Trente-trois ans. Une éternité. Voilà un tiers de siècle que les clubs de la patrie chère à William Wallace observent Celtic et Rangers se disputer le trophée de champion. S’il faudrait être fou pour tirer des conclusions sur l’issue d’une saison qui n’en est qu’à ses prémices, nul ne peut nier que quelque chose est en train de se passer en Premiership, cette saison. Après onze journées, profitant d’un retard à l’allumage des ogres de Glasgow, mais surtout auteurs de prestations solides et proposant un jeu loin des stéréotypes du football écossais, les deux clubs d’Édimbourg, Heart of Midlothian et Hibernian, s’agrippent au haut de tableau du championnat. À l’heure du premier des trois derbys de la saison, c’est le leader Hearts qui accueille des Hibs sixièmes, à trois points du second. L’occasion de plonger dans une capitale qui ne veut plus être la deuxième ville d’Écosse.

Ce mercredi 31 octobre, les gamins du quartier de Gorgie, au sud-ouest du centre historique d’Edimbourg, ont abrégé leur quête de sucreries et troqué leurs déguisements de vampires, fantômes et autres créatures du folklore celte pour des joggings blanc et marron. À l’heure du derby de la capitale, plus question de célébrer la veillée de la Toussaint, « Hallowe’en » dans la langue locale. Malgré le froid qui recouvre Edimbourg au moment de l’année où la nuit vient plus tôt, tous les regards sont tournés vers Tynecastle Park, antre de 20 000 sièges du Heart of Midlothian depuis 1886, déposé entre une volée d’immeubles en pierre de taille, adossé à la North British Distillery, dernière manufacture de whisky de la capitale encore en service. S’ils ne le savent pas encore, c’est à un choc fratricide, que la presse écossaise va baptiser "le derby de la honte", auquel les habitants de la ville vont assister.

Le « Coeur » du Midlothian bat sur le pavé du Royal Mile

10:30. Le pied à peine posé sur le tarmac de l’aéroport, la froideur matinale transforme chacune de nos expirations en une nuée éphémère qui disparaît entre les gouttes tombées du ciel gris d’Édimbourg. Pas encore l’hiver, mais déjà des airs de fêtes de fin d’année dans la capitale écossaise. Le kiosque à journaux du terminal 2 prévient le voyageur distrait. « It’s Derby Day ! ». Ce 31 octobre ne sera pas un jour comme les autres. Le Times, l’Edinburgh Evening News et le Scottish Sun évoquent l’affrontement entre Hibs et Jam Tarts. Et déjà on imagine les unes des journaux du lendemain. La page des sports du Scotsman, principal quotidien du pays, fait la part belle aux bookmakers – le championnat est lui-même sponsorisé par Ladbrokes, société de paris en ligne – et le leader, Hearts, part favori, avec une cote à 7 contre 2. Hibernian pourra-t-il créer la surprise, lui qui n’a plus gagné chez son voisin depuis plus de cinq ans ?

Monté dans un bus à impériale, on observe les nuages s’enfuir aussi vite qu’ils sont arrivés. Déposé sur Waverley Bridge, les marches des ruelles à-pic de la vieille ville avalées deux par deux, on débouche sur un pan de l’histoire du derby. Comme une croix sur une carte qui indiquerait la position d’un trésor, le Cœur du Midlothian (The Heart of Midlothian) recouvre le pavé de la plus vieille artère de la ville, le Royal Mile, ligne droite de 2 km qui relie le célèbre château à la résidence de la reine en Écosse. Un cœur déposé au sol, à l’endroit où, il y a quatre siècles, se trouvait l’entrée du Old Tolbooth, prison sordide, lieu d’exécution, symbole de la rébellion du peuple démoli en 1817. Un peu comme si le club phare de la capitale française s’était appelé Bastille FC. La tradition veut que l’on crache sur le cœur lorsque l’on passe à proximité. Pour se porter chance. Certains disent que seuls les supporters des Hibs laissent leur salive sur le pavé en signe d’inimitié.

