Sochaux : Gaëtan Weissbeck, le lionceau qui rattrape le temps perdu

Chez les jeunes du Racing on le surnommait la pépite. À 10 ans, Gaëtan Weissbeck se démarque déjà, à 15 il est un leader technique incontestable et à 19 il est la « Big Thing » du centre de formation du RCSA. Tout le monde le voit percer là-bas. Mais tout le monde se trompe. L’avenir lui réserve un chemin beaucoup plus tortueux, moins facile, plus formateur. Jusqu’à l’explosion tant attendue cette année en Ligue 2, à Sochaux. FM est allé sur les traces de ce numéro 10 à qui l’on promettait tout et qui a failli ne rien avoir.

Gaëtan Weissbeck, le phénix rugit de plus belle.
Gaëtan Weissbeck, le phénix rugit de plus belle. ©Maxppp

En 2006, quand le jeune Gaëtan Weissbeck débarque au FCSR Haguenau pour la première fois, Cédric Deubel et sa femme sont déjà au club. La famille de cette dernière est d’ailleurs voisine de celle des grands-parents de Gaëtan. Pendant cinq ans, le couple qui entraîne la génération d’au-dessus garde un œil sur le gamin dont le talent est déjà évident. Les années s’écoulent à vitesse grand V et Gaëtan occupe désormais ses dimanches à tenter d’intégrer le centre de formation de l’un des monuments de la région : le Racing Club de Strasbourg Alsace.

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Une période où sa timidité apparente va laisser place à une maestria sur le pré. Anthony Caci, qui participe alors aussi aux détections, va être marqué : « la première fois que je l’ai vu, sous le hall (le terrain couvert synthétique), j’ai été surpris de voir un joueur aussi bon ne pas encore être au Racing… Je le réalise maintenant, mais dès que je l’ai vu et qu’on a commencé les matches, je me suis dit : "il est vraiment trop fort !" Et quand j’ai entendu qu’il était milieu offensif comme moi… J’étais sûr qu’ils (le club) le prendraient lui ! » Les deux passeront le cap. Caci avec un an d’avance sur Gaëtan, d’ailleurs.

« Il a toujours été au-dessus »

« Au centre, il avait ce statut de pépite. On le surnommait comme ça : la pépite », rembobine celui qui est désormais arrière gauche au Racing. Gaëtan est maintenant adolescent. Mais contrairement aux jeunes de son âge, il est déjà un leader et brûle les étapes plutôt que des cigarettes en cachette. Cédric Deubel, qui continue de suivre attentivement la trajectoire du garçon au Racing, est catégorique : « il a toujours été au-dessus. Quand les U19 avaient besoin de gagner les gros matches, il jouait avec eux. Quand l’équipe régionale devait absolument monter en N3, il a joué en R1 alors qu’il avait 17 ans… » Anthony Caci, qui sera plus tard son colocataire de chambre, abonde : « sur le terrain c’était un leader technique. Techniquement, il était vraiment au-dessus. Il était très souvent surclassé. Il avait quelque chose en plus. Et même surclassé, il était à l’aise. Il avait un temps d’avance sur nous. »

Une avance qui va lui offrir un totem d’immunité au poste de numéro 10… aux dépens de Caci, justement. « C’est vrai que sur le coup, ce n’était pas mon meilleur ami. Il jouait au même poste que moi. C’est dur d’avoir un très bon ami qui joue au même poste que toi, surtout quand le coach doit choisir entre lui ou toi. J’ai dû changer de poste, en passant sur le côté, milieu droit ou gauche et lui est resté numéro 10. Je me suis adapté, mais notre relation n’était pas super, j’aimais jouer 10. » Une polyvalence forcée qui, avec le recul, semble avoir profité à celui qui a depuis évolué comme milieu défensif, puis défenseur central avant de s’installer au poste de latéral gauche.

