Foot Mercato : Comment avez-vous attrapé le virus du football ?

Sonia Souid : J’ai toujours été sportive. J’ai joué au volley-ball jusqu’en pros au VBC Riom Auvergne, près de Clermont-Ferrand d’où je suis originaire. Jusqu’à 18 ans, je faisais partie du Pôle Espoir volley-ball. J’ai grandi dans une famille de sportifs puisque mon père est préparateur physique dans le monde du football depuis des années. Il travaille actuellement au Qatar. Il est affecté au club du Qatar SC. Ça fait 15 ans qu’il est dans les pays du Golfe. Depuis toute petite, je le suis. Le football est une passion.

FM : Pourquoi être devenue agent de joueurs ?

SS : J’ai travaillé dans l’immobilier où j’étais apporteur d’affaires, j’ai vendu des appartements. J’ai aussi pris des cours d’art dramatique. Quand je suis montée à Paris à l’âge de 20 ans, j’ai fait énormément de choses. À un moment, je me suis dit que j’aimerai bien revenir dans le monde du sport. Un jour, mon père m’a lancé ce défi de passer cette licence d’agent. J’avais fait médecine avant de venir à Paris. Malheureusement, j’avais raté de quelques places. Je n’ai eu qu’un poste de sage-femme. C’est un métier qui doit être une vocation. Grâce à la médecine, j’avais cette rigueur du travail. J’ai tenté ma chance en décembre 2009 et j’ai eu la joie d’obtenir ma licence du premier coup en mai 2010. On était 400 à la passer, 18 reçus et une seule femme. Aujourd’hui, on est 13 femmes sur les 360 agents licenciés auprès de la FFF.

FM : Comment se sont passés vos débuts ?

SS : Naïvement, je pensais que le plus dur était de passer la licence et que le reste serait plus facile. J’ai vite déchanté. Pour être agent, il faut aussi avoir une assise financière importante qui permet de voyager et de prendre en charge des frais assez conséquents. Il faut aussi avoir un réseau. Je n’avais ni l’un ni l’autre. Je partais de très loin. Donc je me suis dit, autant apprendre avec les plus grands. J’ai contacté la plupart des gros agents français. Certains ont pris la peine de me recevoir, d’autres non. Ceux qui m’ont reçu quand il m’ont vu débarquer se sont dit qu’est ce que c’est que cet ovni. À l’époque j’avais 25 ans. Ils m’ont dit d’abandonner. Malgré tout, il y a un agent qui s’appelle Louis Denolle, qui a accepté de me montrer un peu ce qu’était le métier d’agent. J’ai vu quelques matches avec lui. J’ai compris que c’était très fermé et que je n’avais pas le réseau.

FM : Vous êtes une femme persévérante. Vous n’avez pas lâché le morceau pour mener votre projet à bien...

SS : Je me suis dit autant m’appuyer sur une personne de confiance comme mon père. Je suis allée le voir au Qatar afin de savoir ce que je pouvais y faire. Je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas beaucoup d’agents qui connaissaient à la fois le marché là-bas et en Europe. Donc pourquoi pas être un pont entre la France et les pays du Golfe. Pour taper un grand coup, il fallait que je fasse une chose que personne n’avait faite avant. (...) Je leur ai proposé d’aider à élever le niveau de leur football. J’ai eu une conversation avec le président de la Fédération Emirati de Football. Je lui ai dit tous les joueurs de votre équipe nationale jouent aux Emirats, ce n’est pas ça qui va les faire progresser. Il faut que certains évoluent en Europe. C’est là que l’idée d’amener un joueur émirati en Europe a germé dans ma tête. J’ai proposé l’idée à Jean-Michel Aulas. Je savais qu’il développait des choses avec les pays du Golfe mais qu’il n’avait pas les bonnes clés pour ouvrir les bonnes portes. Après un an et demi de travail et un casse-tête incroyable, Hamdan Al Kamali a rejoint en janvier 2012 l’OL.

L’art du contre-pied

FM : Que vous a apporté ce transfert ?

SS : Ça m’a apporté une visibilité médiatique en France comme dans les pays du Golfe. C’était une première. Ca m’a apporté une crédibilité dans les pays du Golfe. À l’époque, les joueurs là-bas n’avaient pas forcément d’agent. C’est là où j’ai commencé à négocier certains contrats au Qatar ou aux Emirats et que j’ai commencé à avoir une assise financière, à voyager. C’est le tournant.

FM : Vous avez aussi fondé votre société ?

SS : Au début, j’ai monté seule ma société qui s’appelait Alliance sport management et conseils. J’étais avec mon frère. Il y a deux ans, le 2 avril 2013, on a eu l’opportunité de rejoindre le CSM Sport & Entertainment. C’est le 4e groupe mondial dans le domaine du sport. Il est présidé par Sebastian Coe. C’est là où j’ai rejoint Patrick Esteves que je connaissais avant. C’est quelqu’un de droit et qui s’y connait très bien en football. Il est jeune et dynamique comme moi. Donc à nous trois, mon frère Samy, Patrick et moi, on savait que ça pouvait fonctionner. On est tous jeunes, ambitieux et travailleurs

FM : Vous travaillez également avec beaucoup de joueuses. Pourquoi ce choix ?

