158 points engrangés sur 177 possibles (soit 50 victoires, 8 nuls et 1 défaite en 59 matches). C’est le bilan du Liverpool FC en Premier League depuis l’intronisation de Pepijn Lijnders en tant qu’assistant coach principal de Jürgen Klopp en juin 2018. Ajoutez à cela une Ligue des champions + 1 Supercoupe de l’UEFA et 1 Coupe des mondes des clubs remportées en 2019 et vous obtenez un bilan impressionnant qui n’est sans doute pas le fruit du hasard mais bien celui du travail acharné du staff technique du club et notamment celui de Lijnders. L’autre “Pep” de Premier League est largement moins célèbre que son homonyme catalan mais sa méthodologie et la qualité de son travail méritent d’être autant reconnues du grand public.

Un voyage tactique initiatique au PSV Eindhoven et au FC Porto

Âgé seulement de 36 ans, le Néerlandais n’a pas eu la joie d’être footballeur professionnel. Milieu de terrain prometteur dans le club amateur du SVEB (club de 7e division néerlandaise situé dans le petit village de Broekhuizen), il décide de se consacrer pleinement à une carrière d’entraîneur à seulement 17 ans après une grave blessure au genou. À 18 ans, son oncle, qui est à l’époque président du SVEB, lui dégote une place d’entraîneur adjoint de l’équipe sénior 2 avant de le promouvoir en tant que responsable de leur académie de football. À 20 ans, il décroche un stage de rêve au PSV Eindhoven et il se fait remarquer par les dirigeants et entraîneurs en place. Si bien, qu’on lui propose de rester au sein du club avec à la clé un contrat à temps plein et de nouvelles responsabilités dont celle de développer les jeunes. De 2002 à 2007, Lijnders accroît son appétence pour la tactique et le développement individuel des joueurs. Il n’est d’ailleurs pas rare de le voir fouiller dans les archives du club pour enrichir ses connaissances et ses compétences tactiques.

C’est durant cette période qu’il se lie d’affection pour le concept de “football total” et qu’il se forme aux idées de Wiel Coerver, dont la méthode consiste à développer au maximum la qualité technique individuelle d’un joueur avec le ballon avant d’y intégrer progressivement des notions collectives et tactiques. Cela peut se résumer grossièrement par une répétition quotidienne de gammes techniques (ex : conduites de balle, dribbles, jongles, passes, tirs) avec une intégration progressive de contraintes tactiques (opposition, prise de décision). Au PSV, il aide à développer des talents comme Memphis Depay ou encore Andreas Pereira, et il est également envoyé dans le monde entier pour donner des conférences sur l’entraînement des jeunes joueurs et partager ses connaissances. Les rencontres lui donnent de nouvelles opportunités et le FC Porto décide de l’enrôler en 2007 en tant que responsable du développement des joueurs de l’académie avec Luis Castro, actuel entraîneur du Shakhtar Donetsk. Son passage à Porto lui permet de notamment de travailler avec différentes équipes du club (des U19 à l’équipe première) et avec des entraîneurs de qualité comme André Villas-Boas mais aussi de continuer à développer des talents prometteurs comme João Félix, André Gomes, Diogo Dalot ou encore André Silva.

Mais au Portugal, Lijnders se familiarise surtout avec la périodisation tactique en côtoyant Victor Frade, son inventeur et mentor de José Mourinho. La périodisation tactique, c’est tout simplement une façon de concevoir l’entraînement d’une manière globale où chaque aspect fondamental de la performance (la tactique, la technique, le physique, le mental) n’est plus travaillé de manière isolée mais intégré dans chaque exercice. En gros, les aspects physiques, techniques, tactiques, mentaux sont travaillés en même temps et ensemble lors de chaque exercice plutôt que séparément. (Nous vous donnerons un exemple un peu plus tard dans l’article). En 2014, le nom de Lijnders et ses idées dépassent les frontières. Manchester United et l’Ajax Amsterdam sont prêts à l’engager mais c’est finalement Liverpool, sur les recommandations de Brendan Rodgers (entraîneur du club à l’époque et qui a été séduit par les connaissances de Lijnders sur le contre-pressing) et du responsable de l’académie Michael Beale, qui le signe en 2014 pour s’occuper des U15 et U16 du club.

