L'évolution du numéro 10: la disparition des esthètes

Tactique
Kevin de Bruyne avec Manchester City
Kevin de Bruyne avec Manchester City ©Maxppp

En constante évolution comme tous les sports, le football n’est plus du tout interprété de la même façon et a vu tous ses postes totalement changer au fil des décennies. Le numéro 10 en est un exemple frappant. Autrefois la pièce maîtresse des entraîneurs, le milieu offensif axial disparaît peu à peu avec son génie au profit d’autres profils plus complets capables de répondre à l’intensité d’un football moderne où l’espace et le temps n’existent presque plus dans la zone naturelle du numéro 10.

Le temps où les esthètes illuminaient les grandes rencontres grâce à leur élégance, leur créativité, leur vision de jeu et leur qualité technique paraît aujourd’hui bien loin. Dans le football moderne, le danger vient de toutes les zones du terrain, ce qui était encore inimaginable il y a quelques décennies. Face aux évolutions tactiques et à la dimension physique que le football a pris, le numéro 10 traditionnel a disparu au très haut niveau, manquant d’espace et de temps pour pouvoir briller. Ces purs créateurs sont devenus très rares, la plupart s’étant métamorphosés et ayant quittés leur position préférentielle pour répondre aux besoins d’un nouveau type de football.

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Un poste d’abord réservé aux artistes

Avant que la révolution n’intervienne, le numéro 10 était considéré comme l’un des joueurs les plus importants, si ce n’est le plus important d’un effectif. Il s’agissait aussi du poste qui faisait rêver les téléspectateurs ou les jeunes joueurs, qui voulaient tous jouer comme Zico, Diego Maradona, Juan Roman Riquelme, Zinédine Zidane ou encore Mesut Özil et James Rodriguez plus récemment. Tous ces joueurs étaient les véritables leaders techniques des équipes par lesquelles ils sont passés, rendant tous leurs coéquipiers meilleurs. Ils étaient des plaques tournantes, ceux par qui tous les ballons passaient. « On joue au football avec sa tête. Les jambes sont là pour vous aider », déclarait Johan Cruijff. Cette phrase pourrait parfaitement résumer les numéros 10, qui étaient finalement des joueurs très cérébraux ayant absolument besoin de voir avant de recevoir afin d’imaginer tout ce qu’ils comptaient entreprendre avec leurs pieds.

Ces génies du ballon rond ont tellement marqué l’histoire du football que le numéro 10 dans le dos du maillot est aujourd’hui encore le plus prisé, même par des joueurs dont la fonction est bien éloignée, comme Kylian Mbappé avec l’équipe de France par exemple. Placé entre les milieux de terrain à vocation plutôt défensive et les attaquants, le numéro 10 traditionnel a pour rôle principal de faire le lien entre la défense et l'attaque en organisant le jeu de son équipe, comme un métronome, afin de créer des occasions franches à ses attaquants mais il doit aussi être à la conclusion des actions quand il en a la possibilité. Pour cela, il faut un sens du placement qui sort de l’ordinaire, ou ce que l’on appelle communément le « Qi foot » afin d’interpréter les espaces et se proposer entre les lignes adverses.

Si le milieu offensif axial domine autant le football entre les années 1960 et 2000, c’est avant tout parce que les joueurs avaient des spécialités claires et établies contrairement aux meilleurs footballeurs modernes qui sont complets et capables d'innombrables dépassements de fonctions. Hormis quelques exceptions liées au football total, peu d’équipes attaquaient à 11 et défendaient à 11 dans le football d’antan, les numéros 10 pouvaient alors se permettre de peu défendre puisque les milieux défensifs ne faisaient presque que ça. « Je pense qu’il était le joueur le plus important que nous ayons eu, même si l’équipe était jonchée de superstars », indiquait Steve McManaman pour GiveMeSport au sujet de Claude Makélélé qui compensait merveilleusement les errements défensifs des Galactiques du Real Madrid au début des années 2000.

Lors de la Coupe du monde 1998, Aimé Jacquet s’est appuyé sur un trio de récupérateurs composé de Didier Deschamps, d’Emmanuel Petit et de Christian Karembeu pour couvrir Zinédine Zidane qui agissait en chef d’orchestre aux côtés de Youri Djorkaeff. En 2006, Patrick Vieira et Claude Makelele s’occupaient de tout sur le plan défensif, permettant au numéro 10 des Bleus de ne se soucier que de l’attaque. Si le Ballon d’or 1998 avait reçu les éloges du monde entier pour son match mythique face au Brésil, il ne fallait surtout pas oublier la prestation du double pivot français qui avait muselé Ronaldinho, Kaká et consorts. Tous les numéros 10 n'avaient cependant pas le luxe d'avoir de tels joueurs derrière eux pour les couvrir, et bon nombre en ont fait les frais.

