Euro 2032 : pourquoi l’Italie pourrait se retirer de l’organisation avec la Turquie

Par Valentin Feuillette
9 min.
Les présidents des fédérations italienne et turque, Gabriele Gravina et Mehmet Buyukeksi @Maxppp

Stades vétustes, investissements bloqués, risque de perdre la co-organisation de l’Euro 2032… L’Italie doit s’activer pour répondre à toutes les demandes émises par l’UEFA pour l’accueil de cette édition. La Fédération italienne se retrouve, malgré elle, victime d’un jeu entre les villes, les clubs et le gouvernement de Giorgia Meloni.

À quelques mois de l’Euro 2024 (14 juin - 14 juillet) en Allemagne, certains pays s’activent en coulisses pour penser à l’organisation des deux prochaines éditions et c’est notamment le cas de l’Italie, co-organisatrice aux côtés de la Turquie de l’Euro 2032, qui traverse une phase de crise alarmiste en raison d’un retard sur plusieurs dossiers. En juillet dernier, la Fédération italienne de football (FIGC) et la Fédération de Turquie de football (TFF) annonçaient leur candidature commune pour accueillir le championnat d’Europe en 2032. L’Union européenne des associations de football (UEFA) a ensuite officialisé la victoire de cet appel d’offre italo-turque en octobre : «L’UEFA EURO 2032 aura lieu en Italie et en Turquie après la décision prise cette semaine par le Comité exécutif de l’UEFA. Nous exprimons notre gratitude à l’UEFA pour avoir donné à deux pays partageant la culture méditerranéenne l’honneur de co-organiser l’UEFA EURO 2032. La Fédération italienne de football (FIGC) et la Fédération turque de football (TFF) ont uni leurs forces pour tenter d’accueillir le meilleur EURO qui n’a jamais eu lieu, établissant de nouveaux ponts d’amitié et laissant une contribution durable à l’héritage du football».

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Deux pays magnifiques à la forte culture footballistique, dotés de grandes rivalités sportives (AC Milan/Inter, Lazio/AS Roma, Juventus/Torino, Fenerbahçe/Galatasaray…) qui devraient, sans aucun doute, organiser une très belle fête pour accueillir les meilleures sélections européennes pour un mois de compétition acharné :«Les deux associations profiteront du tournoi pour atteindre davantage d’enfants à travers des camps et des centres de développement, promouvant l’inclusion et une voie claire vers le jeu pour les jeunes défavorisés, tout en offrant également un soutien social et en augmentant les liens entre les écoles et les clubs amateurs». Malheureusement, si la Turquie se porte bien, l’Italie prend beaucoup de retard, au point où ce vaste dossier dépasse le cadre simple du football et devient une affaire d’État pris en main par le gouvernement de Giorgia Meloni, Première ministre italienne. Le journal de La Repubblica tire un constat alarmant : «un pays de soixante millions d’entraîneurs, mais doté des stades les plus anciens d’Europe. À des années-lumière derrière l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Espagne et la Turquie. Le Belpaese risque de se ridiculiser dans le monde s’il n’est pas prêt pour cet événement qui compte au moins cinq stades de niveau européen». En effet, c’est sur ce point précis que le bât blesse pour la Fédération italienne…

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La vétusté des stades italiens