Le terrain du premier derby est un jardin public

11:30. Après avoir ravalé la notre, on prend George IV Bridge, trottoir de gauche. Histoire d’éviter la file de touristes qui prend la pause devant The Elephant House, café rendu célèbre par J.K. Rowling, génitrice d’Harry Potter qui aurait trouvé l’inspiration de sa saga à succès en ces lieux. On poursuit notre chemin en empruntant Forrest Road et tombe sur The Meadows, sublime parc au gazon verdoyant, où les joueurs de cricket de la capitale viennent disputer des rencontres amicales, lorsque la météo le permet. Devenu le lieu incontournable du football écossais à la création des premiers clubs dans les années 1870, The Meadows a accueilli de nombreux clubs d’Édimbourg, notamment Heart of Midlothian et Hibernian qui deviendront par la suite les deux clubs phares de la capitale écossaise. C’est ici que le jour de Nöel 1875, Hearts et Hibernian s’affrontèrent pour la première fois et bien qu’avec trois joueurs de moins pendant les vingt premières minutes, les Jam Tarts s’imposèrent 1-0.

La légende raconte qu’un policier a dirigé un groupe d’une trentaine de garçons du Tron Kirk, ancienne cathédrale du centre historique, vers The Meadows, où il pensait que leur énergie serait mieux utilisée à taper dans un ballon plutôt que de traîner dans les rues. Là-bas, les graines du club de football d’Heart of Midlothian ont été semées, bien qu’ils aient probablement joué selon les règles locales, qui étaient un mélange des codes du rugby et du football. Aujourd’hui, Hearts fait partie des 5 dinosaures du pays, qui présents à la création du championnat en 1890, sont toujours en activité (en compagnie du Celtic, des Rangers, de St Mirren et Dumbarton). Hearts compte, comme son meilleur ennemi, 4 titres nationaux (1952 pour le dernier titre des Hibs, 1960 pour Hearts). Troisième palmarès de Scottish Premiership, en compagnie d’Aberdeen, dernier club non glasgwégien à avoir remporté le championnat, sous les ordres d’un certain Alex Ferguson (1985).

Easter Road, quartier de Leith

12:00. Le cri strident d’un goéland réveille les promeneurs. On le suit. L’heure du repas. Il file dans la brise automnale direction le nord-est de la ville. Son port, ses docks et son club : l’Hibernian FC. Après s’être faufilé entre les étudiants pressés de l’Université d’Édimbourg, direction l’hypercentre et Princes Street, où les passants semblent très éloignés des turpitudes du football local. Sur l’artère principale d’une ville où cohabitent tant bien que mal taxis, bus et depuis peu tramways, c’est la ligne 1 qui nous intéresse. Celle qui relie Clermiston à Easter Road, traversant la ville d’Ouest en Est, reliant le stade d’Heart of Midlothian, dans le quartier de Gorgie, à celui d’Hibernian, situé à Leith. Sur la route de l’Est, les rues sont moins fréquentées, les rideaux de fer à demi-baissés suggèrent que chaque matinée pluvieuse laisse entrevoir la possibilité de fermer boutique.

Le volatile poursuit son chemin vers les docks, dans le sillage du bus que nous laissons au croisement d’Albion Road, petite rue qui offre un aperçu d’Easter Road. Les 20 000 sièges de l’antre du Hibernian FC - du latin hibernia, qui veut dire Irlande – resteront vides ce soir. Peu d’animation à quelques heures de la rencontre sur les bords de la Mer du Nord. À la billetterie, on annonce que 3000 fans des Hibs garniront Tynecastle Park ce soir. Un retardataire se presse d’aller retirer ses tickets. Une petite cinquantaine, bonnet de docker, blouson de cuir sur le dos, sac de sport à l’épaule. Un personnage tout droit sorti du Trainspotting d’Irvine Welsh. Surnommée “la capitale européenne de l’héroïne” dans les années 80, abreuvée par les marins russes qui débarquaient dans le port, Leith a bien changé. Le trash est devenu branché.