SS : J’ai toujours eu envie d’aider certaines filles parce que je pense qu’elles ne déméritent pas. Elles se sacrifient comme les hommes. Je ne vois pas pourquoi elles ne pourraient pas optimiser au mieux leur carrière et avoir à la fin de leur carrière une assise financière intéressante. Ça m’a donné envie de les aider. J’ai toujours ce principe de dire que quand on s’intéresse à un domaine, il faut essayer de faire ce que personne n’a fait avant pour frapper un grand coup. On a travaillé pour faire un transfert payant entre deux clubs féminins. Début juillet 2013, on a conclu l’arrivée de Marie-Laure Delie au PSG. À la suite de ça, on a eu d’autres joueuses et Patrice Lair. Le football féminin est une chose qui me plaît. Mais plus que ça. J’ai créé une association qui s’appelait "Ballon Aiguille" afin d’aider à la promotion et au développement des sports collectifs féminins. Je n’avais pas envie de me limiter aux sports collectifs. Il y a un mois, j’ai créé une association qui s’appelle "Femmes et Sports". Le but est d’aider à la promotion et au développement des sports féminins, d’aider à faire en sorte que les filles soient un peu plus médiatisées.

FM : Parmi les autres gros coup à votre actif il y a aussi l’arrivée de Corinne Diacre à Clermont. Comment avez-vous eu l’idée de placer une femme à la tête d’une équipe professionnelle ?

SS : J’étais en train de regarder les filles et j’ai vu Sonia Bompastor. Je me suis dit que va-t-elle faire ? Pourquoi ne pas mettre une femme en tant qu’entraîneure de garçons. Je me suis documentée. Je me suis dit que ce n’était pas possible qu’une femme n’ait jamais eu cette opportunité. Il fallait essayer de remédier à ça. Un peu nerveuse, j’en parle à Patrick (Esteves) et mon frère. Je me suis dit qu’ils allaient me dire que j’étais complètement folle. Tous les deux réagissent plutôt bien. J’en parle à mon père qui me dit que je suis totalement folle, qu’il faut que j’arrête parce que je ne vais plus être crédible auprès des présidents. La complexité, c’était qu’il ne fallait pas trop en parler non plus pour pas que ça sorte. On est allé à Châteauroux et on a demandé conseil au président Bruno Allegre. Il n’était pas contre mais il était quand même réticent. Un jour, on a pris notre courage à deux mains et on a écrit un e-mail à Claude Michy, le président de Clermont. On avait déjà choisi Helena Costa. J’attends pendant 3 jours, aucune nouvelle. Puis il m’appelle et me dit que c’est une idée loin d’être saugrenue et que ça mérite réflexion. Après quelques rencontres, fin avril il me dit que c’est bon. C’était une joie incroyable. J’étais super contente pour les femmes que cette barrière se casse. Puis il y a eu cette grosse déception avec son désistement. Plus tard, le président Michy me donne le nom de Corinne Diacre et je la contacte. Après réflexion, elle a accepté le poste. Elle a eu le cran de le faire. Je pense que ça va devenir banal. Je suis sûre qu’un jour il y en aura d’autres et pas que dans le football.

Un agent qui aime la pluralité

FM : Quel est le premier joueur que vous avez représenté ?

SS : Le premier joueur qui m’a signé un contrat de mandat est Ismail Matar (Al Wahda). C’est l’un des meilleurs joueurs des Emirats. C’est une grosse star là-bas. C’est comme si j’avais signé Zidane. En France, le premier président qui m’a fait confiance est Jean-Michel Aulas, l’un des meilleurs présidents. Quand j’ai commencé, des personnes m’ont dit qu’il fallait y aller doucement et commencer avec des joueurs de CFA, CFA2, National. Mais je suis quelqu’un d’ambitieux. Après, il n’y a rien d’acquis dans la vie. Dans ce métier, il y a aussi de grosses déceptions. Le plus important c’est le travail et la persévérance.

FM : Vous vous occupez de combien de joueurs aujourd’hui ?

