plaît à Athènes, Kevin n’a d’autres choix que de partir. « Ils me devaient énormément d’argent, il me restait deux ans et demi de contrat, je l’ai résilié. J’ai juste demandé qu’ils me paient ce qu’ils me devaient. Aujourd’hui, je n’ai toujours rien reçu. On est en litige. La Grèce, ce n’est pas comme la France. Là-bas, quant tu résilies, tu ne prends pas la moitié des années qu’il te reste, tu prends ce qu’on te doit, et c’est déjà pas mal ! ». En janvier 2018, les choses s’accélèrent. Le 21, Kevin Tapoko dispute ses premières minutes sous le maillot du club chypriote de l’Aris Limassol. Repéré par le coach alors qu’il évoluait à Panionios, il vient renforcer un club qui joue le maintien. Mais un mois et six matchs plus tard, le 21 février, non qualifié pour les plays-offs, l’Aris est en vacances...

Un président fou en Grèce

Libre après avoir cassé son contrat à Limassol, Kevin aborde l’été sans certitudes. Il sait qu’il n’a pas eu assez de temps de jeu pour être attractif. Mais le joueur a laissé quelques souvenirs agréables à Athènes et l’Apollon Smyrnis se manifeste en juillet de cette année. « C’était la première division grecque, que je connaissais, à Athènes, ville que j’avais déjà fréquentée. Je savais aussi que ce club n’avait pas de problèmes de paiements. » Là-bas, le coach n’est autre que le Français Valérien Ismaël. Tout est réunit pour que les choses tournent bien. « Mais le Président du club est quelqu’un de fortuné, mais qui ne connaît pas grand chose au football. Il écoute ce qui se dit autour. » Le profil de Kevin n’ayant pas transité par les réseaux classiques du club, l’entourage du président tente de faire capoter l’affaire.

La mauvaise publicité faite par les agents proches du président trouve un écho auprès du boss de l’Apollon Smyrnis. Un match raté par Kevin en préparation et c’est la goutte d’eau qui fait déborder l’amphore. « Il faisait chaud, j’étais fatigué, c’était le début de la préparation. Je n’ai pas été nul, mais pas très bon. » Le Président tente de casser le contrat de Kevin au bout de deux semaines. « Quand c’est comme ça, tout le monde te laisse tomber. Le coach, le staff, les joueurs...Le coach a sa place, son poste à conserver, ce n’est pas quelqu’un qui va aller se mouiller pour dire « non, ce n’est pas normal ! ». Kevin Tapoko ne veut pas perdre de temps. Il résilie son contrat au tout début du mois d’aout.

L’Hapoel Hadera, ou le début d’une carrière

Du haut de son mètre quatre-vingt-seize, 24 ans au compteur, avec déjà un gros bagage sur le dos, Kevin Tapoko prend l’avion pour Tel-Aviv. Direction Israël et Hadera, ville moyenne située sur les bords de la Méditerranée, à égale distance entre Tel-Aviv et Haïfa. « Je pensais signer immédiatement, mais j’ai dû faire un test. Ça s’est bien passé, mais comme je n’avais pas joué plus longtemps, il ont émis une réserve dans le contrat pour pouvoir résilier après quelques matchs, si je ne donnais pas satisfaction. » Il signe le 20 août et le club a jusqu’au 5 septembre pour revenir sur sa décision. Soit deux matchs pour prouver. Deux rencontres et autant de victoires, avec à chaque fois une prestation convaincante du joueur.

Depuis, Kevin est titulaire à chaque match chez le 3e ex-aequo de D1 israélienne. La fin des galères ? Sans s’enflammer, en profitant de l’instant présent, Kevin Tapoko pense forcément à l’après. «  N’importe quel joueur qui joue, qui se sent dans l’une des meilleures formes de sa carrière, est obligé de voir plus loin. Je pense à l’après mais je suis malgré tout super bien dans le présent. Il se passe ce qu’il se passe, mais évidemment que l’objectif est d’évoluer, de décrocher de plus gros contrats dans de plus grands clubs. C’est le lot de tous les joueurs. » Le joueur ne le cache pas. Passé par mille galères, il savoure ce qu’il considère comme la « meilleure période de sa carrière ».

La meilleure période de sa vie

Quatorze titularisations de rang et les louanges pleuvent le long de la Méditerranée. «  Ici, on parle hébreux, donc je ne comprends pas trop ce qui se dit (rires), mais j’entends de bons échos assez souvent. Et quand tu arrives dans un nouvel environnement, après avoir connu des galères, que ton parcours à été un peu en montagnes russes, que tu te poses et que qu’on te fait confiance, ça fait plaisir. » Kevin Tapoko voit son travail porter ses fruits et arrive enfin à montrer tout ce qu’il sait faire. « C’est le bonheur. Tu te dis « enfin » ». Arrivé en cours de préparation, il savoure ce qui a déjà été accompli et s’impatiente de découvrir ce qui l’attend. « Quand je serai à 100 %, je serai un joueur encore différent. »

Kevin Tapoko a surpris par son profil atypique en arrivant en Israël. « En fait, je suis assez polyvalent, j’ai une bonne qualité de passe, je pense aussi que ça va de paire avec une bonne vision du jeu et contrairement à quand j’étais plus jeune, maintenant aller au duel me procure pas mal de plaisir. Tout ce qui est tacle, contacts physiques, cela ne me pose aucun problème. Je mets beaucoup d’impact et je profite d’évoluer dans un championnat pas très physique pour mettre cette qualité en avant. Comme je suis grand, souvent quand on me voyait on pouvait croire que j’avais les pieds carrés. Mais au final, malgré ma taille, j’ai une bonne technique ».