« The Football Programme Shop - Football Memorabilia - bought & sold »

14:00. « Je suis désolé si je sors beaucoup d’insultes. C’est que j’affuble de noms d’oiseaux les gens qui m’amènent des choses dont je ne sais que faire, » lance Brian Johnson, fan des Hibs de la première heure, collectionneur et receleur de programmes de matches, dans sa minuscule boutique d’Albion Road. Ce soir, il n’assistera pas au derby. L’homme qui classe minutieusement chaque souvenir des Vert-et-Blanc – mais pas que - depuis quinze ans est pressé par le temps. Des piles et des piles de feuilles de matches jonchent le sol. Des programmes de rencontres disputées dans tout le pays, mais également à l’étranger. Une caverne d’Ali Baba. Certains sont classés, par équipe, par compétition ou par nation. D’autres recouvrent les murs d’une pièce aux allures de chambre d’adolescent.

Le téléphone sonne et le voilà parti dans l’arrière boutique. À son retour, il se confond en excuses - « c’était un bon ami à moi...enfin...un ancien bon ami à moi » - auprès d’un homme venu lui acheter la feuille de match de la finale de Coupe d’Ecosse 2016. Dernier trophée remporté par les Hibs (3-2 face aux Rangers). Brian n’a plus qu’un exemplaire, affiché au mur, sous une pochette plastique. Il le décroche et la transaction est faite. « Si seulement tous les clients pouvaient être aussi faciles, » lâche-t-il. Trois livres. Une pour la caisse et deux qu’il glisse dans une petite tirelire. « Pour les études de ma fille, » glisse-t-il, avec un accent à couper au couteau. Il faut oser passer la porte sertie d’autocollants d’une cinquantaine de clubs européens. Mais l’écriteau « The Football Programme Shop - Football Memorabilia - bought & sold » intrigue et l’homme à l’intérieur tout autant.

Souvenir d’enfance à Tynecastle Park

C’est désormais devant son poste de télévision et dans sa mémoire que se jouent les derbys d’Édimbourg. Lui dont le meilleur souvenir, comme nombre de supporters des Hibs, remonte au 1er janvier 1973. Lorsqu’en ce premier jour de l’année, Hibernian inflige la pire défaite de son histoire à Hearts, à Tynecastle Park. « J’étais au 7-0. J’avais neuf ans, j’étais avec mon père. C’était incroyable. L’ambiance, le score... Je pense que l’on n’a jamais égalé ce jour-là. C’est le plus beau derby auquel j’ai assisté, » raconte-il, ému, pointant du doigt le programme du match qui trône sur le mur derrière lui. 100 livres, le plus cher de sa boutique. Pas de score fleuve ce soir. Les derniers déplacements d’Hibernian chez Heart of Midlothian inspirent à la prudence. Brian Johnson voit un match nul.

« Un derby ne ressemble à aucun autre match. La forme des deux équipes, les blessés, cela ne change pas grand-chose. On est dans une autre dimension. Un derby rime forcément avec rivalité. AC Milan-Inter, tous les derbys de Londres, Manchester United-Manchester City, et bien sûr Celtic-Rangers, à Glasgow, qui est sûrement le plus beau derby du monde. En tout cas je le pense. Les rivalités sont énormes. Mais après la rencontre, ici tu peux aller boire un coup et être bons amis. Certes, nous ne sommes pas aussi amicaux qu’à la fin d’un match de rugby. Quoique. A la fin d’un match entre l’Angleterre et l’Écosse, pas sûr qu’on aille boire un coup. Les Anglais sont arrogants. Au passage, ma femme est anglaise, donc si elle lit ça je suis mort (rires). Bizarrement, j’aime regarder jouer la sélection anglaise de football, alors que je déteste regarder jouer l’Écosse. Ils sont tellement mauvais. Vraiment nuls. Bref, je m’égare... »

Deux clubs pas si différents ?