Lien fraternel avec Anthony Caci

Hasard ou non, en plus de cohabiter au poste de numéro 10 chez les jeunes du Racing, les deux adolescents vont partager la même chambre au centre de formation. Le point de départ d’une amitié aujourd’hui encore vivace. Ils partagent alors les doutes et les interrogations légitimes de jeunes hommes attachés à un rêve : « on se posait beaucoup de questions. On savait qu’il n’y en aurait pas 36 qui allaient passer pro. Qu’il allait falloir bosser dur pour y arriver… », se rappelle Caci. Réussir à vivre de son jeu : « Gaëtan et moi, on jouait tout le temps dans les couloirs ou dans la chambre du centre de formation. C’était que le foot, on pensait qu’à ça. »

Surtout Gaëtan qui n’imagine pas d’autres alternatives. Le gamin de Seebach n’aime pas l’école. Il ne s’y retrouve pas. Il y est moins brillant, moins sûr qu’avec un ballon. Alors il engraine son compère à faire l’ école buissonnière : « il m’entraînait dans des conneries (rires). Il ne voulait pas aller aux cours, " vient on dit qu’on est malades "... mais moi je lui disais : " mais on est pas malades ! " Au final, on était ensemble dans la même merde. Souvent quand il y avait un cours qui ne lui plaisait pas trop il me disait : "vient on y va pas. Vient on dort. " Alors on dormait… »

Mais le temps de l’innocence est court, surtout en centre de formation. Sa sixième année au Racing est celle du couperet, celle à l’issue de laquelle son contrat stagiaire pro arrive à échéance. L’étau se resserre, encore. Gaëtan rentre de vacances et l’entraîneur de l’équipe première, Thierry Laurey, demande à chaque joueur de passer une série de tests VMA (Vitesse maximale aérobie). Une première occasion de se mettre en valeur validée par le jeune milieu qui termine avec le deuxième meilleur bilan. Laurey veut alors jouer en 4-4-2 en losange avec des latéraux offensifs et imagine Gaëtan comme l’un d’eux. Il est fin techniquement et peut répéter les efforts, pourquoi pas ?

« Je n’arrive pas à me dire ce qu’il me manquait… »

Oui mais voilà, les dés sont légèrement pipés. Le RCSA poursuit sa remontée vers l’élite et Laurey peine à faire confiance au très jeune joueur. « Je fais une bonne préparation tout se passe bien… mais derrière je ne suis pas dans le groupe », glisse l’intéressé avant de poursuivre : « je suis convoqué seulement une fois, en Coupe de France. Mais je ferme ma gueule, je continue à bosser, je fais mes séances comme il faut. Puis au finale, il n’y a rien, même pas de groupe. Ça devient frustrant, surtout que, quand on est censé être la doublure du latéral droit, qu'il se blesse et qu’on met un gaucher à droite, tu comprends le message… Là je me suis dit que je ne jouerais jamais. » Au mois de mars Gaëtan comprend que le club ne lèvera pas l’option du contrat pro. Rideau. Le coup de massue est aussi puissant qu’inattendu.

« Il a toujours été surclassé, il a toujours été bon. Les plus grands le voyaient comme la star, celui qui allait percer au Racing. C’était tellement sûr dans la tête de tout le monde, dans sa tête, que ça l’a peut-être pas aidé. Jusqu’en pro il était irréprochable Gaëtan, on pouvait rien lui dire. Mais en pro c’est plus la même chose, il faut bouger un ancien, se mettre en avant et dans une période de montée c’est compliqué de faire jouer les jeunes. Il y a plein de petites choses qui rentrent en compte… », tente timidement d’analyser son pote Caci, qui a pour sa part fait son trou à Strasbourg.

La rupture se fait sans un bruit, sans explication. Le club a hésité, le club a tranché… le pouce renversé. Thierry Laurey n’est pas présent, Gaëtan prend ses affaires et doit partir. Un déchirement sans fracas. « J’aurais juste aimé avoir ma chance. Si j’avais eu ma chance une fois et que je n’avais pas été au niveau, j’aurais travaillé différemment ou je me serais orienté vers autre chose... Peut-être que j’étais un peu trop gentil ou que je suis arrivé trop sur la pointe des pieds. Autrement, je n’arrive pas à me dire ce qu’il me manquait… », se demande encore l'Alsacien. Le grand saut dans l’inconnu commence. Que devient un jeune homme à qui l’on vient d’ôter le rêve pour lequel il se bat depuis ses 5 ans ? Le récent suicide de Jeremy Wisten (qui n'avait pas été conservé par Manchester City) montre que les conséquences peuvent être tragiques… Heureusement pour Gaëtan, son entourage ne le lâche pas et le force à s’accrocher. Ils sont la confiance qu’il n’a plus en lui.