« Van Gaal m’a dit que j’étais le meilleur du monde quand on avait la balle mais qu’on jouait à 10 quand on ne l’avait plus », expliquait Juan Román Riquelme sur l'émission Animales Sueltos au sujet de son passage au FC Barcelone, et cela résume plutôt bien les problèmes qu’ont commencé à rencontrer les numéros 10 traditionnels au très haut niveau, étant incapables de continuer d’éclairer des matchs tout en répondant aux défis physiques. Dans le football moderne, tout s’est accéléré, tous les joueurs doivent désormais attaquer mais aussi défendre et les transitions n’ont jamais été aussi précieuses, en témoigne le style de jeu de l’équipe de France championne du monde en 2018. Ainsi, les joueurs rapides sont maintenant privilégiés pour les différences individuelles qu’ils peuvent faire avec et sans le ballon.

« Aujourd'hui, tout le monde joue en 4-4-2 ou 4-3-3. Les enfants ne veulent plus jouer en numéro 10 car plus personne ne joue avec les meneurs de jeu et les entraîneurs les écartent du groupe. Maintenant, ils ne veulent que des joueurs rapides qui ont des qualités en un contre un. Pas des constructeurs au milieu. Donc les jeunes vont finir par ne plus vouloir devenir ce type de joueurs puisqu'ils sont devenus inutiles. Il y a 15 ou 20 ans, tous voulaient jouer numéro dix, c'est triste », déclarait James Rodriguez dans l'émission Locker Room, peu après son arrivée à Everton. Le Colombien est bien placé pour en parler, étant l’un des numéros 10 les plus talentueux de la dernière décennie mais n’ayant jamais vraiment réussi à s’imposer sur la durée dans un grand club.

Finalement, la meilleure saison de sa carrière en club est sans doute celle où il a évolué plus bas sur le terrain au Bayern Munich, en tant que milieu relayeur droit dans un 4-3-3, ne rechignant pas à faire les efforts défensifs. James organisait alors le jeu à partir d’une position plus basse mais n’hésitait pas à se projeter près de la surface adverse. Même s’il n’avait pas le profil physique idéal, l’ancien madrilène rentrait alors dans la case de ces nouveaux milieux de terrain auxquels on demande de tout faire : défendre sur l’homme, couvrir les espaces et les lignes de passe, presser l'adversaire, compenser les projections de ses partenaires, tout en organisant le jeu de son équipe et en apportant le danger dans la surface adverse.

Grand sacrifié du football moderne, le numéro 10 déserte sa position naturelle

Aujourd’hui, pour réussir au plus haut niveau, les joueurs qui ont l'âme d'un numéro 10 doivent se dénaturer et sortir de leur zone de confort. Le football a bien changé, les latéraux sont maintenant très doués avec le ballon, tout comme les défenseurs centraux et les milieux défensifs qui ne dégagent plus au moindre danger. Si les milieux offensifs axiaux étaient les hommes providentiels, c’était justement parce qu’ils compensaient les lacunes techniques de leurs coéquipiers et faisaient le lien entre la défense et l’attaque. Aujourd’hui, ils n’en n’ont plus besoin puisque tous les joueurs sur le terrain peuvent faire ce lien avec des qualités techniques impressionnantes. À l'instar des attaquants de surface, les numéros 10 ont donc naturellement perdu de leur valeur et, pour ne pas totalement disparaître, ils changent de position.

Ils peuvent jouer plus bas afin de bénéficier de plus de temps et d’espace en ayant le jeu en face d’eux, comme ont pu le faire des joueurs comme Sergio Busquets, qui sont finalement des plaques tournantes capables de donner le tempo d'une rencontre comme le faisaient les numéros 10 mais dans une position bien plus reculée. D’autres évoluent encore plus proches du numéro 9, en tant que 9 et demi, comme Dennis Bergkamp au début des années 2000 ou plus récemment Antoine Griezmann voire Paulo Dybala. Ces joueurs qui ont des caractéristiques naturelles de numéros 10 se sont mués en seconds attaquants afin d’être plus décisifs et de ne pas « vampiriser » le jeu.

Kevin De Bruyne

Si un joueur caractérise parfaitement l’évolution du numéro 10, il s’agit sans doute de Kevin de Bruyne, qui est aujourd’hui l’un des milieux de terrain les plus versatiles du football mondial. Volume de jeu, puissance, aisance technique, adaptabilité tactique, capacité à conserver le ballon et à trouver ses partenaires dans les meilleures conditions tout en empilant les buts, le Belge peut presque tout faire sur un terrain. Il lui est même arrivé d’évoluer en faux 9 sous les ordres de Pep Guardiola à Manchester City, ayant les capacités pour répondre au défi physique et apportant donc les qualités techniques d’un milieu à l’attaque des Skyblues. Bien plus à l’aise face au jeu et lancé, le Citizen résume bien le milieu moderne, moins élégant que ses prédécesseurs Riquelme, Zidane voire Özil mais diablement efficace.

