Des accueils fous, une passion débordante, des stades pleins. Voilà ce qui ressort instantanément quand on évoque le championnat turc et ses trois clubs phares que sont Galatasaray, Fenerbahçe et Besiktas. L’été dernier encore, cela s’est vérifié, avec l’accueil triomphal réservé à Radamel Falcao, recrue star de Galatasaray. Le Besiktas et le Fener se sont également renforcés sur le marché international, avec par exemple Adem Ljajic pour le premier nommé et Luiz Gustavo pour le second. De quoi imaginer une lutte féroce entre ces cadors qui trustent tous les titres de champion national depuis 2009-2010 et la dernière « anomalie » avec le sacre de Bursaspor. Sauf que, dans les faits, après 14 journées de Süper Lig, aucun des trois ne trône en tête.

L’exercice 2019-2020 est pour l’instant celui de Sivasspor, la surprise de la saison. Et Sivasspor ne ressemble en rien au descriptif fourni pour les trois clubs stambouliotes. Déjà par sa localisation, à Sivas, dans la région de l’Anatolie centrale. « Sivas, c’est Guingamp », rigole un agent habitué au marché turc. « Il n’y a rien à faire là-bas, aucune distraction ». Loin de la passion dévorante générée par les clubs d’Istanbul, Sivasspor ne remplit pas son enceinte, construite en 2016, le Stade du 4 Septembre. « Sivasspor c’est l’équivalent de Saint-Étienne, avec la ferveur en moins, au milieu des massifs montagneux en plein milieu de la Turquie », nous précise Harun Cenik, Franco-Turc, originaire de Sivas mais né à Paris, qui a créé le compte Twitter Sivasspor France. Ce serait donc un club sans star ni ferveur particulière qui domine le championnat turc jusqu’à présent ?

« Je pense plutôt que c’est une image qu’on veut nous coller lorsqu’on parle de ferveur du foot en Turquie. À part les trois grands clubs qui essayent de recruter des stars à prix fou pour remplir leur stade, quasiment aucun autre club ne réussit à remplir ses gradins (sauf peut-être Göztepe). Sivasspor n’est pas une exception, il n’y a pas une grande culture du foot. Le stade est rarement rempli. J’avais tweeté récemment sur ce sujet avec un stade à moitié vide. Pour un leader c’est assez triste. Les prix des billets ne sont pas trop élevés : 5,10,20 TL (soit 1,2,3€) pour les matches face aux équipes autres que les 3-4 grands clubs », poursuit Harun. Alors, comment Sivasspor en est arrivé à jouer les trouble-fêtes en Süper Lig ? S’il ne présente pas les avantages des gros clubs nationaux, il a la chance aussi de ne pas disposer des mêmes inconvénients des clubs de moyenne envergure.

Une gestion financière cohérente

« Depuis leur retour en D1 (en 2017, ndlr), ils font de très bonnes choses. Le club est géré en bon père de famille. Ils ont un président et un vice-président qui travaillent main dans la main. Il n’y a pas de retard de paiement dans les salaires, ce qui est loin d’être banal en Turquie. C’est un club bien structuré. S’il a 5 € euros en poche, il n’en proposera pas plus et restera dans la ligne qu’il s’est fixé », nous explique Mathieu Markaroglu, un agent bien implanté en Turquie. Pas d’impayé, un club bien structuré, une direction sportive qui sait résister à l’envie de coups médiatiques (même si un certain Robinho avait débarqué en 2017 lors du retour du club dans l’élite), voilà qui change des clichés sur le football turc.

Le président Mecnun Otyakmaz dirige le club depuis désormais 16 ans et est partisan d’une politique de dette zéro. Une rareté dans le football turc qui ne l’a pas empêché de faire quelques tours en deuxième division. Mais depuis la remontée dans l’élite, avec un titre de champion de D2 en poche, tout se passe bien sur le terrain. Le terrain justement, qu’en est-il ? Sivasspor s’appuie d’abord sur un entraîneur particulièrement expérimenté, Riza Çalımbay. Le technicien turc, âgé de 56 ans et ancienne légende du Besiktas, en est déjà à 12 clubs turcs entraînés depuis ses débuts en 2002. « Avec Rıza Çalımbay, ils ont un coach à l’ancienne. Il a entraîné une dizaine d’équipes en Turquie dont notamment Trabzonspor et Besiktas. Il a beaucoup d’expérience et c’est ce qui fait la différence. Le club travaille plus au niveau local. Sivasspor travaille un peu à l’européenne. Ils achètent des joueurs, les font progresser et font du trading. Ils ont d’ailleurs 2-3 talents locaux (dont notamment le milieu de terrain de 25 ans Emre Kilinç) et déjà fortement convoités par les quatre principaux clubs turcs », explique Mathieu Markaroglu, rejoint par Harun.

Pas de stars et des jeunes prometteurs

« Il y a beaucoup de jeunes, mais pas trop. On a un milieu de feu avec Fatih Aksoy (22 ans), Erdogan Yesilyurt (26 ans), et Mert (25 ans) aussi. Devant, l’international Emre Kilinc est notre meilleur joueur ». À ces éléments turcs s’ajoutent quelques trentenaires ou quasi, au parcours plutôt bien rempli, dont quelques francophones comme le portier Mamadou Samassa (recruté à Troyes), l’attaquant Mustapha Yatabaré (passé par Guingamp et qui évoluait à Konyaspor avant d’atterrir à Sivas), ou encore les Brésiliens Marcelo Goiano (pris à Braga) et Fernando (récupéré au FC Porto). « L’effectif ne compte pas de star internationale, mais est bien équilibré. Arouna Koné (36 ans), l’ancien attaquant de Everton et de Séville, est peut-être le plus connu d’une équipe qui brille plus par son collectif que par ses individualités », assure Markaroglu.

Ce mélange de joueurs expérimentés et de jeunes talents fonctionne en effet sous la houlette de Riza Çalimbay, qui dispose son équipe en 4-3-3 ou 4-5-1 en phase défensive, avec un gros pressing instauré dans l’entrejeu et surtout une grande rigueur dans le placement. « On a 3 jeunes dynamiques au milieu et ça aide, c’est un jeu assez compact et agressif au milieu. Il s’agit d’essayer de récupérer le ballon au plus vite pour basculer en contre rapidement », expose Harun. Mine de rien, Sivasspor affiche la meilleure attaque (29 buts marqués) et la 2e meilleure défense (13 buts encaissés derrière Galatasaray avec 11 buts). Yatabaré et Kilinc sont les meilleurs buteurs avec 5 réalisations, tandis que Kilinc est le meilleur passeur du club avec 5 unités.

Sans star ni ferveur particulière, Sivasspor déjoue pour l’instant les pronostics. « C’est un ensemble qui fait que ça réussit. Un bon président qui paye ses joueurs à temps et un collectif bien huilé géré par un coach expérimenté. Voilà les secrets de la réussite de cette équipe de Sivasspor. » Mais cela peut-il durer ? Sivasspor n’électrise pas les foules et cela se remarque dans les médias turcs, assez peu loquaces au sujet de ce leader inattendu. Galatasaray, double champion en titre, Fenerbahçe et Besiktas trustent l’intérêt médiatique, mais aussi celui de la fédération. Chez les supporters yigidos, on craint par exemple un arbitrage plus sévère au fil des journées et de plus en plus favorable aux cadors. Il y aura un premier élément de réponse ce dimanche, avec la réception du Fenerbahçe, actuellement 5e de Süper Lige à 5 points de Sivasspor.