« Le laboratoire » de Cédric Deubel

« C’est vrai que ça a été un été difficile. Je me demande si je suis vraiment fait pour ça, si je ne vais pas arrêter pour simplement jouer au niveau amateur, pour le plaisir… » s’interroge-t-il alors. S’ensuit une succession d’essais dans des divisions inférieures : à l’AC Ajaccio, à Boulogne-sur-Mer, à Stuttgart, à Großaspach et au Locomotiv Leipzig. Tous infructueux, sauf le dernier : « l’essai est en toute fin de mercato. On fait un match contre une équipe inférieure, on doit gagner 7 ou 8-0. Je marque 3-4 buts et je fais des passes décisives. Le lendemain, mon nom est dans tous les journaux. L’agent qui m’a envoyé là-bas me dit que j’ai fait le buzz. Les gens se demandaient d’où je sortais… » se souvient-il. Seulement, la proposition finale n’est pas à la hauteur et Gaëtan retourne à Haguenau « reprendre goût au foot », avec une simple licence en poche.

Là-bas il y retrouve un visage connu : Cédric Deubel. Ce dernier - avec qui il discute de la famille, de tout et de rien -, dispose d’un diplôme de préparation physique et passe le CEPA (certificat d’entraîneur, préparateur athlétique). Au fil de la discussion, les deux hommes se mettent d’accord : ils se retrouveront deux fois par semaine à côté des entraînements de Gaëtan avec l’équipe d’Haguenau pour des séances spécifiques. « Je ne suis pas allé dans son sens en disant "oui il font de la merde (en ne le gardant pas à Strasbourg)"… J’ai plutôt essayé de lui apporter des solutions. C’est un joueur intelligent, il ne manquait pas grand-chose. C’était quelques points spécifiques, des détails, ce qui fait le haut niveau. Quand il été en N3 on a commencé à travailler. Il était en demande et c’est devenu "mon laboratoire". Je me suis permis de travailler beaucoup de choses sur l’explosivité parce que c’est là qu’il y avait un manque. On a travaillé la motricité et forcément l’aspect musculaire des choses. La réaction, aussi. Résultat sur la deuxième partie de saison en N3, il survolait les matches, personne ne lui prenait la balle et il a continué en N2 », raconte l’homme de 37 ans qui prendra justement la tête de l’équipe du FCSR Haguenau en National 2 l’année suivante.

« Gaëtan était toujours dans les joueurs avec le plus haut pourcentage de victoires »

Quentin Bur, partenaire de Gaëtan à Haguenau, se souvient d’un bourreau de travail : « ce qui m’a le plus marqué c’est sa régularité à l’entraînement. Il était impressionnant. Notre coach nous fait travailler avec des statistiques aux entraînements, chaque exercice est comptabilisé et Gaëtan était toujours dans les joueurs avec le plus haut pourcentage de victoires, chaque mois. Après, en match, il était exceptionnel. Si on monte (de National 3 à National 2) c’est en partie grâce à lui. » Avec ses 17 buts et ses 10 passes décisives, Gaëtan est fort sur le terrain et apprécié dans le vestiaire avec lequel il s’autorise quelques sorties. « Quand il est arrivé à Haguenau, c’était mon compagnon de soirée. Je suis un peu un fêtard et quand je voulais faire la fête avec une personne motivée c’est Gaëtan que j’appelais le premier. J’étais sûr qu’il allait répondre tout de suite positivement », s’amuse Quentin Bur.

« Tout ça, c’est fini, en rit aujourd’hui Gaëtan. J’en ai assez profité à Haguenau pendant 2 ans. Malheureusement, je ne peux plus me le permettre, il y a trop de risques. Aujourd’hui je fais le plus beau métier du monde. A Haguenau c’était bien beau de vivre comme ça mais ce n’était pas un métier. J’étais amateur. J’ai bien profité pour sortir avec eux et mes amis mais aujourd’hui je ne peux plus et c’est très bien comme ça. » Mais si tout plane pour lui après sa première saison pleinement réussie, les prétendants ne se bousculent pas. Orléans et Dunkerque, comme d’autres, se renseignent sans aller plus loin. Faute d'alternative, Gaëtan rempile pour un an à Haguenau.