Au jeu des différences, Brian Johnson explique que les deux clubs d’Edimbourg disposent de budgets similaires. Si les Jam Tarts sont à l’origine des gamins perdus à qui on a demandé d’aller jouer plus loin, le club d’Hibernian a lui été créé par des Irlandais, catholiques, rappelle-t-il. Et si le quartier de Leith, qui englobe le port de commerce, donne l’image d’un club fréquenté par la classe ouvrière, l’homme derrière le comptoir réfute cette hypothèse. « Je crois qu’il s’agit tout simplement de gens différents. Comme à Paris. Tout le monde n’adhère pas au Paris Saint-Germain. Certains n’apprécient pas que l’argent puisse acheter le football. » Hibernian était également appelé le club des Bohémiens, dont les supporters avaient ce côté artistique, non-conformiste. Hearts était lui le club de l’establishement, du pouvoir en place. C’est de là que vient la rivalité. « Aujourd’hui, c’est simplement un choix entre deux équipes. Les gens choisissent entre les deux et vont au match, » éclaire Brian Johnson.

16:30. Le temps semble suspendu dans la boutique d’Albion Road. Un visiteur relance l’horloge au moment où il franchit le pas de la porte. De nouvelles reliques pour le fan inconditionnel de Franck Sauzée. Un amour né de la venue de l’ancien international français chez les Hibs, en 1998. Il y termine sa carrière et reste à ce jour « le dernier gentleman » du club de Leith, selon notre hôte. « Il a fait ses débuts face à Falkirk, » se souvient-il. « C’était en janvier, ou en février, la pelouse était détrempée. C’était devenu de la boue. Il a fait étalage de toute sa classe. Et les gens l’ont juste adoré au premier regard. Il n’allait pas très vite, comme à ses débuts, mais il savait si bien lire le jeu. Tu pouvais le voir disparaître et réapparaître à différents endroits du terrain, sachant ce qui allait se passer, c’était impressionnant. Il était juste brillant. Je crois qu’il a été le dernier joueur de classe mondiale que j’ai vu jouer pour nous. » On irait bien poursuivre la conversation au Four in Hand, pub du quartier, mais le derby approche. Il est temps de regagner Gorgie.

Rugby, Football, Cricket...

La voie ferrée sépare Tynecastle de Murrayfield, enceinte habituellement réservée au Rugby, berceau du XV du Chardon, qui le dimanche précédent respirait au rythme du football. On y jouait la demi-finale de la Betfred Cup entre Heart of Midlothian et le Celtic. Rencontre facilement remportée par les troupes de Brendan Rodgers (0-3), lors de laquelle l’attaquant des Jambos Steven MacLean s’est illustré en saisissant les « parties intimes » du milieu des Hoops Eboue Kouassi. Un geste qui prive l’attaquant du match de ce soir et que Neil Lennon, le coach d’Hibernian, a évoqué avec humour avant le derby, n’espérant pas que son équipe serait victime de ce genre de « vilains tours » le soir d’Halloween, proposant que ses joueurs jouent avec des coques, comme le font les joueurs de cricket, sport phare du pays.

Un coach d’Hibernian qui avait également déclaré qu’il anticipait un match difficile, catégorique sur le fait que l’étroitesse du terrain de Tynecastle Park rendait la tâche difficile à toute équipe visiteuse. Le fait est que si l’on regarde depuis la Main Stand la tribune opposée et que l’on tend la main, un effet d’optique, couplée aux effets d’une pinte de trop, peut laisser penser qu’il serait possible, en y mettant du sien, de sauter d’une rive à l’autre. Côté architecture, finie la tribune basse, couverte d’un toit en taule, à la manière de Craven Cottage à Londres, ou du mythique Stade Bauer de Saint-Ouen. Œuvre du célèbre architecte Archibald Leitch, papa des stades les plus mythiques du Royaume-Uni, l’ancienne Main Stand a été démolie l’an passé, laissant place à une tribune latérale flambant neuve de 7000 places.

