Foot Mercato : Comment êtes-vous tombée dans le football ?

Eugénie Le Sommer : Cela s’est fait tout naturellement. C’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire depuis toute petite. A l’âge de deux ans, j’avais déjà mon ballon dans mon jardin. Le foot est venu à moi tout naturellement. Mes parents ont joué à ce sport donc peut-être que j’avais des prédispositions. J’ai des frères et sœurs qui ont également pratiqué le foot. Mais c’était en moi. C’est ce que j’avais envie de faire.

FM : Rapidement, vous avez pris votre première licence.

E.LS : J’ai joué avec des garçons jusqu’à l’âge de 14 ans. J’ai fait tout mon parcours chez les jeunes dans la mixité. Ça s’est super bien passé. Je pense qu’avec les garçons, quand tu as un bon niveau, c’est plus facile de t’intégrer. En tout cas, moi, je l’ai super bien vécu.

FM : Vous êtes passée par plusieurs clubs dont le FC Lorient ou le Stade Briochin avant de rejoindre l’OL Féminin en 2010. Comment avez-vous été recrutée ?

E.LS : J’ai été recrutée parce que je faisais de bonnes prestations avec mon club à Saint-Brieuc. Je suis restée trois années là-bas. La première année, c’était un petit peu compliqué pour moi. Je découvrais la D1, je venais de la DH. Ce n’était pas évident. Mais j’ai persévéré et j’ai continué à travailler. L’année suivante, je me suis imposée dans cette équipe. L’OL était venu une première fois. J’avais rencontré les dirigeants mais je voulais finir mon cursus de formation puisque j’étais en train de passer mon diplôme d’éducatrice sportive. J’ai donc dit à l’OL qu’on verrait l’année prochaine. Et la saison suivante, Lyon est revenu et ça s’est fait.

FM : Avez-vous senti à ce moment-là que vous entriez dans un autre monde ?

E.LS : Oui. Mais je le savais déjà comme je côtoyais certaines filles en sélection. Je leur avais déjà demandé comment ça se passait, comment était leur quotidien. Donc j’étais prête à ça. C’était quelque chose de nouveau mais en même temps, c’était un rêve pour moi d’être professionnelle. Je savais qu’à Lyon, j’allais vraiment pouvoir me concentrer et me focaliser à 100% sur le foot tous les jours. J’étais très contente.

FM : Et vous avez réussi à vous imposer chez les Fenottes où vous êtes l’une des cadres. Comment jugez-vous votre saison ?

E.LS : Mitigée. Je pense que j’ai eu un début de saison compliqué....Enfin compliqué dans le sens où je n’étais pas décisive. Je n’ai pas marqué beaucoup de buts, je n’ai pas fait beaucoup de passes décisives. Mais je n’étais pas inquiète. J’ai continué à travailler, à croire en mes qualités et ça a été un petit peu mieux par la suite. Malheureusement, je me suis blessée fin 2018. Donc ça a un petit peu stoppé ma progression. Je suis revenue en janvier avec beaucoup de détermination pour faire une belle deuxième partie de saison. Ca s’est bien passé au mois de janvier. Malheureusement, je me suis blessée ce mois-ci (février). Je reviens et je n’ai pas de doutes sur ma capacité à être bien pour la suite.

FM : Quels sont justement vos objectifs pour cette fin de saison ?

E.LS : L’objectif collectif est de tout gagner, de remporter chaque match. On ne veut rien laisser. Cela veut dire qu’on veut aller chercher les trois trophées : le championnat, la coupe de France et la Ligue des Champions. Pour l’instant, on est encore en course dans les trois compétitions. Individuellement, je veux essayer de faire les meilleurs matches possibles, d’être la plus performante possible et de marquer le plus de buts possible. Je veux être décisive pour mon équipe. Etre performante, c’est le mot.

Toujours motivée pour remporter des titres

FM : Vous avez tout gagné avec Lyon. Comment arrive-t-on à avoir encore faim de titres ?

E.LS : L’envie de battre des records. Maintenant, il est vrai que lorsqu’on a gagné un titre, on a envie d’en gagner un deuxième, un troisième et ainsi de suite. Ça nous plaît de gagner tous ces trophées. On partage des émotions fantastiques. Les émotions que ça procure, c’est juste incroyable. On les vit ensemble, et ça c’est beau. On se rappelle les émotions qu’on a vécues les saisons d’avant et on a envie de les revivre. On est aussi des compétitrices. On a tout le temps envie de gagner. On a cette remise en question qui fait qu’on veut gagner chaque match, être les meilleures à chaque rencontre. La Ligue des Champions nous tient aussi beaucoup à cœur. On est les tenantes du titre. On a battu le record du nombre de victoires. On en est à cinq Ligues des Champions gagnées et on a envie d’aller en chercher une sixième. Tout ça passe par le quotidien et se surpasser tous les jours à l’entraînement pour pouvoir gagner sa place le week-end.

