David Bellion: « je pense comprendre ce que la mode attend du football »

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David Bellion prend la pose avec une bottine de J.M. Weston
David Bellion prend la pose avec une bottine de J.M. Weston ©Maxppp

Après nous avoir longuement parlé des hauts et des bas de sa carrière mais également de sa vision du football, David Bellion évoque sa reconversion au Red Star et dans le monde de la mode.

Foot Mercato : David, dans la première partie de l’interview, vous disiez que le courant était bien passé entre vous et Patrice Haddad, président du Red Star. C’est votre bonne relation et vos passions communes qui vous ont amenées à travailler avec le club après votre retraite sportive en 2016 ?

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David Bellion : le lien est resté très fort et il est jusqu’aujourd’hui fusionnel avec le président Patrice Haddad. Quand j’étais encore joueur, nous gardions quand même une certaine distance sur le terrain, pendant les matchs, mais en dehors, nous nous entendions déjà très bien parce que le courant passait sur le plan culturel, de l’image et même sportif, parce que j’apportais sur le terrain. Le lien est resté parce qu’on a une sorte de symbiose créative qui a fait qu’on a monté l’image du club, qu’il avait d’ailleurs déjà commencé à construire d’une manière fantastique.

Le Red Star était le premier club à avoir une femme qui avait un rôle capital dans un club de foot avec la directrice générale, Pauline Gamerre. Le président avait déjà un côté visionnaire. Il était producteur de film, c’est un métier que j’affectionne et que j’admire. Grâce à notre relation, je suis resté au club. Il m’a permis de me développer sur ma vie d’après et je ne l’oublierai pas. J’ai monté mon label chez lui, une agence créative. Je lui ai montré ce que j’étais capable de faire mais il a toujours été là pour me soutenir alors que je n’avais pas de diplômes. Je savais que je n'étais pas mauvais dans la direction créative parce que je suis passionné mais ça reste un risque à prendre. Nous avons collaboré d’une manière intelligente.

FM : vous dites avoir monté votre agence créative chez Patrice Haddad. En quoi consiste le travail d’une agence créative et quel est votre rôle ?

DB : j’ai cofondé l’agence « SUPER VISION OFFICE » dans la grande maison mère « Première Heure », créée par Patrice Haddad. Le président m’a tout de suite soutenu. Il savait que je n’avais pas encore un « story telling » mais il savait que ma personnalité et mon cerveau pouvaient connecter plein de choses ensemble. Le fait qu’on ait eu un succès rapide au Red-Star m’a amené à penser que l’on pouvait faire pas mal de choses pour « Première Heure » et le label. C’est ainsi que l’agence s’est développée. À partir du football, on est allé dans plusieurs univers. Maintenant, je suis styliste et personal shopper pour certains athlètes et artistes.

J’ai rencontré Tiémoué Bakayoko après avoir fait mon magazine et maintenant il est dans notre agence. Je suis son styliste et personal buyer. L’agence s’occupe de son brand management créatif et de son image pour l’emmener dans des territoires qu’il aime. Il a même commencé à être actionnaire et ambassadeur chez « Études Studio », ce qui est une première pour un sportif de haut niveau dans le monde de la mode. Il a aussi été l’une des égéries de l’Air Dior. Tout ça, ce sont des choses que nous lui avons apportées avec SUPER VISION OFFICE et à partir de là, d’autres joueurs, clubs et artistes nous ont rejoint. L'agence a d'ailleurs mené le partenariat et la campagne des Girondins de Bordeaux avec J.M Weston, célèbre marque de chaussures de luxe. Le shooting photo avec les joueurs bordelais a été réalisé par Zachary Handley.

Dernièrement, on s’est aussi occupé du prochain projet de Disiz la Peste. Rien de tout cela ne serait possible sans mon binôme, Pascale Savary. Nous nous sommes tout de suite bien entendus lors de notre rencontre après son départ de son ancienne agence. Je suis quelqu’un de rêveur et créatif et Pascale sait transformer mes rêves en réalité créative et économique. Il y a aussi un jeune, Thibault Allamellou, qui est rentré dans l’aventure avec nous. On est une équipe plutôt gagnante avec de beaux projets à venir.

« C’est une micro-consécration dans ma vie de me dire que j’ai fait un magazine »

FM : depuis quand êtes-vous passionné par la mode ?

