Chine et football, autopsie de la chute d'un empire

Prête à devenir la nouvelle superpuissance du football mondial en 2015, la Chine a frappé fort durant plusieurs années en attirant dans ses filets des stars à coup de millions. Mais le château de cartes bâti par les clubs de l'Empire du Milieu est en train de s'écrouler. Comment en est-on arrivé là ?

La Chine ne fait plus fureur !
La Chine ne fait plus fureur ! ©Maxppp
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La Chine connaît les montagnes russes. En 2015, l'Empire du Milieu faisait une entrée fracassante dans le paysage footballistique mondial. Bien décidé à développer son championnat de football local tout en faisant progresser sa sélection et en assurant la promotion de cette discipline à l'échelle nationale, le pays décidait d'investir massivement dans le ballon rond. Pour cela, il a pu compter sur l'apport financier et l'aide d'entreprises ou d'hommes d'affaires chinois. L'idée était, en effet, de devenir la nouvelle puissance du football mondial. Un pari osé voire fou pour certains. Mais les premiers investissements ont montré que les écuries de Chinese Super League disposaient de moyens colossaux et qu'elles étaient prêtes à mettre le paquet pour s'imposer sur la scène internationale.

Des stars et des millions

Pour y parvenir, mais aussi mettre la lumière sur leur ligue, les clubs chinois ont décidé d'attirer des stars évoluant notamment en Europe. Après avoir dépensé 168,3 millions d'euros en transferts en 2015, ils ont injecté 258,9 millions d'euros en 2016 pour recruter notamment Ezequiel Lavezzi (Heibei CFFC) et Ramires (Jiangsu Sunning). 2017 avait été l'année la plus dingue avec 388 M€ déboursés au total ! Ce qui était d'ailleurs plus que les écuries de Premier League. Oscar, Carlos Tévez, Alexandre Pato, Axel Witsel ou encore Jonathan Soriano : tous avaient cédé à l'appel du pied (et des millions) de la Chine. Mais ce mercato 2017 a marqué un tournant dans le football chinois, en pleine folie des grandeurs et fièvre acheteuse.

La fédération a ainsi décidé de réguler les transferts afin que la gestion des clubs soit un peu plus saine. Ainsi, en 2018, elle a imposé une nouvelle règle selon laquelle seulement trois joueurs étrangers étaient autorisés à jouer. Elle a ajouté aussi qu'au total 5 éléments étrangers pouvaient être inscrits sur la feuille de match et que lorsque l'un d'entre eux jouait, un U23 chinois devait sur le terrain. Une façon de revenir à son idée de base qui était de mettre en avant les joueurs locaux et travailler sur la formation. Parallèlement à cela, le gouvernement chinois était aussi intervenu en taxant l'ensemble des transferts des joueurs étrangers à 100%. Ainsi, les clubs devaient payer au gouvernement le même montant qu'ils avaient dépensé pour un joueur.

La Chine a durci le ton

Un an plus tard, en 2019, la Chine avait instauré des sanctions et des pertes de points si jamais les clubs dépassaient un montant de 5,5 M€ sur le mercato. Cela n'a pas empêché des clubs de recruter en Europe. Yannick Ferreira-Carrasco, Nico Gaitan, Paulinho (retour du Barça) ou encore Moussa Dembélé étaient arrivés. En décembre 2020, l'Empire du Milieu a encore haussé le ton avec la mise en place d'un salary cap en première et deuxième division sur la période 2021-23. «Le salaire d'un joueur étranger ne peut pas dépasser les 3 M€ avant impôts sur une saison. Cette décision politique vise à contenir les bulles spéculatives dans nos championnats et promouvoir le développement sain et durable du football professionnel». Un football dont le modèle tangue voire s'écroule comme un château de cartes depuis quelques mois.

En mai dernier, le Tianjin Tianhai a déposé le bilan et quitté la Chinese Super League. Une première. L'écurie chinoise a été imitée récemment par le Jiangsu Suning, sacré champion il y a quelques mois. Le club a mis la clé sous la porte. «Malgré nos réticences à nous séparer des joueurs qui ont conquis les plus grands honneurs, et des supporters qui ont montré leur solidarité avec le club, c'est avec regret que nous devons faire une annonce : à partir d'aujourd'hui, le Jiangsu Football Club met fin à l'activité de ses équipes. Depuis six mois, le club a cherché un repreneur, tentant avec la plus grande sincérité de transférer son capital», a annoncé le Jiangsu Suning, dont les propriétaires possèdent aussi l'Inter Milan. Ce qui a de quoi inquiéter les Lombards.

