Pourquoi les clubs de Liga dépensent aussi peu pendant ce mercato

Si la pandémie a touché le monde entier, l'Espagne semble être de loin la plus grande perdante si on parle foot et mercato. Du moins, si on se fie aux sommes dépensées pour l'instant. Mais il y a des raisons à cela.

Match engagé entre l'Atlético de Madrid et Villarreal
Match engagé entre l'Atlético de Madrid et Villarreal ©Maxppp

124 millions d'euros. C'est plus ou moins le prix d'un top joueur aujourd'hui, mais aussi le montant total dépensé par les écuries espagnoles cet été à l'heure où sont écrites ces quelques lignes. C'est bien moins que la Premier League (550 M€, et ça devrait continuer de grimper de façon conséquente), la Bundesliga (293 M€), la Serie A (271 M€) et même la Ligue 1 (237 M€). Clairement, la Liga ne nous avait pas habitué à cette inactivité en période estivale. Il n'y a par exemple eu que trois transferts dépassant les dix millions d'euros cet été : Rodrigo de Paul à l'Atlético pour 35 millions d'euros, l'option d'achat levée par Villarreal pour Juan Foyth (15 M€) et le transfert de Boulaye Dia au Sous-Marin Jaune (12 M€). Un mercato assez morne sur le plan financier qui a pourtant de nombreuses explications, la première étant assez évidente, à savoir le covid. Même si le virus n'a pas uniquement touché l'Espagne, il a mis en difficulté extrême un FC Barcelone déjà dans le dur de base, et a calmé les plans galactiques du Real Madrid. Quand les deux locomotives du championnat ne peuvent pas faire de folies, forcément, ça se sent.

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De base, les clubs espagnols hors élite n'ont jamais été vraiment dépensiers ces dernières années. Si certains d'entre eux comme Villarreal, Séville ou la Real Sociedad ont acquis un pouvoir d'achat un peu supérieur à ce dont ils étaient habitués historiquement, la tendance a toujours été assez claire : vendre avant d'acheter. Depuis la crise de la fin des années 2000 sur laquelle nous reviendrons plus tard, il était très rare d'avoir des clubs hors trio de tête avec une balance transferts négative de plusieurs dizaines de millions d'euros. La hausse des droits TV et une gestion financière un peu plus intelligente chez beaucoup de clubs avaient permis de franchir un pallier financièrement, avec plusieurs clubs qui avaient battu des records de transfert avant l'épidémie. Mais l'évaporation ou la diminution de nombreuses sources de revenus les a renvoyés au point de départ plus ou moins. Concrètement, les clubs de Liga ne roulaient déjà pas forcément sur l'or et sont encore plus vulnérables en ce moment.

Le contrôle économique, sans relâche

Vient ensuite la législation propre au championnat espagnol, qui représente aux yeux de beaucoup d'observateurs un désavantage certain cet été. Ce n'est pas passé inaperçu, depuis plusieurs années, le président Javier Tebas a mis en place un organe similaire équivalent à la DNCG française pour s'assurer de la bonne santé financière des clubs. La masse salariale de chaque écurie est contrôlée de façon à ce qu'elle soit en accord avec les revenus dégagés par le club en question. Ces dernières années, les clubs s'y étaient plutôt bien pliés, et cette mesure avait d'ailleurs été l'un des rares points ayant valu des éloges au sulfureux patron du championnat ibérique. Il faut dire que ce dernier avait réussi son pari, réduisant de façon conséquente les dettes, et avec des clubs terminant pratiquement tous les saisons avec des bénéfices. Mais en temps de crise, il a décidé de maintenir les critères déjà établis, n'assouplissant pas les règles (comme l'a fait le fair-play de l'UEFA par exemple).

Et forcément, avec moins de revenus mais les mêmes règles à respecter et les mêmes dépenses d'un point de vue salarial, la marge de manœuvre est moindre. Sans aller jusqu'à prendre l'exemple du Barça qui est un cas extrême et dont la situation est plus liée à une mauvaise gestion qu'autre chose, d'autres sont dans le dur sans forcément avoir grand-chose à se reprocher. Un club comme Levante par exemple, qui était une référence de gestion avant la crise avec des bénéfices de 12 millions d'euros sur l'exercice 2019-2020 et un CA record sur cette même période, doit vendre des joueurs bankables comme José Campaña pour inscrire ses quelques recrues et valider la prolongation de José Luis Morales. Autant dire que dans ces conditions, difficile d'aligner les millions à tout va, et seuls les clubs qui étaient vraiment larges la saison dernière ou ont franchi un palier (passer de ne pas jouer l'Europe à se qualifier pour l'EL ou la LDC par exemple) peuvent afficher un pouvoir d'achat un peu intéressant.

Des traumatismes du passé

Si on se fie aux bilans financiers des clubs - hors quelques cas critiques comme celui du Barça - les conséquences du covid n'ont pas non-plus été catastrophiques. Certains clubs comme le Betis, Elche, la Real Sociedad, entre autres, ont même fait des bénéfices sur l'exercice 2019/2020, dans l'attente d'avoir les résultats de cette année, où on sait déjà que Séville a aussi terminé dans le vert par exemple. Même le Real Madrid, qu'on présente souvent comme un club touché de plein fouet par les conséquences du covid, a terminé avec des bénéfices. Maigres certes - 874 000€ - mais ce n'est pas donné à tous de terminer dans le vert dans la période actuelle. On ne peut donc pas forcément dire que les Merengues sont en crise financière.