Fish and chips et programmes à 3,50 livres

18:00. Nul besoin d’arriver en avance à Tynecastle Park, même un soir de derby. À moins de deux heures du coup d’envoi, les abords du stade sont déserts. Seuls quelques fans des Jam Tarts passent par le Gorgie Fish Bar, unique fast-food local, avant de rallier le Tynecastle Arms, pub d’habitués bien gardé par trois colosses tout droit sortis de Snatch. Alors que la nuit tombe doucement sur Édimbourg, les vendeurs de programmes traînent leurs stands et leur spleen sur les trottoirs de Gorgie. Le jeune défenseur prêté par Burnley, Jimmy Dunne, fait la une du programme du jour. Vendu 3,50 livres, les spectateurs en laissent souvent 5. Pas de vendeurs d’écharpes, on est entre habitués. Après une journée de marche, on pénètre dans la Main Stand comme on arrive au bureau le lundi matin. Un immeuble à la façade vitrée, sur laquelle scintille le logo du club local.

Blessé au genou lors de la demi-finale de coupe face au Celtic (0-3), dimanche, véritable poumon du Heart of Midlothian, l’international écossais Steven Naismith manquera les huit prochaines semaines de compétition. Absent du derby, c’est tout le peuple marron qui tremble. Celui que l’on surnomme « Naisy » - clin d’oeil à Nessy, mythique monstre du Loch Ness qui réside un peu plus au nord - avait grandement contribué au début de saison tonitruant des Jam Tarts (11 buts). Craig Levein a eu beau dire qu’il « ferait avec », en conférence de presse, l’enchaînement des matches a eu raison de son effectif. Et c’est au plus profond de son « Coeur » que le coach doit aller puiser pour tenir tête aux Hibbies dans le derby. Au coup d’envoi, c’est Peter Haring, défenseur central de formation, qui évolue à la pointe de l’attaque.

D’un coup, la ferveur s’élève de Tynecastle Park !

19:45. Avant le coup d’envoi, Tynecastle Park se tait. Hommage aux victimes du crash d’hélicoptère de Leicester. Un « Come on Hearts » vient briser le silence monacal. Andrew Dallas siffle le coup d’envoi et Florian Kamberi, l’attaquant suisse d’Hibernian, engage. Sur la première action, l’ailier des Jambos Sean Clare vient découper Darren McGregor, qui se relève, titube et vient bousculer à son tour Callum Morrison. Le stade gronde ! Le derby est lancé ! Chaque tacle voit des groupes de supporters se lever, accompagnant son auteur, la mâchoire serrée, un cri qui se prépare à sortir du fond de la gorge. La Main Stand répond à la Wheatfield Stand côté Hearts. Deux tribunes qui cernent les 3329 supporters d’Hibernian qui ont investi la Roseburn Stand, réservée aux visiteurs. « We are Hibernian FC, we hate Jam Tarts, and we hate Dundee, we will fight wherever we may be, Cos we are the mental HFC ! Ally, Ally, Ally, Oh ; Ally, Ally, Ally, Oh ; Hibernian FC, from the capital ! » chantent les fans des Hibs.

Les supporters d’Hearts répondent avec le chant d’Hector Nicol. « H-E-A (H E A) ....... R-T-S (R T S), If you cannae spell it then here’s what it says, Hearts, Hearts, Glorious Hearts, It’s down at Tynecastle they bide, The talk of the toon are the boys in maroon, And auld reekie supports them with pride... » À proximité du poteau de corner, à la jonction entre Weatfield et Roseburn, les supporters des deux camps s’invectivent. Les plus virulents sont peu nombreux. Le jeu est haché. Le panneau d’affichage ne semble pas fonctionner, qu’importe, chacun a sa montre et le score est nul et vierge à la pause. Un premier acte dominé par les visiteurs et dans lequel le pied droit de l’international Espoirs Stevie Mallan a étincelé. Dans les tribunes, les bonnets sont déjà de sortie. On arbore des tenues de ville. Peu de couleurs, peu de maillots. L’écharpe est le signe de ralliement. Les buvettes se remplissent.