Des clubs qui font faillite

Toujours en Chine, le Shandong Luneng est aussi dans le dur, lui qui a été exclu de la Ligue des Champions de l'AFC en raison de retards de paiement. La Confédération asiatique de football a ainsi retiré sa licence au club chinois pour 2021. AS explique d'ailleurs ce jeudi qu'en trois ans seize écuries ont disparu des radars ! Un chiffre effrayant. Malade, le football chinois, qui a été grandement impacté par la crise sanitaire et financière liée à la covid-19, vit des heures difficiles. Les stars, à l'image de Hulk ou de Stephan El Shaarawy, comme les entraîneurs, dont Bruno Genesio (Beijing Guoan), Rafael Benitez (Dalian) ou encore Giovanni van Bronckhorst (Guangzhou), ont tous déserté. D'autres devraient encore suivre alors que le ton s'est durci avec le salary cap et la limitation des transferts.

Lors de la dernière fenêtre, 7,5 millions d'euros ont été dépensés. On est très loin des sommes astronomiques d'il y a quatre ans. Contacté par nos soins, un agent présent en Chine ces dernières années nous dresse l'état des lieux et nous explique comment le pays en est arrivé là dernièrement. «Chen Xuyuan, qui est aujourd'hui le président de la Fédération Chinoise (CFA, Chinese Football Association), est l'ancien président du SIPG. Il avait fait les plus gros transferts dont ceux de Hulk, Oscar et Arnautovic au Shanghai SIPG . Quand il s'est présenté à la présidence de la CFA, il avait deux projets principaux. Le premier était de combattre et arrêter la corruption au sein du football chinois. Les sociétés de sponsors chinoises faisaient de gros transferts et énormément de magouilles. D'ailleurs à cause de ça beaucoup d'agents sont partis en prison. Quelques présidents et managers aussi. Ils ont pris des peines lourdes».

Reconstruire le football chinois

Il poursuit : «c'est pour ça qu'il a interdit les sponsors privés qui investissent dans les clubs et sur les joueurs. Donc beaucoup de clubs ont perdu leurs sponsors et ont changé de noms. Pour cette raison, ils ne peuvent plus continuer. C'est le cas de Tianjin Teda qui est au bord de la faillite. On ne sait pas encore s'ils vont continuer. Le but est que les clubs soient repris par des sociétés gouvernementales pour gérer justement la corruption. Maintenant qu'il n'y a plus de sponsors, il n'y a plus d'argent. Donc c'est un premier problème. Le second, c'est qu'il veut ramener la Chine à la Coupe du monde. Tous les joueurs qui venaient, comme les Brésiliens Aloisio (Guangzhou), et qui ont changé leur passeport pour jouer en équipe nationale chinoise, veulent terminer leur contrat et repartir car il n'y a plus de gros salaires maintenant».

Il ajoute : «le salaire maximum ici à présent est de 1,8 million d'euros nets pour les joueurs étrangers. Le plan est complètement tombé à l'eau. A cause des problèmes de sponsors, les clubs font faillite. Les joueurs ne veulent plus rester ou venir et ça pose problème pour les ambitions de la sélection chinoise». Si malgré tout le football chinois n'est pas au mieux, comme d'autres pays en ces temps de covid-19, certaines écuries arrivent encore à tenir debout. Mais pour combien de temps encore ? L'Empire du Milieu va devoir certainement se réinventer et fixer d'autres règles pour sauver son football et rêver à nouveau. Pas d'Eldorado cette fois-ci. Mais un projet plus solide, mieux pensé et sur le long terme sont à privilégier. C'est dans ce contexte particulier, à la fois sportivement, financièrement et sanitairement, que les clubs chinois préparent la reprise de la Chinese Super League prévue pour avril prochain. Le début d'une nouvelle ère pour un empire qui va devoir compter sur ses propres forces pour reprendre sa marche en avant.

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