D’entraîneur de jeunes à entraîneur adjoint puis enfin entraîneur principal

Fraîchement débarqué à Liverpool, Pep Lijnders entame sans tarder son travail de sape. Le club de la Mersey compte sur lui pour faire ce qu’il sait faire à merveille : développer et révéler des jeunes. Avec les U15, il fait d’un certain Trent Alexander-Arnold son capitaine. Le joueur évolue à l’époque en tant que n°6 dans un 3-4-3 en losange inspiré du dispositif préféré de Johan Cruyff, l’un des pères spirituels de Lijnders. C’est sous la houlette de Lijnders qu’Alexander-Arnold développe son intelligence tactique et sa science de la passe qui sont aujourd’hui plébiscitées. D’ailleurs, les séances d’entraînement d’Alexander-Arnold avec Lijnders se prolongeaient parfois jusqu’à ce que les lumières du stade s’éteignent, histoire de tutoyer l’excellence. Instigateur principal de sa venue chez les Reds, Brendan Rodgers propose au Néerlandais un poste d’entraîneur adjoint seulement un an après son arrivée au club. Offre qu’il accepte volontiers.

Malheureusement, suite aux mauvais résultats de Liverpool au début de la saison 2015/2016, l’entraîneur nord-irlandais prend la porte et Lijnders commence à s’inquiéter de son avenir. « Lorsque Brendan a été limogé, je fus vraiment bouleversé. Je l’ai appris aux informations télévisées et je l’ai appelé immédiatement. Vingt minutes plus tard, Mike Gordon (l’un des principaux propriétaires du club, ndlr) m’a appelé.(...) Il m’a dit : "Pep, tu restes là, tu feras partie de l’équipe avec le nouvel entraîneur, mais j’ai besoin de ton aide". Ils avaient besoin d’une semaine pour tout organiser et il voulait que je prenne en main l’équipe moi-même. J’ai essayé de maintenir Liverpool en vie », a raconté l’entraîneur néerlandais à The Athletic. Nommé entraîneur principal du Liverpool FC en octobre 2015, Jürgen Klopp débarque au club avec son adjoint de toujours, Zeljko Buvac, et désire consolider son staff avec un entraîneur des gardiens et un chercheur en science du sport. Mais Mike Gordon lui rappelle que Lijnders doit absolument être intégré à son staff. Ce qui sera chose faite et deux mois après ses débuts avec les Reds, Klopp appelle Mike Gordon pour lui dire : « Mike, tu avais complètement tort quand tu m’as dit que j’apprécierai Pep. Je ne l’apprécie pas, je l’adore ! »

Comme l’atteste ce témoignage, la relation entre Lijnders et Klopp devient rapidement fusionnelle. Les deux hommes s’apprécient, s’admirent et partagent la même idée du jeu et de l’entraînement. Klopp étant un adepte reconnu du contre-pressing (presser immédiatement le ballon afin de récupérer le ballon moins de 7 secondes après sa perte, ndlr), les connaissances de Lijnders sur le sujet font évidemment mouche auprès de l’entraîneur allemand qui n’hésite pas à lui donner de plus en plus de responsabilités lors des entraînements. « Pendant les premiers mois, j’avais l’impression de toujours écrire, probablement une page A4 tous les jours, avec toutes les indications qu’il donnait aux joueurs. Vous avez besoin de savoir exactement ce que l’entraîneur veut. Coacher est facile, mais savoir quoi coacher est beaucoup plus difficile. Jürgen avait une façon d’entraîner et d’effectuer des exercices qui étaient proches de la mienne. C’était tellement agréable de trouver quelqu’un de si bon  », a témoigné Lijnders toujours chez The Athletic.

Alors que le mariage entre les deux hommes semble parfait, l’entraîneur adjoint néerlandais reçoit une proposition lors du mercato hivernal de la saison 2017/2018 de la part du club du NEC Nimègue, en deuxième division néerlandaise, pour devenir l’entraîneur principal du club qui joue alors la montée. S’il avait auparavant refusé des offres similaires, Lijnders finit par accepter ce nouveau challenge, bien motivé par l’idée de se rapprocher de son père, alors gravement malade. De retour aux Pays-Bas, et enfin intronisé en tant qu’entraîneur principal d’une équipe première, tout ne se passe pas comme prévu pour Pep. Le NEC Nimègue termine troisième du championnat et rate la montée automatique avant d’échouer lors des Playoffs pour l’ascension en Eredivise.