DB : j’ai toujours aimé ça, mais ce n’est pas que la mode. Je suis une personne passionnée, curieuse et qui fait preuve de beaucoup d’obsession. Si je décide d’écouter un nouvel album par exemple, et bien je l’écoute en boucle jusqu’à la fin sans m’arrêter. J’étais tellement passionné de musique qu’à un moment donné, ma vraie passion, c’était de faire du son. J’avais la chance d’avoir un ami qui est maintenant l’un des plus grands directeurs de casting de Paris, Nicolas Bianciotto, qui m’avait appris à faire de la musique parce qu’il était ingénieur du son et qu’il avait produit quelques sons pour Sinik. Avec mon premier salaire à Sunderland, j’avais même acheté le meilleur clavier de l’époque.

Si je devais partir dans la mode ou la photographie, ce serait de manière obsessionnelle. Je me suis construit comme ça et je pense que toutes ces passions ont été reliées dans un seul objet tout au long de ma carrière: les magazines. Je suis un fou de magazine, j’achetais des magazines tous les mois. J’ai dépensé des fortunes dans les magazines les plus pointus: Dazed, The Face, Brutus, 032C, L’officiel, Vogue, du féminin, du masculin, de l’architecture... J’achetais tout. Ce que j’ai perdu en école de mode ou de journalisme, je l’ai gagné dans ma passion pour le magazine.

FM : quand vous lisiez vos magazines préférés, l’idée de créer le vôtre après votre carrière de footballeur vous traversait déjà l’esprit ?

DB : non, je n’ai jamais rêvé d’avoir mon magazine. La création du magazine s’est faite naturellement. Le photographe Julien Soulier et son binôme de l’époque Adrien Landre avaient documenté en photographies la saison du titre du Red Star pour monter en National et nous sommes restés en contact. J’avais plein d’appareils photos chez moi donc nous discutions beaucoup de ce sujet avec Julien. En octobre 2017, on s’est vu à l’hôtel Hoxton, à Paris. On a parlé des différents projets que nous pourrions mettre en place et « Sport Étude » est alors arrivé. C’est une micro-consécration dans ma vie de me dire que j’ai fait un magazine.

Nous avons eu le plaisir et l’honneur de gagner le grand prix stratégies du sport 2019 dans la catégorie grande compétition pour le magazine qu’on avait fait avec Nike et Grace Geyoro. Être reconnu par les « oscars » de tout ce qui est pub et grandes stratégies, c’était comme gagner un championnat de football pour moi. C’est génial d’être respecté à ce niveau-là. On est ravi d’avoir fait ce média, on a collaboré avec de supers marques. Là, j’ai un nouveau projet dans le vintage pour homme. Je n’aime pas m’arrêter. Pour moi faire toutes ces choses, c’est aimer ma vie et pouvoir me dire: « tiens j’ai créé ce magazine, j’ai fait ça dans la mode, j’ai travaillé avec les Girondins après ma carrière… » Je remplis ma vie de souvenir, j’apprends sur tous les sujets.

Je me suis essayé à tout dans la vie. À Bordeaux, l’un de mes rêves, c’était de faire une sorte de gentlemen’s club à l’anglaise sans les cigares et c’est ce que j’ai fait en ouvrant un restaurant ouvert 24h/24. À l’étage, il y avait un hammam avec un petit club où les gens pouvaient s'asseoir pour regarder un match ou jouer à la console.

« Ce qui nous importe, c’est de chercher qui sont les hommes et les femmes qui se cachent derrière les grands athlètes »

FM : Sport Étude se veut vraiment différent des autres magazines de sport. Quels sont les thèmes qui y sont abordés ?

DB : il n’y a pas forcément un thème précis de la vie, Sport Étude est à la croisée entre la culture, la psychologie, la mode et l’image pure. Loïc Hecht s'occupe de l’écriture du print, il vient d’ailleurs d’être nommé parmi les 20 meilleurs livres de la décennie. L’équipe graphique est constituée de deux femmes formidables, Chloé Desvenain et Nolwenn Allarousse, qui ont fait toute la charte graphique du magazine. Pascale, mon associée, s’occupe du côté économique et relationnel. Ce qui nous importe, c’est de chercher qui sont les hommes et les femmes qui se cachent derrière les grands athlètes. Il y a tellement de magazines qui parlent de sport, et c’est tant mieux, mais ils sont pratiquement toujours axés sur la performance en elle-même. Nous, ce qui nous intéresse, c’est la construction de l’homme ou de la femme qui devient un grand athlète. Nous nous sommes également adaptés au digital où l’on interview aussi des personnes autour du sport. Il peut s’agir d’une collection de mode, d’une marque de sport ou même d’un politicien proche du sport. Nous cherchons vraiment un lien avec le sport mais d’une autre manière que par la performance qui nous importe finalement peu.