L’heure de jeu signe le début du chaos

20:45. Accompagnés par Hey Jude, les joueurs sont de retour, à commencer par les Marron-et-Blanc. Les Hibs sont conspués lorsqu’ils reviennent. Les jeunes Jambos qui ont eu la chance d’intégrer le groupe pro saluent leurs partenaires de l’Academy venus assister au match et positionnés derrière le banc. « Let’s make some noise » crie le speaker ! C’est pourtant le silence qui se fait au coup d’envoi. Il va falloir se réchauffer. Mangés dans les duels dans le premier acte, auteurs de passes pour personne, les joueurs d’Hearts semblent repartir de plus belle. Mais le public ne lâche rien. 16 000 acharnés applaudissent la frappe en pivot du jeune Sean Clare qui file à côté. On n’a pas à faire à un public qui se contente de peu, mais à des supporters à fond derrière les leurs. Les Jam Tarts cherchent à relancer proprement et les trois quarts du stade apprécient, mais ils finissent par paniquer et le bulldozer Clévid Dikamona dégage tout ça.

21:00. L’heure de jeu signe le début des hostilités sur et en dehors du terrain. Le n°10 des Hibs, Martin Boyle, en vient aux mains avec le latéral des Jambos, Michael Smith. Distribution de cartons. Dans la foulée, Ben Garuccio vient provoquer Florian Kamberi après une faute de celui-ci sur Oliver Bozanic. Sur la touche, Neil Lennon menace d’envahir la pelouse et pointe du doigt le joueur d’Hearts. L’arbitre sort un deuxième jaune pour le 22 vert-et-blanc ! Le rouge suit. Tynecastle Park exulte. Attendu par la presse écossaise pour remplacer Naismith au coup d’envoi, Craig Wighton entre en jeu chez les Jambos. Le derby bascule dans le tragique quelques instants plus tard, lorsque le portier du club local Zdenek Zamal est frappé au visage par un supporter des Hibs placé derrière son but, au moment où il allait récupérer le ballon. Remis sur pieds par Jimmy Dunne, le gardien reprend sa place, l’arbitre faisant signe de jouer. Comme un détail d’une soirée qui dérape.

Les supporters des Hibs se moquent, lui reprochant d’en avoir rajouté. Le portier les applaudit avec ironie. Un fumigène couleur marron est lancé sur la pelouse depuis la Main Stand. Puis un autre, depuis Wheatfield Stand. Les supporters locaux sont prêts à en découdre. Les trois tribunes se répondent, avec des chants hostiles. Sur le terrain, Hearts cherche à profiter de sa supériorité numérique. Mais chaque duel est l’occasion de joutes torse contre torse. Ce derby commence à sentir la poudre et le football a un rôle de figurant ce soir. Sur les bancs, Lennon est hors de lui, Levein garde son calme. Son adjoint se charge de faire le show. Le Camerounais Arnaud Djoum s’évertue à poser le jeu, mais le temps presse. À quelques instants du coup de sifflet final, Clévid Dikamona trouve le poteau après une sortie manquée d’Adam Bogdan, portier des Hibs. Le quatrième arbitre ajoute 4 minutes, le public exulte !

Fausse joie et pièce de la discorde en épilogue

La délivrance ? Tynecastle Park explose lorsque Clévid Dikamona prolonge de la tête un ballon qui traîne devant le but ! Le défenseur arrivé à Hearts cet été pense inscrire son nom au tableau des légendes qui ont marqué dans le derby, mais l’arbitre ramène tout le peuple marron à la réalité. Hors jeu. Sur la touche, Neil Lennon se tourne vers la Main Stand et jubile, avant de tomber au sol. Alors qu’il demandait à la foule de se rasseoir après le coup de sifflet de l’arbitre, le coach des Hibs a reçu une pièce de monnaie dans le visage. Après quelques secondes au sol, entouré des médecins, il se relève et le match reprend. L’arbitre n’a pas vu ce qui s’est passé. Les supporters des Hibs calment les ardeurs adverses et se moquent. Craig Levein prend des nouvelles de son homologue. Tout est allé trop vite. Les deux équipes pensent avant tout à terminer ce match. Mais le mal est fait. Sur ce vilain tour, le derby d’Halloween prend fin.