Un échec que relativise Lijnders, qui aime souvent citer Albert Einstein ou encore Theodore Roosevelt dans ses interviews : « je suis allé dans un club très traditionnel et historique, l’un des plus grands aux Pays-Bas, qui n’était pas dans un bon moment et qui a eu beaucoup de problèmes. En tant qu’entraîneur, vous avez beaucoup plus de communication avec l’équipe et au début, cela a très bien fonctionné. Je pense que l’une de mes forces c’est d’expliquer les choses. Le problème ensuite quand on est entraîneur principal, c’est de guider et de gérer les attentes des gens autour de vous lorsque les choses ne vont pas bien. Quand vous avez quelques mauvais résultats, vous devez garder tout le monde dans la même direction et les convaincre que la façon dont vous vous organisez est toujours la bonne. (...) En tant qu’entraîneur, vous devez vraiment apprendre avec le temps, vous devez apprendre des erreurs que vous faites, vous devez apprendre des situations. Au fond de moi, je me suis toujours dit : "comment Jürgen aborderait-il cette question ?" Cette demi-année était vraiment importante pour moi. Je ne pourrais pas soutenir Jürgen comme je le fais maintenant si je n’avais pas eu cette courte période dans un autre club. Je le respectais déjà beaucoup, mais je le respecte encore plus après avoir occupé ce poste et vu ce qu’il t’arrive en tant que numéro un. »

Un vrai pouvoir décisionnel et des entraînements particulièrement stimulants

Après cet échec, l’entraîneur néerlandais décide de rompre son contrat avec le NEC Nimègue, d’un consentement mutuel dès le 17 mai 2018. Klopp qui vient de voir son fidèle adjoint, Zeljko Buvac, quitter Liverpool en plein mois d’avril saute sur l’occasion. « Jürgen m’a appelé très tôt. Ce n’était pas après la saison, c’était pendant la saison dès le mois d’avril. Il m’a dit qu’il cherchait un nouveau numéro 2. Il m’a expliqué qu’il ne faisait pas de liste, il m’a dit : "je ne fais que te le demander". Je ne m’y attendais pas. J’ai répondu "oui" tout de suite », confesse Lijnders qui fera même le déplacement à Kiev pour assister à la finale de C1 perdue par Liverpool contre le Real Madrid en 2018. Officiellement de retour à Liverpool en juin 2018, Pep Lijnders devient l’adjoint principal de Klopp et donc le N°2 du club. Son rôle et ses tâches évoluent puisqu’il a désormais toute la responsabilité du processus d’entraînement de l’équipe. Il conçoit donc toutes les séances d’entraînement, en collaboration avec Klopp et Peter Krawietz qui est l’analyste vidéo de l’équipe, et il les anime une fois sur le terrain.

Depuis son retour à l’été 2018, Lijnders a donc un vrai pouvoir décisionnel sur le contenu des entraînements et la façon dont l’équipe évolue sur le terrain. Les entraînements qu’il propose sont toujours plus créatifs et stimulants pour les joueurs. Son but a toujours été de faire évoluer les joueurs tant sur le plan technique mais aussi mental. Il cherche constamment à créer cette stimulation chez les joueurs et ils s’inspirent aussi parfois d’eux. Un des exercices qu’il aime proposer a été rebaptisé "le toro de Milly" (en référence à James Milner). L’exercice est simple et reprend les concepts de la périodisation tactique, évoquée précédemment. Liverpool étant une équipe qui cherche constamment à contre-presser afin de récupérer le ballon haut sur le terrain et profiter des transitions rapides pour déstabiliser ses adversaires, le traditionnel toro a été modifié afin de correspondre à l’identité de jeu des Reds. "Le toro de Milly" consiste donc à opposer 5 joueurs offensifs à 2 joueurs défensifs. Les 2 défenseurs ont pour consigne de récupérer le ballon avant que les attaquants réussissent à s’échanger six passes entre eux. S’ils réussissent, les deux défenseurs peuvent alors intégrer (en même temps) l’attaque.