FM : Individuellement, il y a aussi le Ballon d’Or Féminin depuis 2018. Est-ce que ça vous fait rêver ?

E.LS : Oui, le nom Ballon d’Or, ça me fait rêver. Quand tu sais ce que ça représente dans le football...Après, ce n’est pas un objectif ultime pour moi. Le plus important est d’être performante. Si je suis performante et que je suis à mon niveau, je peux espérer être dans la liste et pourquoi pas le gagner un jour. Mais je ne suis pas focalisée là-dessus. Si ça vient, tant mieux. Si ça ne vient pas, tant pis. Ce qui compte pour moi, c’est d’être performante, de gagner des trophées avec mon équipe que ce soit Lyon ou l’équipe de France.

FM : Vous avez vécu beaucoup d’émotions à l’OL Féminin. Quel est votre meilleur souvenir ?

E.LS : Difficile à dire...Mon premier et meilleur souvenir, c’est la première finale de Ligue des Champions gagnée en 2011. C’était ma première saison à l’OL. Je découvrais la Ligue des Champions. C’était extraordinaire. La gagner la première année comme ça, c’était juste magnifique. Je me rappelle encore des émotions qu’on a eues durant cette finale. C’était vraiment un moment particulier. Mais j’ai envie de dire que chaque Ligue des Champions qu’on a pu remporter, ça a été un moment magique parce que ce n’est jamais facile. La Ligue des Champions c’est spécial.

FM : Ces succès étaient aussi de belles récompenses pour Jean-Michel Aulas qui a beaucoup œuvré pour le football féminin. Quelle est votre relation avec lui ?

E.LS : Il est proche de nous. Il vient souvent voir nos matches. C’est vrai qu’il a été, avec Louis Nicollin à l’époque, l’un des précurseurs dans le football féminin. Il a cru au football féminin. Il s’est donné les moyens d’être là aujourd’hui. Si on a cette équipe et ces trophées aujourd’hui, c’est grâce à lui. Il a réuni toutes les conditions pour qu’on puisse le faire, même s’il faut après qu’on joue les matches. Mais je veux dire qu’il nous a donné les moyens de réussir et il nous les donne encore. C’est aussi pour ça qu’on a envie de le rendre au club. On est consciente de tout ce que le club a fait pour nous. On se doit d’être performantes sur le terrain et de ne pas lâcher.

FM : Est-ce que vous sentez qu’il est différent selon qu’il est avec vous ou les garçons ?

E.LS : Je pense qu’il est différent parce que la pression n’est pas la même. Le monde des garçons est un peu différent. C’est beaucoup plus médiatique. C’est dur. Je ne dis pas que ce n’est pas difficile chez les filles. Mais chez les garçons, un match perdu, c’est compliqué pour eux. Je pense qu’avec nous, c’est un peu le bol d’air du président. Il prend du plaisir à venir à nos matches. Il a la Ligue des Champions avec les filles. Je pense qu’il est content par rapport à ça. Il nous soutient beaucoup et on est ravie.

FM : Quels sont les liens entre vous et l’équipe masculine de l’OL ?

E.LS : Ça arrive qu’on échange. On se croise souvent. On les soutient et eux nous soutiennent aussi. Ils nous félicitent quand on a des victoires et nous, on fait de même. C’est tout un club qui est derrière ses équipes, que ce soit les jeunes, les filles ou les garçons. C’est la marque d’un club familial. L’OL est une famille. On croise tous les gens qui travaillent ici. C’est bien aussi de connaître tout ça. Ce n’est pas que le terrain. Il y a plein de choses derrière. On ne se rend pas compte de tout. Un club de foot, ce n’est pas juste se mettre sur le terrain.Il y a plein de choses derrière pou que cela tourne et fonctionne. C’est bien de découvrir et de se rendre compte de tout l’envers du décor.

FM : Quel joueur vous impressionne le plus chez les Gones ?

E.LS : Offensivement, ils ont pas mal de bons joueurs. Ça fait un petit moment que je suis Nabil (Fekir), que je trouve performant. Il est champion du monde aussi. Il est capitaine de l’OL et il montre à chaque match qu’il est important dans l’équipe. J’aime bien aussi ses qualités sur le terrain. C’est une personne qui est également très sympa dans la vie. J’apprécie bien ce joueur. Après, il y a plein d’autres bons éléments. Je pense à Memphis, à Bertrand Traoré, à Moussa Dembélé. Ce sont de très grands attaquants. Moi, je suis forcément les joueurs offensifs. Ils ont beaucoup de potentiel.