Si comme le disait Brian Johnson, « aujourd’hui, chacun choisit un des deux clubs, va au match et tout le monde boit un coup après », il semble que les racines de la rivalité subsistent chez une jeunesse qui cherche à se faire une place en reproduisant les codes des anciens. Le drapeau irlandais est fièrement sorti dans la tribune Roseburn, réservée aux Hibs. Les visiteurs sont cernés par les plus fervents supporters des Jam Tarts. Des gamins qui brandissent l’Union Jack en signe de provocation. L’establishement face aux racines bohémiennes des émigrés catholiques irlandais. Les coupes de cheveux sont elles bien les mêmes. Bien dégagé derrière les oreilles. Alors que les travées se vident, les gestes obscènes des deux factions sont accompagnés de sourires malicieux. On se promet de s’attendre à l’extérieur. Presque un jeu. Dans la bonne humeur, malgré la tension, les stadiers prient les jeunes excités de quitter la tribune. On prend le train en route.

Rencontre avec un Jambo

22:00. Il est dix heures du soir et le silence se fait aux abords de Tynecastle Park. À l’angle de Gorgie Road, le Tynecastle Arms se remplit à mesure que les verres se vident. C’est par une porte dérobée, attenant à la tribune Wheatfield, qu’Arnaud Djoum, comme ses coéquipiers, quitte Tynecastle Park. À pieds, capuche vissée sur la tête, tenue training et jambes lourdes, le numéro 10 d’Heart of Midlothian retrouve des proches. Il s’engouffre dans une voiture, et on le suit. Son ex-coéquipier et ami Ibrahima Sonko démarre et il ne faut pas longtemps au milieu box-to-box pour lâcher sa frustration, après un match à la saveur particulière et lors duquel il n’aura pas touché beaucoup le ballon. Un peu plus en deuxième mi-temps. Pas assez pour le combler. Après quelques hésitations, dans un quartier de Gorgie peu réputé pour son animation en milieu de semaine, même les soirs de matches, un restaurant mexicain de Dundee Street fera l’affaire. Le joueur des Jambos aime la discrétion, surtout après un derby non remporté.

Ce soir, Arnaud Djoum a disputé son sixième derby d’Edimbourg sous les couleurs de Heart of Midlothian. Après avoir affronté le voisin d’Hibernian à cinq reprises en Coupe, l’international camerounais de 29 ans disputait son premier derby en Scottish Premiership, à Tynecastle Park. Un match qui le laisse sur sa fin. « On aurait dû un peu moins se focaliser sur l’adversaire et un peu plus sur notre jeu. J’étais très frustré, je suis un joueur qui aime bien avoir le ballon dans les pieds, faire le jeu. En première mi-temps, je n’ai pas touché beaucoup le ballon. On a trop été obsédé par le derby, par le combat, le fait de devoir se battre. Donc on a oublié totalement de jouer au football. C’est aussi ce que nous a dit le coach à la pause. C’est bien d’être là dans les duels, mais il faut aussi poser le jeu et jouer au ballon. En deuxième mi-temps cela a été un peu mieux. L’expulsion du joueur d’Hibernian nous a facilité la tâche. »

« Tu peux perdre tous les matches, celui-là tu dois le gagner »

« Peu de nos joueurs étaient habitués. Ils savent maintenant qu’il faut aussi jouer au football dans un derby, » a-t-il ensuite rappelé. Installé à Édimbourg depuis 2015, Arnaud Djoum vient de débuter sa quatrième saison sous le maillot des Maroons. Habitué des joutes face aux Hibs, il est le plus ancien de l’effectif de Craig Levein. « J’y ai été préparé. Le derby est un match plus difficile que les autres. Il faut le gagner. Pour les fans, c’est quelque chose de très important. Il en va de la suprématie d’une équipe sur une autre, dans une même ville. Tu peux gagner tous tes matches, perdre tous tes matches, celui-là tu dois le gagner, tu n’as pas d’autre alternative. C’est vraiment spécial. J’ai appris depuis que je suis ici que pour ce genre de match il faut être prêt et essayer à tout prix de l’emporter. »