Par contre, s’ils n’y arrivent pas, seul le joueur qui parviendra finalement à intercepter le ballon pourra passer en attaque. Cet exercice a été inspiré par James Milner, car ce dernier a justement cette faculté à récupérer le ballon rapidement après sa perte. Cet exercice respecte aussi les fondamentaux de la périodisation tactique car aussi simple soit-il, il permet : 1) de perfectionner un concept tactique essentiel de l’équipe : le contre-pressing (récupérer le ballon en moins de 7 secondes) ; 2) de faire un travail avec une grande intensité physique, car les attaquants et surtout les défenseurs doivent vraiment s’engager pour accomplir leur mission ; 3) de travailler des réflexes sur les transitions défense-attaque et il favorise donc la concentration et la prise de décision rapide ; 4) il développe la solidarité entre joueurs car les deux défenseurs s’engagent pleinement pour récupérer rapidement le ballon afin de permettre à son coéquipier de défense de passer aussi attaquant même s’il n’intercepte pas lui-même le ballon. Parmi les autres exercices qu’aime proposer Lijnders, il y a des matches en tiroir à 3 équipes (avec deux équipes sur le terrain et une en attente sur le côté). L’équipe en possession de la balle dispose de 40 secondes pour marquer un but. Si elle n’y parvient pas, elle est remplacée par l’équipe en attente. Cet exercice stimule la création d’occasions, les projections et les transitions rapides, qui caractérisent aussi le jeu de Liverpool.

Pour vous donner un aperçu du souci du détail de l’entraîneur adjoint néerlandais voici deux anecdotes datant de mai 2019. Juste avant la demi-finale retour de Ligue des champions contre le FC Barcelone, et l’exploit retentissant des Reds (0-3 ; 4-0), Lijnders a envoyé un e-mail à tous les membres du club. Dans son message, Pep insistait sur le fait que les ramasseurs de balle devraient s’imprégner d’une consigne pour le match du soir : « ils doivent donner le ballon le plus rapidement possible aux joueurs de Liverpool sur chaque remise en jeu. » Le Néerlandais a bien précisé que les ramasseurs de balle du club « pouvaient faire la différence ce soir ». L’histoire retiendra que le 4e but des Reds contre le Barça, celui de la qualification, a été consécutif à un corner rapidement joué par Alexander-Arnold grâce à la réactivité du ramasseur de balle près du poteau de corner…

Une fois le billet pour la finale de C1 en poche, Lijnders a passé de nombreuses heures à chercher un adversaire pouvant copier à la lettre le style de jeu de Tottenham et aussi un endroit pour disputer un match amical dans des conditions similaires à la future finale de C1 à Madrid. Au final, Lijnders a réussi à organiser un match amical à Marbella (en Espagne) entre Liverpool et l’équipe B du Benfica Lisbonne, avec des consignes précises sur la manière dont il aimerait voir évoluer l’équipe adversaire (un jeu calqué donc sur le style de jeu de Tottenham), une semaine pile avant la finale de la Ligue des champions. Liverpool s’est imposé 3-0 dans ce match disputé à huis clos et dans un anonymat total. Et ce qui frappe, c’est que dans une vidéo du match amical publiée sur le site des Reds après la finale de Ligue des Champions, on peut s’apercevoir que l’action ayant amené le penalty de Mohamed Salah dès la 2e minute de la finale de la Ligue des champions avait été travaillée lors du match face à Benfica (voir la vidéo ci-après).

On peut voir sur cette séquence que Sadio Mané avait été cherché et trouvé rapidement dans la profondeur juste après la perte du ballon des adversaires au milieu de terrain soit exactement ce qui s’est passé dès les premières secondes contre Tottenham une semaine plus tard… Voilà qui résume bien l’importance de Pep Lijnders à Liverpool, qui aura peut-être un jour la chance d’être sous les feux des projecteurs et de succéder à Klopp en tant qu’entraîneur principal des Reds ? Peut-être que cela ne fait pas partie de ses projets et que le travail de l’ombre lui correspond mieux. Et ça tombe bien, son contrat en tant qu’entraîneur adjoint de Liverpool se prolongera jusqu’en 2024 ! Pep Lijnders aura alors 41 ans (il est né le 24 janvier 1983), encore plus d’expériences et encore tout l’avenir devant lui.