Foot Mercato : vous avez entraîné pendant trente ans à l’Olympique Lyonnais. Mais revenons tout d’abord au début. Comment êtes-vous arrivé chez les Gones ?

Armand Garrido : ça s’est passé tout simplement. J’étais entraîneur et joueur à l’AS Buers à Villeurbanne. J’avais fait sept saisons d’affilée dans ce club où j’ai mes racines. J’ai entraîné de jeunes catégories comme des plus âgées. Ça se passait plutôt bien. Et pour tout vous dire, j’étais en contact avec le club de Saint-Maurice-de-Beynost à l’époque. Mais Lyon est entré en contact avec moi afin d’entraîner les jeunes. Ce qui m’a intéressé, car je pouvais être souvent sur le terrain. Au final, tout s’est fait naturellement.

FM : quel projet l’OL vous proposait-il ?

A.G : quand je suis arrivé au club, on m’a proposé de m’occuper des minimes dans un premier temps. J’entraînais une équipe seniors, donc j’ai expliqué qu’être en charge des minimes n’était pas forcément mon truc. Je ne connaissais pas cette catégorie et j’aurais voulu avoir des joueurs un peu plus âgés. Finalement, je me suis retrouvé à entraîner les cadets première année. Il y avait trois équipes. Lors de ma première année à l’OL, je me suis occupé de l’équipe trois. La suivante, j’étais en charge de l’équipe deux après le départ de Gérard Bonneau. La saison d’après, je me suis retrouvé à la tête des 17 ans Nationaux.

FM : depuis le jour de votre arrivée en 1989, le club comme le projet ont pas mal évolué...

A.G : j’ai évolué avec le club. L’OL a grandi et j’ai grandi avec. J’ai été entouré de personnages du football, de grands formateurs dont j’ai beaucoup appris et avec lesquels j’ai beaucoup travaillé. Le club a pris une autre dimension. C’est une grande fierté d’avoir participé à toute cette évolution.

FM : justement, vous avez quitté les Gones il y a quelques semaines après trente ans de bons et loyaux services. Pourquoi cette décision ?

A.G : c’était une décision commune. On arrivait à la fin de mon contrat. On s’est mis d’accord. J’avais fait un bon bout de chemin avec le club et le club avait fait un bon bout de chemin avec moi.

FM : j’imagine que le fait que l’on dise qu’une page s’est tournée avec votre départ vous rend fier car vous avez marqué le club à votre façon.

A.G : c’est ce qu’on dit. Quand je lis les commentaires de supporters ou d’anciens amis voire même d’adversaires, je me dis que j’ai fait un bon bout de chemin avec l’Olympique Lyonnais. J’en suis très fier. Mais ce sont surtout les joueurs qui me rendent fier. Ce sont eux qui ont la réussite et qu’ils me remercient, ça me touche. Ce n’est pas toujours facile pour eux donc quand ces remerciements viennent des joueurs, c’est d’autant plus valorisant. On se dit qu’on n’a pas perdu notre temps et qu’il y a de la réussite au bout. La fierté vient beaucoup de là.

FM : un paquet de joueurs vous ont rendu hommage sur les réseaux sociaux après l’annonce de votre départ de l’OL. On a senti que vous les avez marqués en tant que footballeur mais aussi en tant qu’homme.

A.G : c’est le but. Le but est d’en faire des footballeurs, mais aussi des hommes. Quand on voit le parcours et la réussite de certains, dont on connaît les noms, comme Karim Benzema, Samuel Umtiti ou Alexandre Lacazette plus récemment, et d’autres plus anciens comme Frédéric Kanouté ou Ludovic Giuly, on se dit qu’on a bien travaillé. Au-delà du joueur, l’homme est important. Pour vous dire, même ceux qui ne réussissent pas, et j’en connais ; c’est aussi une fierté de les voir réussir leur vie à côté. C’est important de savoir par exemple qu’un garçon qui n’a pas percé dans le football est chef d’entreprise aujourd’hui ou qu’il y en a un autre qui est professeur des écoles. Il y a une réussite sportive, mais il y a aussi une réussite sociale qui est très importante. Ça fait trente ans qu’on véhicule ces idées. On pourra dire ce qu’on veut, c’est une réussite dans le football et dans l’intégration sociale.

Une fierté d’aider les jeunes à devenir des footballeurs et des hommes

FM : gardez-vous des liens avec vos anciens joueurs, qu’ils soient en activité ou non ?