17 novembre 2018 : « le match qui a changé ma vie »

Cédric Deubel, intronisé entraîneur principal, va lui ajouter une nouvelle corde à son arc en le faisant redescendre sur le terrain : « on avait des problèmes dans la ressortie de balle et, le connaissant très bien, je savais qu’il pourrait se projeter. Athlétiquement ce n’est pas une sentinelle, ni un vrai milieu défensif, il a vraiment un jeu à l’allemande ou à l’anglaise, il est capable de se projeter des 16 aux 16. Donc on jouait avec lui devant la défense. C’est là qu’il a encore vraiment franchi un palier parce qu’il était à la récupération, il avait le jeu de face, il pouvait casser des lignes avec ses passes ou avec la vitesse et ses prises de balle. C’est un joueur qui va vite et qui est dur. Dans les duels ou autre, il fait mal même si ce n’est pas un monstre athlétique. Il voit le jeu et il est bon devant le but. Pour moi, la seule limite qu’il a c’est celle qu’il va se fixer lui-même. »

Déjà suivi de près par de nombreux recruteurs, Gaëtan Weissbeck va en éclabousser une poignée de son talent dans ce registre le 17 novembre 2018. Le FCSR Haguenau est opposé au FC Sochaux (Ligue 2) à l’occasion du 7e tour de Coupe de France. « C’est le match qui a changé ma vie. Je l’ai préparé sans pression. La veille on était à un concert de Dadju au Zenith de Strasbourg avec ma copine et mes amis. Je me mets aucune pression en me disant que c’est une chance de jouer une L2 et que c’est peut-être la seule fois de ma vie que ça arrivera. Et c’est là où je fais un très gros match, peut-être le meilleur de ma carrière amateur. Ce jour-là, tout le monde m’a dit que j’étais au-dessus, qu’on a vu mon vrai niveau et comme par hasard, c’est contre une équipe de L2. » L’histoire peut reprendre son cours. Même si les siens s’inclinent, Gaëtan Weissbeck est élu homme du match. Et quelques semaines plus tard, un agent proche du club entre en relation avec l’agent de Gaëtan. On vous le donne en mille : le deal se fait le dernier jour du mercato d’hiver, avant que Gaëtan ne soit prêté les six derniers mois à Haguenau.

« Tout ce qu’il se passe ici, c’est le destin »

À son retour à Sochaux pour la reprise, le coach Omar Daf lui dit cash : il fait partie intégrante du groupe et tout le monde aura sa chance, les meilleurs joueront. Il faut croire qu’il en fait partie puisqu’il sera titulaire dès le premier match de championnat et ne manquera que quatre rencontres sur vingt-huit, avant la coupure imposée par le Covid-19. Le vent tourne définitivement quand Daf lui confie le brassard de capitaine dès l’entame de cette nouvelle saison. Fort d'un nouveau nouveau contrat signé jusqu'en 2023, Gaëtan Weissbeck a 23 ans et les Jaune et Bleu ne peuvent déjà plus s’en passer. C’est simple il n’a manqué que 9 minutes des 12 premières journées de Ligue 2 et pointe à sept buts et deux passes décisives. La confiance est désormais palpable chez lui et le carrefour des possibles semble à nouveau sans limite.

« Pour échanger régulièrement avec lui, il a compris que ça pouvait s’arrêter du jour au lendemain et il ne va pas s’arrêter là », prophétise Cédric Deubel. D’un avis partagé par toutes les personnes interrogées à son sujet, l’étincelant Gaëtan Weissbeck d’aujourd’hui s’est bâti dans l’échec d’hier, dans sa capacité à le surmonter avec son entourage. Pour lui, c’était tout simplement sa destinée : « tout ce qu’il se passe ici, c’est le destin, ça devait se passer comme ça. Il fallait passer par ça, je n’avais pas le choix. C’est mon chemin qui est comme ça. »

C'est ce qu'on appelle inverser la tendance.

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