23:30. On laisse Arnaud Djoum avec le sourire, malgré la fatigue. Il doit récupérer et déjà se préparer à un déplacement périlleux à Glasgow, pour y affronter le Celtic, dauphin des Jam Tarts, trois jours plus tard (défaite 5-0 d’Hearts, ndlr). Ce soir, malgré les efforts et le résultat mitigé, le milieu de terrain sait qu’il n’arrivera pas à dormir. « L’excitation d’après-match », dit-il. On se laisse glisser sur le trottoir humide qui mène jusqu’à Ardmillan Terrace, las. Les chants de quelques supporters joyeux brisent le silence de la nuit. Hommage aux « mecs de Gorgie ». Au bar de l’Ardmillan Hotel, des supporters d’Heart of Midlothian tentent d’oublier le triste résultat du soir en vidant des pintent sous les yeux des deux tenancières, qui les accompagnent volontiers. On profite des derniers instants du mois d’octobre. Demain, 1er novembre, chacun cherchera des explications aux événements survenus à Tynecastle Park.

Réveil difficile, après le « derby de la honte »

9:00. Jeudi matin, fête de tous les saints. La sonnerie de la Tynecastle High School retentit et les écoliers en chemises blanches et cravates se pressent pour ne pas arriver en retard. Un père dépose son fils à la Tynecastle Nursery School, accolée à l’entrée du stade. On se demande si la jeunesse d’Edimbourg a assisté au triste spectacle de la veille, dans le théâtre qui les surplombe. S’ils n’en ont pas eu connaissance, les journaux vendus sur Gorgie Road les informent. « Soir de derby de la honte » pour le Scotsman, qui en page intérieure titre « Score de parité lors d’une soirée d’ignominie » ; « Espèce de lâche » pour l’Edimbourg Evening News, qui reprend les mots de Neil Lennon. « Scandale » titre enfin le Scottish Sun. Les deux coaches réclamant que les auteurs des faits soient retrouvés et punis.

Quelques jours après les incidents, un graffiti aperçu aux abords de Tynecastle Park (« Pendez Neil Lennon ») a ravivé les braises encore chaudes du clash d’Halloween. Le manager des Hibs ne tardant pas à réagir par voie de presse, exprimant son effroi face au « problème majeur de racisme anti-irlandais encore prégnant dans une Écosse qui se dit inclusive », dénonçant « des méthodes dignes du Ku Klux Klan ». Alors que les dirigeantes des deux clubs parlaient de concert pour dénoncer les actes dramatiques du derby, révélant que cinq personnes avaient été arrêtées « grâce à la collaboration de supporters des deux camps », dont un homme de 25 ans coupable d’avoir agressé l’arbitre assistant, le portier tchèque des Jam Tarts s’adressait lui à son agresseur, via les réseaux sociaux. « Le résultat d’hier a été 0-0, mais tout le monde sait qui sont les perdants... tu m’as frappé au visage, j’ai pu continuer-rien de grave, mais j’ai de la peine pour toi, et les tragédies personnelles qui t’ont forcé à te comporter comme ça. Nos enfants regardent les matches et je suis sûr qu’ils peuvent reconnaître leurs vrais héros ».

Le 29 décembre prochain, après un enchaînement de sept matches en trois semaines, les deux clubs d’Edimbourg se retrouveront pour un nouveau derby, à Leith cette fois, dans l’antre d’Easter Road. Là-bas, les certitudes seront inversées. Hearts restant sur 5 défaites chez son voisin, n’y ayant plus remporté le moindre match depuis quatre ans et demi et une victoire 2-1, avant que les deux frères ennemis aux destins liés ne soient relégués en deuxième division. Alors que les pensionnaires de Tynecastle Park étaient remontés l’année suivante, coiffant leur rival, les Hibs allaient devoir laisser la priorité aux Rangers, promus la saison d’après, avant d’enfin retrouver l’élite grâce à titre de champion de D2 en 2017. Bien accrochés en première partie de classement, les deux clubs d’Edimbourg ont aujourd’hui les armes pour contester, sur le terrain, la domination de Glasgow. Pour y parvenir, ils devront seulement savoir, si ce n’est s’entendre, s’ignorer.

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