FM : quels ont été les retours des mondes du sport et de la culture au sujet de ce magazine novateur ?

DB : au bout d’un an, on a gagné un superbe titre donc c’est que Sport Étude touchait pas mal de personnes. Les deux premiers sportifs qu’on a eu le plaisir d’interviewer, c’étaient Adrien Rabiot et Tiémoué Bakayoko. Notre magazine étant de très bonne qualité, nous partons maintenant vers différents domaines, autres que le sport. Que ce soit mes amis ou ma famille, tout le monde est ravi. Quand on sort un magazine, il y a aussi un événement que l’on organise souvent dans des hôtels parisiens. Il y a à chaque fois beaucoup d’admirateurs et nous en sommes contents parce que nous tirons à peu d’éditions pour le moment. À chaque fois, les magazines sont sold out, les soirées sont incroyables, on est vraiment ravi.

Pendant la Fashion week de l’année dernière, on a même eu le plaisir d’avoir un des plus grands noms du foot US : Todd Bailey. On a aussi eu Frédéric Michalak et Camille Lacourt donc notre magazine arrive aux oreilles de sportifs connus. Notre but n’est pas de faire que des sports connus, ce qui nous intéresse, c’est vraiment l’histoire du sportif.

« Je voulais partir très jeune du football parce qu’il y a tellement de choses à explorer dans la vie que je ne voulais pas rester des années à taper dans un ballon »

FM : durant toute votre carrière vous avez allié le football et la mode. S’agit-il de deux univers étroitement liés selon vous ?

DB : bien entendu, et c’est pour cette raison que nous avons monté un service de brand management avec SUPER VISION OFFICE. Dans le monde du foot, ils sont mal à l’aise ou n’ont pas les bons réseaux. Ils consomment beaucoup de mode mais pas forcément au bon moment, au bon endroit ou de la bonne façon. Donc avec l’agence, nous les aiguillons et moi aussi de mon côté, je les conseille en tant que styliste et personal buyer. Tiémoué Bakayoko par exemple, avait déjà un certain style que j’appréciais beaucoup, et bien nous avons fait en sorte de l’amener sur d’autres planètes. Quand on parle de mode dans les grands magazines, on parle d’Hector Bellerin et de Tiémoué Bakayoko. Pour moi c’est une réussite, c’est le fruit d’un travail de longue haleine depuis le début de notre collaboration.

Il s’agit d’un service sur-mesure qui va avec son allure et sa personnalité. Le foot et la mode sont liés mais rarement par les bonnes personnes. Je pense comprendre ce que la mode attend du monde du football. J’essaie de faire des footballeurs des acteurs de ce milieu et non juste des consommateurs.

FM : il n’est pas rare de voir des sportifs se ruiner à la fin de leur carrière en se reposant sur leurs acquis et en ayant un train de vie qui ne correspond plus à leurs revenus mais ce n’est pas votre cas. Avez-vous toujours eu la volonté de faire quelque chose d’autre après le football ?

DB : oui, je ne savais pas encore comment mais je savais que ma vie n’allait pas tourner autour du foot même si j’adorais ça parce que ce n’était pas l’argent qui me motivait. Ce qui me motivait dans le football, c’était le beau geste, jouer avec Ryan Giggs, Paul Scholes, Johan Micoud à Bordeaux alors qu’il était déjà professionnel quand j’étais en centre de formation à l’AS Cannes. C’est un honneur et un plaisir de pouvoir me dire qu’à un moment donné, j’ai pu être footballeur professionnel. C’est une chance que je suis allé chercher avec beaucoup de travail donc c’est quelque chose dont je suis content mais je savais que je ne ferais pas que ça de ma vie. Quand j’étais petit, Michael Jordan était mon héros et voir la basket Air Jordan pour la première fois a été une révélation pour moi: la mode, les couleurs, le design… Je ne savais pas que je deviendrai ce que je suis aujourd’hui mais je savais que le foot était trop petit pour moi. Je voulais partir très jeune du football parce qu’il y a tellement de choses à explorer dans la vie que je ne voulais pas rester des années à taper dans un ballon.

Photo à la une: @ZacharyHandley