Les deux pays ont proposé 20 stades, dont 10 (cinq par pays) seront choisis par l’UEFA pour accueillir les rencontres d’ici octobre 2026. Dans son appel d’offres, la FIGC a proposé dix stades parmi lesquels le stade San Siro - Giuseppe Meazza de Milan (dont la démolition a été finalement annulée avec un grand projet de construction de deux stades en banlieue), le Stadio Olimpico de Rome, le Stadio San Nicola de Bari, le Stadio Diego Armando Maradona de Naples, le Stadio Artemio Franchi de Florence, le Juventus Stadium de Turin, le Stadio Luigi Ferraris de Gênes, le Stadio Marcantonio Bentegodi de Vérone, le Stadio Renato Dall’Ara de Bologne et le Stadio Sant’Elia de Cagliari. Si certaines de ces enceintes ont des noms ronflants qui font rêver un grand nombre de supporters étrangers. La vérité est bien moins joyeuse. En effet, dans cette liste, il est censé y avoir quatre stades à rénover et trois nouveaux stades flambants neufs. À date d’avril 2024, absolument rien n’est avancé, voire même parfois commencé. Pire encore, un seul stade dans toute l’Italie, respectant les normes de l’UEFA, serait prêt à accueillir un Championnat d’Europe si la compétition venait à démarrer demain : celui de la Juventus. Pour le reste, aucune enceinte du pays n’entre officiellement dans les paramètres. Inquiétant, très inquiétant, surtout que la situation semble bloquée. En octobre 2026, il faudra présenter le dossier des cinq stades italiens pour l’Euro 2032 au président de l’UEFA, Aleksander Ceferin, dans le cadre du premier grand événement footballistique attribué à l’Italie depuis la Coupe du Monde 1990, bien que l’organisation soit en cohabitation avec la Turquie.

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Un partenariat qui pose d’ailleurs des soucis à certains pouvoirs publics. Accepter de partager l’affiche avec le sulfureux président turc, Recep Tayyip Erdoğan, était «le sacrifice obligatoire» à faire, selon une partie de la société italienne, pour garantir de ne pas se faire distancer par Ankara, en avance sur l’Italie en termes d’infrastructures prêtes et de fonds disponibles mis à disposition de l’organisation. L’Italie ne peut pas se permettre la déception d’être exclue de cette course parce qu’aucun organisateur n’a jamais manqué de respecter les normes de l’UEFA. Voilà ce qui jetterait une ombre inquiétante sur la fiabilité du pays, bien au-delà du sport. Selon un document confidentiel divulgué par le journal La Repubblica, un investissement de 4 milliards d’euros serait nécessaire pour moderniser les stades du pays. De l’argent que les clubs sportifs, dont beaucoup sont déjà endettés, ni le gouvernement Meloni ne veulent donner. En Italie, 93% des stades appartiennent aux municipalités - seulement 4% sont la propriété des clubs italiens. Une statistique qui illustre toute la complexité de débloquer de l’argent public ou privé pour lancer une grande politique de travaux de ces enceintes.

Le frein à main de Giorgia Meloni

Pour un pays comme l’Italie, quadruple championne du monde et double championne d’Europe, louper le coche de cette organisation, après avoir passé plus de 30 ans à réclamer une grande compétition à domicile en se targuant de bénéficier de la plus belle histoire du football européen, serait une honte qui enterrerait la réputation sportive d’une nation qui peine déjà à guérir les maux et les plaies des deux échecs successifs en Russie 2018 et au Qatar 2022. Les stades italiens sont parmi les plus anciens du continent et même San Siro ne répond actuellement pas aux normes nécessaires pour accueillir un grand tournoi international. Dans ce scénario, le gouvernement de Giorgia Meloni a déjà clairement indiqué qu’il n’y aurait pas d’investissements majeurs : l’État italien a annoncé qu’il mettrait peu d’argent. La FIGC, force motrice de la candidature italienne, se retrouve actuellement sans solution dans un cul-de-sac administratif et économique. En juillet 2023, une première réunion du comité interministériel avait été organisée par le ministre des Sports, Andrea Abodi, qui voyait ce colloque comme un outil de discussion et de réflexion. La question des stades en Italie en vue de l’Euro 2032 avait été mise sur la table par Gabriele Gravina, président de la fédération, qui avait donc fini par déclarer : «l’État ne veut tout simplement pas de dégager des moyens importants pour refaire les stades». Le coût estimé par l’Italie au moment de soumettre la candidature à l’UEFA pour accueillir seul l’Euro 2032 était d’environ deux milliards d’euros, y compris la rénovation des dix stades à moderniser et les travaux annexes pour améliorer les routes et les transports.