A.G : oui, quand c’est possible. Vous imaginez bien qu’il y en a qui sont très difficiles à approcher, qui sont loin et bien entourés. Il y en a d’autres qui sont plus abordables. J’en croise régulièrement et je prends toujours plaisir à discuter avec eux. Je suis heureux de voir qu’ils sont mariés, qu’ils ont des enfants et une situation stable et solide. Ils ont continué dans le football ou pas, mais ils ont une vie bien remplie.

FM : en trente ans à l’OL, vous avez dû vivre beaucoup de choses. Quel est votre meilleur souvenir ?

A.G : mon plus beau souvenir est la victoire en Coupe Gambardella. C’est cette victoire en 1997 face à Montpellier au Parc des Princes dans des conditions très compliquées puisqu’on a gagné sans gardien (1-1, 5-4 tab). C’était Roland Vieira, qui était l’avant-centre de l’équipe, qui avait terminé dans les cages. À l’époque, on n’avait pas de gardien remplaçant. On était limités dans le nombre de joueurs qu’on devait sélectionner. C’est un souvenir inoubliable dans des conditions très difficiles. J’étais déjà en train de me demander ce que j’allais dire aux joueurs pour les réconforter car on participait à cette séance de tirs au buts sans gardien. Mais c’était sans compter sur la qualité de nos tireurs et la réussite de Roland dans la cage. Ça reste mon plus beau souvenir.

FM : quels joueurs vous ont le plus marqué ?

A.G : la liste serait longue. Même ceux avec lesquels on n’a pas réussi laissent toujours une trace quelque part. On vit une année voire deux avec eux. Mais il y a des choses qui ont été marquantes. La première est le recrutement de Sidney Govou. Ça s’était passé dans des conditions un peu particulières car on avait joué et gagné contre eux assez largement. J’avais vu Sidney et j’en avais parlé à Alain Thiry qui l’avait fait venir à l’essai. Puis il a eu la réussite qu’on lui connaît derrière. J’étais très fier d’en être un peu à l’origine. Après il y a un garçon comme Karim Benzema, qui a une belle carrière. Ludovic Giuly aussi. Quand il était plus jeune, personne n’aurait pensé qu’il aurait fait la carrière qu’il a fait. II ne faut pas oublier qu’il a eu une carrière époustouflante. Il a gagné la Ligue des Champions, il a été capitaine de Monaco, il a été champion de France, il a joué au Barça. C’est l’une des plus belles carrières du football français. Frédéric Kanouté m’a aussi beaucoup marqué. Je l’ai revu il y a deux ans à Dubai. C’est un homme de cœur. C’est devenu quelqu’un d’important. Il a son école de foot au Mali. Il en a une autre à Dubai. Il a fait des choses. Il œuvre beaucoup pour les jeunes de son pays et je trouve que c’est très bien. Aujourd’hui, il y a un garçon qui m’a aussi marqué c’est Houssem Aouar. On a l’impression qu’il est fabriqué pour le football. C’est l’élégance, la qualité et l’application. C’est propre. C’est un joueur qui me plaît beaucoup. Il y en a plein d’autres. Il y en a dont on sait moins qu’il sont passés par Lyon comme Xavier Chavalerin, qui a été formé à l’OL et dont on entend parler à Reims. Il y a aussi Pierrick Valdivia, qui fait une belle carrière, ou Julien Faussurier. Il y a des garçons qui ont des noms et d’autres qu’on connaît moins mais qui font carrière dans l’élite du football. Je pourrais aussi vous donner toute une liste de joueurs qui ont fait de petites carrières à l’étranger et qui ont bourlingué. J’en ai vu certains rebondir à Singapour, en Bulgarie...

FM : y en a-t-ils certains justement qui n’ont pas réussi comme vous l’imaginiez ?

A.G : oui, bien sûr. On espère que tous les garçons connaissent une belle trajectoire. Mais ce n’est pas possible de réussir avec tous. Il y en a qui nous surprennent dans l’autre sens. On ne les voyait pas y arriver et ils réussissent. Et puis il y en a qu’on voit réussir et qui n’y arrivent pas. Je n’ai pas forcément de noms à donner. Il y a des garçons dont on attendait beaucoup mieux c’est certain. Il y a au moins un nom qui doit vous venir facilement en tête (Hatem Ben Arfa, ndlr). Il fait finalement une bonne carrière, mais on l’attendait beaucoup plus haut. Je pourrais vous donner beaucoup de noms qui sont dans le même cas.