Si beaucoup de ces clubs qui sont pourtant dans une situation normale voire optimale ne recrutent pas, en plus des contraintes de la Liga citées plus haut, c'est donc par prudence et pas forcément à cause de gros soucis financiers. Pendant les années 90 et 2000, notamment après le passage obligatoire en SAD (société anonyme sportive) pour les clubs professionnels espagnols, ils ont été nombreux à vivre bien au-dessus de leurs moyens. Et ça s'est payé cher à la fin des années 2000 et au début des années 2010, avec des clubs aux dettes colossales, incapables de payer leurs joueurs pour certains, allant même jusqu'à obliger la Liga à en reléguer administrativement. Certains, comme le club de Xerez ou Salamanca, ont même disparu... Traumatisés par un passé récent, les dirigeants des formations espagnoles appellent à la prudence et préfèrent faire l'impasse sur un mercato onéreux pour ne pas mettre leur club dans le dur.

Très peu d'aides

Certains statuts juridiques propres à l'Espagne sont d'ailleurs un peu handicapants pour les deux monstres de Liga, puisqu'avec Osasuna et l'Athletic, ils avaient réussi à échapper à cette obligation de devenir des SAD, conservant ce modèle de socios. Une situation avantageuse sur plusieurs points, qu'ils soient fiscaux ou sociaux, mais qui ici leur portent préjudice. Impossible pour Merengues et Barcelonais de voir des actionnaires injecter de l'argent pour couvrir les pertes par exemple, comme l'a fait Frank McCourt à l'OM pour citer un exemple bien connu de tous. L'Atlético de Madrid, qui est une SAD, a lui aussi pu réaliser une augmentation de capital via l'entrée d'un nouveau groupe investisseur (appartenant aux dirigeants en place) et donc avoir un peu plus de marge de manœuvre sur ce mercato, en plus de ne pas avoir l'obligation de dégraisser. Les Colchoneros devraient d'ailleurs encore recruter dans les semaines à venir.

Autre point important : les clubs de Liga n'ont reçu que peu de coups de pouce du gouvernement espagnol. Beaucoup ont tout de même bénéficié des mesures générales comme le chômage partiel, mais les prêts ont été assez maigres, avec au total douze clubs de Liga et trois de deuxième division qui ont pu obtenir un crédit, validé par le gouvernement, de 347 millions d'euros. Une part importante du gâteau est arrivée dans les poches du Real et du Barça, avec l'Atlético, Séville et Valence en deuxième ligne. Mais si on regarde ailleurs, ce montant total à se partager entre quinze clubs reste une contribution assez maigre par rapport à ce qui peut se faire ailleurs. A titre comparatif, Tottenham a reçu à lui seul un prêt de 195 millions d'euros de la Banque d'Angleterre dans le cadre d'un programme du gouvernement britannique pour aider les entreprises en temps de crise. Beaucoup ont donc dû se débrouiller de leur côté, demandant par exemple des baisses de salaires à leur joueur, ou devant multiplier les recherches de contrats de sponsoring.

La fin du mercato devrait être plus animée

Faut-il donc vraiment s'inquiéter pour la Liga ? Pas forcément diront certains, d'autant plus que le produit national, à savoir les joueurs formés en Espagne, sont plutôt performants. Un point positif puisque les clubs peuvent compter sur leurs jeunes pousses pour renforcer les équipes (Villarreal et la Real Sociedad en sont de bons exemples après leur bonne saison avec un effectif rempli de joueurs formés à la maison), mais aussi négatif, dans la mesure où les grosses écuries du Vieux Continent ne vont pas hésiter à venir piocher en terres de Cervantes. Comme l'a fait Tottenham avec le prodige Bryan Gil de Séville il y a quelques jours, ou comme l'avait fait Manchester City avec Ferran Torres il y a un an. Si les clubs de Liga avaient déjà énormément de mal à lutter pour retenir leurs joueurs face aux monstres anglais, ce phénomène s'accentue encore plus maintenant.

La fin du mercato, où les négociations sont généralement plus accélérées avec des clubs vendeurs et acheteurs un peu pressés par le temps et souvent dans l'obligation d'accepter l'offre formulée par le camp d'en face, devrait tout de même être un peu plus animée. De nombreux clubs sont encore attendus de pied ferme et les rumeurs continuent de fuser dans tous les sens outre-Pyrénées. S'il n'y aura a priori pas de gros transfert à coups de millions si Pérez n'attire pas Mbappé au Real Madrid, il y aura tout de même plusieurs opérations environnant ou dépassant les 20 millions d'euros, avec un Rafa Mir que se disputent pratiquement tous les clubs européens du championnat, ou encore le Parisien Pablo Sarabia, annoncé sur le retour en Espagne de façon insistante. Il faudra de toute manière s'attendre à voir beaucoup de prêts avec option d'achat, déjà tendances l'été dernier, avec des transferts qui se concluront une fois que la situation se sera améliorée. Mais pas de doutes, les clubs espagnols risquent d'être bien moins compétitifs sur la scène européenne cette saison, tout comme la Liga risque d'être un peu moins spectaculaire, elle qui sort déjà d'une saison très poussive au niveau du contenu et du jeu proposé aux spectateurs...

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