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Si l’ancien Premier ministre, Mario Draghi, s’était déclaré prêt à contracter un crédit pouvant atteindre deux milliards d’euros pour moderniser les stades et les transports, ce n’est pas le cas de Giorgia Meloni. Avec la candidature commune, le budget a clairement été réduit de moitié, autour d’un milliard d’euros pour cinq stades. Un montant qui sera difficilement couvert par le gouvernement actuel. L’objectif est de soutenir les municipalités et les clubs qui envisagent de construire de nouveaux stades ou de moderniser ceux existants avec des lignes directrices claires d’accessibilité obligatoire, d’intelligence technologique et d’efficacité énergétique, dans une perspective de durabilité à large spectre, dans le cadre des processus de redéveloppement urbain : «l’approche du modèle que nous développons est radicalement différente de celle qui a conduit l’État à investir directement dans les stades de la Coupe du monde de 1990. Nous avons déjà établi et rencontré à plusieurs reprises une table technique composée de représentants des deux ministères. L’objectif est de configurer un portefeuille d’opportunités qui favorise le processus de modernisation de nos stades, à partir de ceux qui seront candidats à accueillir le programme italien pour les Championnats d’Europe 2032», a expliqué le ministre des Sports, Andrea Abodi qui n’est pas contre l’idée de nommer un commissaire chargé de garantir la coordination des différents processus administratifs, assumant un rôle de liaison entre tous les acteurs impliqués.

L’Italie et l’UEFA en attente de la suite

Les prochains mois seront déterminants, car rien n’empêche l’UEFA d’exiger à l’Italie de se retirer et de laisser la Turquie naviguer seule. Le gouvernement italien pourrait également faire pression pour que la FIGC décide de se retirer elle-même du dossier de candidature. Surtout que la Turquie dispose de stades nouveaux et modernes, de liaisons rapides avec les villes, d’un des meilleurs aéroports d’Europe à Istanbul et d’une incroyable envie de s’accaparer la lumière. L’UEFA attend désormais une réponse claire en provenance d’Italie : un dossier écrit de quatre volumes où l’essentiel rédigé concernera la situation détaillée de certains stades italiens. Ces volumes de centaines de pages contiennent chacun l’offre italienne pour l’organisation commune de l’Euro 2032. L’UEFA exige un minimum de quatre demandes à satisfaire : des structures et des capacités conformes aux normes de l’UEFA. Un espace d’accueil adéquat. Un espace médiatique équipé et l’implication de la ville, avec des zones désignées pour les fan zones, des connexions rapides aux installations, des transferts rapides vers les aéroports et des moyens de transport efficaces. Tous les éléments dans lesquels il est nécessaire d’investir. D’ici octobre 2026, l’Italie devra garantir cinq stades avec des projets approuvés, financés et probablement prêts pour 2032.

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En toile de fond, il y a un autre problème majeur : les bras de fer des différents partis politiques italiens, mais aussi des présidents des clubs concernés dont certains sont difficiles en affaire comme Aurelio De Laurentiis ou encore Claudio Lautito. Dans diverses villes, les nouveaux stades sont discutés depuis un certain temps avec des débats animés et dans certains cas avec des enquêtes menées par des procureurs qui ont tout stoppé pour cause de corruption comme à Rome. En octobre dernier, le parquet a demandé la condamnation des 22 accusés lors du maxi-procès sur le Stade Roma qui devait être construit à Tor di Valle et le verdict est attendu prochainement. La querelle politique a déjà commencé dans différentes villes hôtes. La Lega Nord (droite italienne) fait pression par l’intermédiaire du gouverneur Luca Zaia pour inclure Vérone dans la liste. Même chose à Florence avec le coup de pression de Giovanni Donzelli de Fratelli d’Italia (extrême droite italienne au pouvoir). Il y a aussi un affrontement avec les villes du Parti démocrate (gauche italienne) de Naples et Bari que le gouvernement de Giorgia Meloni voudrait garder en dehors du dossier de candidature. Il reste encore un peu de temps à l’Italie pour régler tous ses problèmes, mais un bien beau bazar politico-économique a lieu derrière l’Euro 2032. Et c’est la Turquie qui se frotte les mains…

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