FM : qu’est-ce qui fait à un moment que certains réussissent à basculer et à atteindre le plus haut niveau ?

A.G : le talent est une chose. Mais il faut travailler. L’investissement du joueur est très important. Il y a plein d’éléments qui peuvent perturber ça comme la blessure, la maladie ou la fatigue psychologique. C’est réservé aux plus solides, à ceux qui ont les capacités physiques et mentales pour y parvenir. Un environnement peut aussi perturber un garçon et foutre une carrière en l’air. Parfois, ça tient à peu de choses. Le talent est important. Mais il faut du travail derrière. Un travail de longue haleine, de persévérance, de patience. J’ai toujours dit que la formation d’un jeune joueur ce sont les Jeux Olympiques. Quand un joueur rentre à 16 ans en formation, on a quatre ans pour en faire un athlète de haut niveau. Quand il arrive à 19 ans, soit il y a la médaille d’or, soit vous passez à côté.

FM : Karim Benzema est l’exemple du joueur alliant talent et travail. Avez-vous été surpris de le voir arriver si haut ?

A.G : ce qui m’a surpris, c’est qu’il aille aussi vite, pas qu’il aille aussi haut car il avait des capacités énormes. Il a été très vite. Quand on m’a annoncé qu’il allait au Real Madrid, je me suis dit : "qu’est-ce qu’il va faire là-bas !?" Il s’est adapté et il est toujours à Madrid. Il a éclos à une vitesse folle. En 17 ans, il a été catapulté vers l’avant et il ne s’est pas arrêté. Aujourd’hui, il a atteint une maturité. Il est au Real Madrid, on ne peut guère faire mieux. Mais jamais je n’aurais pensé qu’il aurait été aussi vite.

FM : trois joueurs passés par l’OL sont devenus champions du monde l’été dernier, à savoir Samuel Umtiti, Corentin Tolisso et Nabil Fekir. Là aussi, c’est une fierté en tant que formateur de voir ça.

A.G  : j’ai suivi ça avec beaucoup d’émotion. C’est exceptionnel. C’est l’aboutissement d’une carrière pour ces jeunes joueurs. C’est presque le Graal pour un entraîneur de dire ces garçons avec lesquels on a travaillé sont champions du monde. J’ai eu beaucoup de messages réconfortants par rapport à ça. Ils mettent en valeur les gens qui se sont occupés à un moment donné d’eux. Ce n’est pas que le travail d’Armand Garrido. C’est un ensemble. Déjà, il faut aller les chercher, les voir, les recruter. Ensuite, il faut les faire travailler avec les jeunes puis en formation. Et après, il y a encore des gens qui font le boulot. Je veux préciser que c’est le travail de toute la formation lyonnaise depuis ces trente dernières années qui a abouti à ça.

Garrido n’imagine pas entraîner ailleurs qu’à l’OL

FM : Lyon a aujourd’hui un centre de formation reconnu aussi bien en France qu’en Europe. Personnellement, avez-vous évolué dans votre façon d’entraîner au fil des années ?

A.G : on est obligé d’évoluer. Les joueurs vous font évoluer. Il faut toujours s’adapter aux générations qu’on rencontre. Le garçon de 17 ans de 2019 n’est pas le même qu’il y a dix ans et c’est encore moins le même qu’il y a vingt ans. Même si ils ont le même âge, trop de choses ont changé autour. Il faut s’adapter continuellement. Quand on avait un jeune il y a trente ans, on avait bien moins de choses à gérer. On gérait le joueur et l’entraînement. Aujourd’hui, il faut gérer plein de choses. On gère l’état d’esprit, le mental, les gens qui sont autour. Il y a énormément de choses à prendre en compte aujourd’hui. C’est beaucoup plus compliqué.

FM : vous venez de parler de la nouvelle génération. À Lyon, on parle beaucoup de Rayan Cherki (16 ans). Que pensez-vous de lui ?

A.G : on va lui laisser le temps de réussir quand même. Il est bien parti, c’est un fait. Il a beaucoup de choses pour lui. C’est un garçon qui a un potentiel qui est exceptionnel. Mais encore une fois, il faut laisser le temps au temps. Il est dans de bonnes conditions aujourd’hui. Tout est optimisé pour lui. Le club a vraiment fait tout ce qu’il fallait pour qu’il soit dans les meilleures conditions pour réussir. Maintenant, il faut le laisser travailler, progresser et grandir. C’est un petit peu comme une plante. On est en train de l’arroser. On attend qu’il grandisse. Il ne faut pas aller trop vite.