SS : Aujourd’hui, on a une quarantaine de joueurs dans différents championnats. C’est la force de notre agence. La plupart des agents en France sont franco-français. Nous, comme on fait partie d’un grand groupe avec 25 bureaux dans le monde forcément on est présent un peu partout. En Amérique du Sud, dans les pays du Golfe, en Asie, en Europe notamment au Portugal, en Espagne, en Belgique, en Angleterre. Patrick Esteves est parti plusieurs fois en Inde. Pour nous, il n’y a pas de sous marchés. Tous les marchés sont intéressants. On est en plein développement de ce réseau. On est très satisfaits par rapport à ça. On a d’ailleurs placé le premier joueur indonésien à évoluer en Europe. Il s’appelle Arthur Irawan et joue dans le club de Wassland-Beveren. Il était en Espagne avant (Espanyol Barcelone). C’est super pour l’Indonésie. Il y a des talents partout et pas forcément qu’en Europe. On aime faire des choses différentes et essayer d’être visionnaires. On ne l’est pas à chaque fois. On essaye d’aller de l’avant et de voir plus loin, sur du moyen ou long terme.

FM : Mais vous ne vous contentez pas de représenter que des joueurs...

SS : On travaille beaucoup en tant qu’agent de clubs. Il y a deux sortes d’agents. Ceux qui représentent les joueurs et les managent au quotidien, et ceux qui sont agents de clubs. C’est le prolongement et je pense que c’est l’avenir. En France, la problématique des clubs est que la cellule de recrutement n’est pas très étoffée. Il y a d’autres clubs, pas forcément en France, qui comprennent que l’agent est le prolongement de la cellule de recrutement. C’est celui qui est sur place, qui voyage beaucoup. Si un agent sait qu’il ne va pas faire juste un one shot avec un club, qu’il a un accord sur du moyen, long terme, qu’il va faire plusieurs deals avec le club, forcément il va indiquer de la qualité. Le club passera par cet agent parce qu’il aura confiance. (...) On a aussi crée un Pôle Performance. Je suis agent de préparateurs physique. Avant, leurs salaires n’étaient pas forcément négociés. L’entraîneur négociait pour ses adjoints, avait un package et partageait tout ça. Or pour nous la performance c’est très important. Mon père est préparateur physique et je sais l’importance de ce poste là. Aujourd’hui, on a quelques préparateurs physique dans notre portefeuille notamment Alexandre Marles qui est passé du PSG à l’OL. Ça lui réussit pas mal aujourd’hui.

Une acharnée de travail

FM : À quoi ressemble une journée type de Sonia Souid ?

SS : Il n’y a pas de journée type. On voyage beaucoup. Si je suis au bureau à Paris, je lis la presse et réponds à mes e-mails. Je téléphone aussi beaucoup. On a aussi pas mal de rendez-vous. On fait aussi pas mal de tournées. Ce mois-ci, je serai en France, en Belgique. Je vais aller au Qatar, à Oman, aux Emirats. Avec Samy et Patrick, on se répartit pas mal le travail. Sincèrement, il n’y a pas de journée type.

FM : Quelles sont vos qualités en tant qu’agent ? Sur quoi devez-vous encore travailler ?

SS : Déjà, je ne compte pas mes heures et je travaille beaucoup parce qu’il faut vraiment beaucoup travailler. Je pense analyser plutôt bien les situations et que je m’adapte peu importe le championnat ou autres. J’ai aussi confiance en moi. Je ne suis pas déstabilisée même si je rencontre des personnes très importantes. Je me souviens c’était le cas à l’époque même quand j’ai rencontré Jean-Michel Aulas qui a une grosse personnalité. Je l’ai regardé droit dans les yeux. C’est très important quand on négocie et qu’on représente des personnes. Si l’agent est déstabilisé face à la personne avec qui elle négocie, forcément le rapport de force est déséquilibré et c’est mauvais pour la négociation du contrat. Après, peut-être que je suis trop passionnée. Il faut parfois que je sois moins spontanée et que je réfléchisse moins avec le coeur et plus avec le cerveau.

FM : Vous faites partie des femmes pionnières dans un milieu plutôt masculin. Avez-vous eu déjà des critiques par rapport à cela ?

SS : Oui, j’ai eu beaucoup de critiques parce que c’était différent. Corinne Diacre ou Helena Costa ont aussi été critiquées. Quand c’est nouveau, on critique. Aujourd’hui, c’est un peu moins le cas. Ils se sont peut-être habitués. Je pense que par le travail, la crédibilité vient ensuite. Aujourd’hui, quand je m’adresse aux présidents ils ne me voient plus comme une femme. Ils me voient comme un agent, une professionnelle. Je suis assez fière de ça. Je ne sens vraiment aucune différence aujourd’hui.

FM : Vous êtes très investie dans votre métier. Pensez-vous à votre vie de famille et l’organisation qui en découlera ?

SS : Je suis fiancée aujourd’hui. Je ne conçois pas ma vie sans enfant. Je vois aussi des exemples de femmes qui ont su allier vie professionnelle et vie familiale. Ca va être beaucoup de travail. Mais j’ai envie de ça. J’essayerai de faire au mieux. Mais je ne pense pas avoir d’enfant avant au moins 3 ou 4 ans. J’en veux et j’essayerai de jongler entre les deux du mieux possible comme peuvent le faire d’autres femmes.