L’attaquante rêve du titre mondial

FM : Cet été, vous allez jouer la Coupe du Monde en France. Vous aurez d’ailleurs plusieurs missions durant ce Mondial, à savoir défendre les couleurs de la France et promouvoir le foot féminin.

E.LS : Non, ma mission c’est le terrain. Ma mission, ça va être de jouer les matches et ça s’arrête là. Il y a d’autres personnes qui sont habilitées à faire la promotion de cette Coupe du Monde et du football féminin en France. Je sais qu’à travers le terrain, on peut les aider. Si on est performante, oui il y aura un engouement encore plus important. Mais nous, on va vraiment se concentrer sur le terrain, la compétition, gagner des matches.

FM : Le titre mondial remporté par les Bleus l’an passé vous donne-t-il des idées ? Quelles sont vos chances ?

E.LS : Oui, forcément ça fait rêver. Nos chances ? On va dire qu’on peut aller au bout. Il y a beaucoup d’équipes qui peuvent aller au bout et qui seront performantes. Cette année, je pense que ça va être la Coupe du Monde la plus relevée qu’on ait jamais eue. Pour moi, il y a au moins cinq ou six équipes qui peuvent prétendre au titre. Ça va être difficile, ça va se jouer sur des détails parfois. Il faudra bien débuter la compétition car c’est toujours important de bien se mettre en confiance. Moi, je me laisse le droit de rêver d’un titre de championne du monde. Il ne faut pas se cacher non plus. On peut avoir de l’ambition sans être prétentieuse. On peut en avoir. L’équipe de France a la qualité pour aller très loin. Mais pour le moment, on n’a pas d’expérience par rapport à d’autres qui ont cette expérience des grandes compétitions. On va faire notre petit bout de chemin ensemble et on va essayer d’aller le plus loin possible.

FM : Quelles sont les forces des Bleues ?

E.LS : C’est un peu un mélange de la jeunesse et de filles plus expérimentées. On a aussi beaucoup de jeunes qui ont gagné des titres avec les sélections jeunes. C’est important d’avoir connu toutes ces victoires pour essayer de les réitérer avec les A. Il y a un peu d’insouciance aussi. On travaille bien. Il y a beaucoup de rigueur à l’entraînement ce qui permet de bien travailler dans un bon environnement. Le groupe vit bien. On a toutes les qualités pour réussir.

FM : Vous êtes la meilleure buteuse française en activité et l’une des pièces maîtresses de cette équipe de France. Vous sentez-vous attendue ?

E.LS : Oui, forcément je me sens attendue. Je sais que je suis importante dans l’équipe et que j’ai un rôle important. Mais j’essaye de ne pas me mettre de pression. Je vais jouer mon jeu. Je suis consciente qu’il y a un peu de pression. Je pense que plus la compétition va avancer, plus il y en aura. A moi de gérer ça.

FM : Quelques mots sur Corinne Diacre...

E.LS : On travaille bien. Elle es très rigoureuse, que ce soit sur comme en dehors du terrain. On travaille surtout l’aspect tactique. C’est pour répondre présentes dans chaque situation qu’on pourrait rencontrer durant cette coupe du Monde. Elle a fait des essais, elle tente de peaufiner son groupe. Pour l’instant, on a eu de bons résultats même si au départ, ça avait été un peu compliqué car on avait subi des défaites. Mais au fur et à mesure, l’équipe a progressé. Elle essaye de nous amener là où elle veut. J’espère qu’on réussira avec elle.

Eugénie Le Sommer, une femme investie

FM : Vous vous investissez beaucoup pour votre sport. Vous organisez notamment des stages pour les jeunes. Comment a germé cette idée chez vous ?

E.LS : C’est une idée que j’avais depuis un petit moment. J’avais vu ça aux Etats-Unis, où les internationales américaines avaient souvent leurs stages à leur nom. Je trouvais ça sympa. Je me suis dit pourquoi pas faire ça un jour. Pour cela, il faut avoir une certaine notoriété. La médiatisation m’a permis de réaliser cela. Des petites filles voulaient me rencontrer. Je sentais l’engouement aux matches, après les entraînements. Donc je me suis dit que j’allais me lancer. J’ai organisé le premier comme un test afin de voir ce que ça allait donner. Et il y a eu tout de suite un réel engouement pour ce stage. J’ai même dû refuser pas mal de monde. Ça m’a encouragé à continuer et à donner du plaisir à ces petites filles. Elles sont contentes de me rencontrer. J’ai beaucoup de retours positifs. Même quelques semaines après, elles m’en parlent encore. Parfois, elles ne se rendent pas compte du truc sur le coup et plusieurs jours après, elles m’écrivent en me disant qu’elle pense à ça tout le temps. Ce sont des moments de partage, d’échange. C’est un privilège pour elles de me rencontrer, de jouer avec moi. Je me dis que j’aurais bien aimé être à leur place quand j’avais cet âge-là. Malheureusement, c’était impossible de rencontrer une joueuse de l’équipe de France car elles n’étaient pas médiatisées comme maintenant. Si je peux servir d’exemple et de modèle pour elles, tant mieux. J’essaye de montrer le bon exemple.