FM : y a-t-il d’autres joueurs des futures générations qui vous ont tapé dans l’œil ?

A.G : vous m’avez parlé de Cherki avant, donc je vais vous répondre Cherki. Je n’ai pas forcément envie de donner des noms car il y en a qu’on oublie (rires). Il y a toujours de bons petits joueurs à Lyon. La pépinière est très riche. On a plein de bons clubs autour de Lyon qui travaillent bien. On a des joueurs qu’on peut récupérer et faire éclore. On a tout ce qui faut pour y parvenir. C’est du travail et de la patience. Je trouve que c’est bien que la formation se fasse dans l’ombre, qu’elle ne soit pas trop mise en avant. On parle beaucoup de l’OL et de sa formation. On met donc les joueurs en avant. J’aimais bien travailler dans l’ombre. C’est dangereux d’être trop mis en avant car on peut se faire piller, il peut y avoir des joueurs à qui on fait tourner la tête. Il y a plein de gens qui tournent autour des terrains. Il y en a des bien et des moins bien. Les jeunes sont sensibles et il faut les protéger. Travailler dans l’ombre est important pour moi.

FM : avez-vous senti au fil des années que les personnes qui gravitent autour des jeunes sont de plus en plus nombreuses ?

A.G  : ça s’est bien amplifié. La saison passée, j’étais sur le recrutement. J’ai pas mal voyagé sur la France. Je suis allé un peu de partout. Et quand on va voir des matches de jeunes, il y a du monde en tribunes. Il y a les recruteurs des clubs français et étrangers. Il y a énormément d’agents. Je ne critique pas. Mais il y a beaucoup de monde qui s’y intéresse. Avant, c’était moins important. Aujourd’hui, c’est devenu très important.

FM : cet été, le duo Juninho-Sylvinho est arrivé à Lyon. Qu’en pensez-vous ?

A.G : Juninho est une légende du club. C’est une bonne chose qu’il soit revenu. Il connaît les rouages du club, il connaît très bien le football et les joueurs. Sylvinho, je ne peux pas trop en parler comme je ne le connais pas. Je pense que le retour de Juninho est important pour Lyon.

FM : vous avez été pendant longtemps dans le football, comptez-vous reprendre du service ailleurs ? Avez-vous des projets en tête ?

A.G : je vais prendre un petit peu de repos et je pense que je m’orienterais vers un projet un peu plus personnel. Très franchement, j’aurais du mal à aller entraîner dans un autre club que l’OL. Je pense plus à un travail plus personnel, travailler avec des joueurs. Indirectement, peut-être que je continuerais à travailler pour Lyon. Mais, même si on ne sait pas de quoi demain est fait, je ne me vois pas reprendre du service avec un autre club que Lyon. Avoir une équipe est très prenant. On vit le football 24 heures sur 24. On rentre à la maison, on va se coucher sinon le foot ne s’arrête jamais. C’est très usant d’avoir une équipe. Il faut vivre avec son groupe. On n’a pas de samedi, pas de dimanche. On n’a pas de vacances. On s’entraîne tous les jours. Il y a les entraînements à préparer. Il y a l’inquiétude qu’on peut avoir avec les joueurs. On est sous pression. C’est une passion donc on s’investit complètement et pas à moitié. On en oublie les choses essentielles, on laisse passer beaucoup de choses. Je ne m’en plains pas car je me suis fait plaisir. Mais aujourd’hui je pense que j’ai besoin de souffler un petit peu. Avec le football, j’ai peut-être oublié quelques étapes.

FM : je vous laisse le mot de la fin, j’imagine que vous avez quelques personnes à remercier.

A.G : je veux remercier le président Jean-Michel Aulas de m’avoir fait confiance toutes ces années. J’ai été là pendant trente ans. Je suis arrivé un peu après lui au club. Je le remercie parce qu’il m’a permis de voir le club évoluer pendant trente ans. Un grand merci à tous les joueurs que j’ai pu avoir. On vit des choses importantes avec eux, on partage beaucoup de moments avec eux, qu’ils soient difficiles ou non. Je remercie également tous les collègues avec lesquels j’ai eu la chance de travailler pendant des années. Je n’ai eu que de bons partenaires pour évoluer. Je ne venais pas du monde professionnel. Ils m’ont accepté et j’ai beaucoup appris des professionnels. Je les remercie tous.

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