Le facteur chance qui lui manquait

C’est donc ça qui a surpris tout le monde. Les gens « ont vu arriver un grand mec d’un mètre quatre-vingt-seize, faire des tacles, tirer, marquer. Ils ont été choqués. » Un profil qui s’adapte parfaitement à un championnat de qualité, où la technique prime néanmoins sur le physique. « Ce n’est pas un championnat aussi tactique et physique qu’en Europe, ce sont des matchs beaucoup plus ouverts. Il y a de gros scores, des 4-4, il y a tout le temps des buts, les équipes elles jouent pour gagner .Techniquement les équipes sont très fortes, après physiquement ils ne sont pas du style à enchaîner des matchs tous les trois jours, c’est un style méditerranéen, c’est un peu plus light, même au niveau des entraînements, des charges de travail ».

L’objectif de Kevin Tapoko est maintenant d’enchaîner les bonnes performances, en comptant sur un facteur qui ne dépend pas de lui. « C’est en enchaînant tous les week-ends qu’on se fait une notoriété. C’est ce que j’appelle le facteur chance du football. Il y a le talent, le mental, le travail, et le facteur chance. C’est ce qui me manquait le facteur chance. Je suis un travailleur. J’ai du talent, on me la toujours dit, quand on en a il ne faut pas se le cacher. J’ai du mental, je me suis toujours sorti de mauvaises situations. Ce qui me manquait c’était le facteur chance. Ici, à Hadera, je suis tombé sur un coach (Niso Avitan, ndlr) qui me fait jouer, qui met en avant mes qualités. »

« Il m’a manqué un formateur »

A 24 ans, Kevin Tapoko a, semble-t-il, sa carrière devant lui. Enfin lancé, dans un championnat, certes, confidentiel, il voit l’horizon se dégager. Preuve qu’à force de patience et de travail, la chance peut sourire. « Ça a mis un peu plus de temps. Il y a des joueurs qui explosent à 18 ans, d’autres à 28 ans. Il y a plein d’autres exemples. Cela peut arriver à 18 comme à 30 ans. Pour moi, ce qui s’est passé avant c’était une formation. Je me suis formé tout seul. La rencontre avec un nouveau conseiller m’a aidé à franchir un cap, mais en termes de football j’ai appris tout seul. J’ai regardé des vidéos de foot, je me suis aperçu que ce que je voyais, je savais le faire, donc j’ai mis en pratique tout ce que je savais. »

« Là j’ai 24 ans donc je ne suis plus un gamin. Alors que je n’étais, selon moi, déjà plus un gamin malgré mon jeune âge, j’ai eu un coach qui me considérait comme un gamin en Belgique, pareil en Suisse. C’est ce qui m’a manqué par le passé. Un coach qui me fasse confiance, qui s’appuie sur mes qualités, qui me laisse enchaîner, m’exprimer. Un formateur. Voilà, il me manquait un formateur. Moi, clairement, je me suis formé tout seul. J’ai fait ce travail et c’est pour ça qu’aujourd’hui il me manquait juste un coach qui me donne ma chance. Ici, je suis tombé sur un coach qui fait confiance. »

Des touches en Allemagne et en France

Aux côtés de l’ancien Lensois Ange-Freddy Plumain, l’autre Français du club, et de footballeurs locaux qu’il considère comme « de vrais joueurs de ballon », Kevin Tapoko vit sa plus belle expérience à Hadera, mais se projette déjà sur l’après. « C’est bizarre, quand j’entends mon agent me dire qu’il y a des club allemands, des club français, qui me suivent. Pour être tout à fait honnête, je savais que ça allait arriver le jour où j’allais enchaîner tous les week-end. Je regardais les matchs à la télé, je voyais les joueurs à mon poste, je savais qu’ils faisaient des choses que je savais faire, mais je n’avais juste pas l’occasion de montrer de quoi j’étais capable. Aujourd’hui, je n’ai pas vraiment de plan de carrière, mais si je pars d’un club c’est toujours pour aller vers le mieux, pour progresser. C’est la chose la plus importante. »

Fan de Thiago Motta, « le joueur de l’ombre par excellence, très fort dans les passes, une très bonne vision du jeu, » Kevin Tapoko pourrait rapidement passer de l’ombre à la lumière. Et pourquoi pas rêver d’embrasser la carrière internationale de son papa, Guy-Noël Tapoko, qui fête ses 50 ans ce 25 décembre. « Je n’ai jamais mis les pieds au Cameroun de ma vie, je ne peux pas dire que le Cameroun c’est ma patrie. Mais si un jour on me proposait de porter le maillot du Cameroun, ce serait avec fierté. J’ai grandi en France, mais mon sang c’est 50-50. Mon père est camerounais, en plus il a eu des sélections avec les Lions Indomptables, donc j’en en suis très fier. Une chose est sûre, si j’étais appelé, je n’irais pas juste pour voir. Tout ce que je fais, je le fais à fond. »