FM : Avez-vous conscience d’être un exemple pour beaucoup de jeunes filles aujourd’hui ?

E.LS : Oui, j’en suis consciente. C’est aussi pour ça que je fais ces stages. J’ai envie de transmettre, de montrer que le football féminin ça intéresse et qu’il y a un vrai engouement pour cette discipline. C’est quelque chose qui doit être ancré dans la société et ça permet aussi d’en faire parler à travers ces stages.

FM : Il y a quelques jours, vous êtes la première femme à avoir été nommée au comité directeur de l’UNFP. J’imagine que c’est une fierté pour vous. En quoi consistera votre mission ?

E.LS  : C’est une fierté et c’est un petit clin d’œil sympa. Quand ils sont venus me rencontrer pour me proposer d’être candidate, je n’ai pas dit oui tout de suite. J’ai réfléchi un peu et puis je me suis dit pourquoi pas. C’est aussi dans mon tempérament de faire évoluer les choses et les améliorer si cela est nécessaire. J’aime bien dire les choses et dire ce que je pense. C’est surtout pour moi une façon différente de voir le foot. Ce n’est pas que parler du foot féminin. C’est aussi abordé les problématiques qu’on rencontre chez les garçons. Moi, je peux donner un avis différent du leur. Mon rôle sera d’échanger, de donner mon avis pour avoir le maximum d’informations, de discuter pour prendre les bonnes décisions. On est plusieurs dans le comité. Ça représente trois ou quatre réunions dans l’année.Ce n’est pas quelque chose de prenant. C’est aussi pour ça que j’ai accepté. Ma priorité est ma carrière, c’est le terrain. C’est mon métier et j’ai envie de me concentrer à fond là-dessus.

FM : Que ce soit avec l’OL et l’équipe de France, mais aussi sur le plan personnel puisque vous allez vous marier, 2019 peut être la plus belle année de votre vie.

E.LS : Oui, ça peut (sourire). Tant que l’année n’est pas terminée, tout peut se passer. J’espère que ce sera une belle année pour moi.

FM : Pensez-vous à la suite et à devenir peut-être maman ? Commencez-vous à y penser un peu ?

E.LS : Oui, forcément on y pense. On en parle parfois entre nous. Moi, pour le moment, je me dis que ce sera après ma carrière parce que je ne me vois pas aujourd’hui avoir des enfants et continuer à jouer au foot. C’est un peu compliqué avec tous les déplacements, les stages. C’est mon point de vue. J’ai aussi envie de profiter de mes enfants quand j’en aurais. Je ne veux pas être partie et avoir des contraintes compliquées. Je sais qu’en France, pour le moment, ça ne s’est jamais fait. On verra.

FM : Pensez-vous aussi à votre après-carrière ? Est-ce que ce sera dans le foot ?

E.LS : Je pense oui. C’est ce qui me passionne. J’ai toujours kiffé ça. Ça m’anime depuis que je suis toute petite. Donc travailler dans le foot, oui j’aimerais. Et si ce n’est pas dans le foot, ce sera sûrement dans le sport. Mais je ne sais pas vraiment ce que j’ai envie de faire. Entraîner ne me fait pas rêver. Il y a beaucoup de contraintes que j’ai connu en tant que joueuse et que je ne veux pas forcément connaître dans mon après-carrière. J’essaye de réfléchir là-dessus. De voir ce qui me plaît et ce qui me plaît moins. Mais ce qui est sûr c’est que ce sera dans le foot ou dans le sport.

FM : Vous avez fait toute votre carrière en France. Avez-vous déjà songé à relever un défi à l’étranger ?

E.LS  : Oui, j’y ai pensé. A chaque renouvellement de mon contrat, je me suis posée ces questions là. Mais je n’ai pas trouvé le bon moment. Je sentais que ce n’était pas le bon instant pour moi. Je suis une compétitrice et j’ai envie d’être et de jouer dans une équipe performante. Quand tu es à l’OL et que tu gagnes tous ces titres...La Ligue des Champions c’est quand même le summum en Europe. Partir, mais pourquoi ? C’est une question que je me suis posée car j’ai envie de découvrir d’autres choses. Mais je ne sais pas si ça se fera. Pourquoi pas. En tout cas, ça peut être une nouvelle étape dans ma carrière.