En plus de la dimension athlétique et des progrès techniques de l’ensemble des joueurs, les évolutions tactiques apportées par les entraîneurs et des joueurs uniques ont eu un rôle prépondérant dans la disparition des numéros 10 traditionnels. Si tous les joueurs sur le terrain sont capables de créer le danger et d’offrir des passes décisives, à quoi sert donc le numéro 10 ? À Liverpool par exemple, les pièces maîtresses du système de Jürgen Klopp sont ses latéraux Trent Alexander-Arnold et Andrew Robertson, qui empilent les passes décisives pour Sadio Mané et Mohammed Salah pendant que Roberto Firmino a une fonction de numéro 10 moderne en tant que faux 9, à l'image de Karim Benzema ou d'Harry Kane. En dehors de ses latéraux, le contre-pressing est la grande arme de l’entraîneur allemand et cela demande beaucoup d’énergie. Il privilégie donc des ailiers et des milieux relayeurs capables de faire de nombreuses courses qu’un numéro 10 traditionnel ne pourrait pas assumer.

Isco

Historiquement, le 4-2-3-1 et le 4-4-2 diamant ou en losange sont sans doute les deux systèmes mettant le plus en valeur les numéros 10 mais aujourd’hui, les entraîneurs privilégient souvent des systèmes plus en vogue comme le 4-3-3 ou le 3-4-3. La première problématique du 4-4-2 en losange vient du fait que sans ailiers, des latéraux ayant une excellente production offensive sont absolument nécessaires et peu de clubs peuvent s’en targuer. C’est pour cette raison que Zinédine Zidane a pu se permettre d’évoluer dans ce système lors de la Ligue des champions remportée en 2017 avec Isco en 10 pendant que Marcelo et Carvajal étaient capables d’animer les côtés sans purs ailiers. En ce qui concerne le 4-2-3-1, un numéro 10 traditionnel condamnerait presque les deux milieux défensifs à défendre en infériorité numérique étant donné que bon nombre d’équipes jouent en 4-3-3 pour gagner en maîtrise.

Il n’y a qu’à voir les grandes nations à l’Euro 2020 pour se rendre compte que le pur numéro 10 est devenu caduc. L’équipe de France joue certes avec Antoine Griezmann en électron libre mais il est capable d’efforts défensifs impressionnant. L’Italie de Roberto Mancini évolue en 4-3-3 pour avoir un style protagoniste en pressant haut et en ayant beaucoup de maîtrise au milieu de terrain, comme l’Espagne de Luis Enrique. Le Portugal s’est passé de Bruno Fernandes face aux Bleus alors que Kevin de Bruyne évolue dans une position basse dans le 3-4-3 belge. L’Angleterre et l’Allemagne évoluent elles avec de nombreux joueurs d’axe comme Phil Foden, Mason Mount et Jack Grealish ou Kai Havertz et Thomas Müller mais tous dézonent énormément, s’éloignant grandement des numéros 10 d’antan.

Lionel Messi

Quelques exceptions permettent tout de même au numéro 10 d'exister. Avec l'Argentine et le Paris Saint-Germain, Lionel Messi et Neymar évoluent souvent dans ce rôle et sont les hommes à tout faire. Seulement, s'ils occupent ce poste, c'est avant tout pour masquer le manque de créativité de leurs milieux de terrain et de leurs latéraux en venant chercher le ballon très bas sur le terrain pour organiser le jeu. Ces deux joueurs sont d'ailleurs, comme Maradona, bien plus que des numéros 10 traditionnels puisqu'ils savent tout simplement tout faire avec le ballon, ayant des caractéristiques d'ailiers, d'organisateurs mais aussi de buteurs. Durant une grande partie de leur carrière, Neymar et la Pulga ont joué dans des positions d'ailiers, malgré leur faculté à créer pour les autres, tout simplement parce qu'ils évoluaient dans des effectifs où tous les joueurs étaient à l'aise techniquement et qu'ils n'avaient par conséquent pas besoin de jouer les métronomes.

En somme, les numéros 10 ont grandement changé au fil des décennies devant faire face aux nouvelles approches tactiques des entraîneurs mais aussi et surtout à un football qui en demande toujours plus sur le plan physique et technique. Ainsi, la plupart de ces joueurs se sont transformés afin de survivre en élargissant leur palette ou en désertant leur zone naturelle. Quelques exceptions existent toujours mais de façon globale, le numéro 10 tend à disparaître au plus haut niveau, demandant trop de sacrifices au collectif pour pouvoir exister quand des ailiers rapides et des relayeurs complets s'adaptent à toutes formes de tactiques.