FM : Bacary, à 35 ans, vous entamez votre 14e saison professionnelle. Qu’est-ce qui vous donne encore l’envie de jouer au plus haut niveau ?

BS : l’amour du foot, l’amour du sport. Le foot m’a énormément donné. C’est juste un plaisir de se retrouver sur le terrain, de pouvoir retrouver un groupe, de pouvoir s’entraîner. C’est toujours bien d’être sur le terrain encore à mon âge. Je sais que ce n’est pas donné à tout le monde surtout à 35 ans, un âge auquel de nombreux joueurs ont déjà pris leur retraite. Tant que j’ai la chance d’être en bonne santé et qu’on m’offre l’opportunité de faire ce que j’aime, d’apporter et de prendre du plaisir, je le fais. Je me sens super bien, je n’ai pratiquement jamais eu de graves blessures musculaires. J’ai une bonne hygiène de vie, je ne me fixe pas de limites. Tant que je suis en bonne santé, je joue.

FM : quel bilan dressez-vous de votre carrière ?

BS : je pense avoir fait une excellente carrière, aussi bien en club qu’en Equipe de France. Quand j’ai commencé à Auxerre, à la base j’étais remplaçant la première année. J’ai signé pro à 20 ans et pendant un an j’ai énormément regardé les mouvements de Johan Radet, j’ai énormément appris durant cette saison et ensuite j’ai essayé de reproduire ce qu’il faisait en apportant ma touche personnelle. Petit à petit, j’ai gravi les échelons et je me suis adapté au niveau auquel j’ai été amené à jouer. C’est ça qui m’a poussé à Arsenal, c’est ça qui m’a emmené à Manchester City. C’est pour ça que j’ai duré. J’ai fait quand même 7 ans titulaire à Arsenal et 2 ans titulaire à City plus 10 ans en Équipe de France.

FM : quel est le meilleur moment de celle-ci ?

BS : le jour où j’ai signé pro à Auxerre. J’étais amateur et je suis parti en stage avec les pros, tout est allé très vite. En six mois, je suis passé dans le groupe pro, j’ai énormément appris et progressé. J’étais amené à jouer attaquant, ailier ensuite et je suis finalement passé latéral. On est parti en stage en Suisse pendant 10 jours. Et à mon retour, on a joué un match amical face au FC Thoune, une rencontre au cours de laquelle je me suis mis en évidence. Après deux jours de repos, Guy Roux m’appelle dans son bureau. J’y vais. Le chemin me paraissait tellement long (rires). Pendant 20 minutes, je me suis demandé pourquoi il m’appelait. Je pensais qu’il allait me reprocher des choses que j’avais mal faites. En fait, à ma grande surprise, il m’a proposé un contrat. Ça reste l’un de mes plus grands moments. Depuis petit, c’était mon rêve de signer un contrat professionnel, c’était le début de quelque chose.

FM : le pire moment de votre carrière ou le souvenir le plus douloureux ?

BS : le plus mauvais moment, c’est quand j’ai perdu mon frère en 2008. Je me souviens qu’avec Arsenal on avait un match de Ligue des Champions contre l’AC Milan (NDLR : le 20 février 2008 en huitième de finale aller de Ligue des Champions). C’est arrivé en fin de semaine donc j’ai sauté le match de championnat, mais j’ai joué le match de Ligue des Champions. Ça reste un des plus mauvais moments, mais ça reste un moment particulier parce que j’ai dû gérer mes émotions et je pense qu’en étant sur le terrain ça m’a fait oublier un petit peu. Et comme c’était un match important de Ligue des Champions... On a fait 0-0 à domicile avec une équipe très jeune et on l’avait emporté à l’extérieur 0-2 au retour. C’est là que je me suis servi du foot pour m’évader.

« J’aurais dû remettre les choses en place avec tout le monde »

FM : si vous aviez un regret dans votre carrière, ce serait quoi ?

BS : j’ai un regret dans ma carrière. J’aurais dû remettre les choses en place avec tout le monde. J’aurais dû m’affirmer plus. Je pense à la presse française. Avec l’image qu’ils m’ont donnée en France. Faire sept ans titulaire à Arsenal ce n’est pas donné à tout le monde, j’ai terminé meilleur latéral droit en France. Arrivé en Angleterre, j’ai terminé deux fois meilleur latéral droit de Premier League dont la première fois dès ma première saison. Ensuite, à Manchester City, j’ai réussi à m’imposer dans une équipe où Pablo Zabaleta était vice-capitaine et en place depuis neuf ans. En Équipe de France, je suis resté 10 ans avec trois entraîneurs différents alors que j’ai toujours été critiqué en France et ça, je ne l’ai jamais compris. Peut-être que j’aurais du m’affirmer plus, peut-être que j’aurais dû à un moment faire cesser toutes ces critiques et rappeler à tout le monde que je suis resté le meilleur à mon poste pendant 10 ans.

FM : songez-vous déjà à l’après-carrière de joueur ? Vous voyez-vous rester dans le monde du foot ?

BS : j’ai envie de rester dans le monde du foot. Je souhaite passer mes diplômes d’entraîneur parce que j’ai eu la chance d’évoluer sous les ordres d’Arsène Wenger et surtout Pep Guardiola. Par rapport à ce que j’ai appris, je peux apporter aux petits et aux joueurs. À mon tour je voudrais transmettre.

FM : n’avez vous pas été tenté par un retour en France ? On vous a prêté des contacts notamment avec l’OM durant l’été 2017 et même à Amiens il y a quelques semaines.

BS : dans ma tête, je ne voulais pas rentrer en France. Je suis tellement monté haut en émotion en Angleterre que retourner en France, dans un contexte un peu spécial, en sachant que j’étais attendu au tournant après tout ce que j’avais fait, ce n’était pas mon désir. Oui, après j’ai eu l’occasion de rentrer. Marseille non, ce n’était que des rumeurs. Amiens oui, mais j’ai refusé parce que je n’en avais pas l’envie.

FM : comment vous êtes-vous retrouvé à Benevento la saison passée ?

BS : j’ai toujours cherché à prendre du plaisir. En sortant de City, j’ai reçu énormément de propositions, contrairement à ce qui a été dit dans la presse. La seule chose c’est que l’envie n’était pas là. J’ai eu des propositions de clubs comme Besiktas, en Angleterre aussi, aux quatre coins du monde, y compris en MLS, mais j’ai refusé parce que l’envie n’était pas là. J’ai suivi mon coeur. Quand j’ai eu la proposition de Benevento, je ne vais pas cacher que j’ai été surpris. Après le président a voulu me rencontrer, je me suis déplacé et le feeling est passé. Et comme je marche au feeling, je me suis dit OK, je vais aller prendre du plaisir là-bas et j’ai signé. Voilà comment ça s’est passé. C’est plus un choix personnel et un choix du cœur qu’autre chose.

FM : comment se passent vos premiers pas en MLS à l’Impact de Montréal ?

BS : je suis arrivé à un moment de ma vie où j’ai le luxe de pouvoir choisir ce que je veux et voilà c’est ce que j’ai fait en venant ici en MLS. J’ai eu des propositions, même en sortant de Benevento. J’étais libre. J’ai choisi Montréal et je ne regrette pas du tout mon choix. C’est top ici. Honnêtement, de nombreux joueurs voudraient jouer ici en MLS un jour, Antoine Griezmann l’a déclaré d’ailleurs il n’y a pas longtemps. C’est un peu le rêve de chacun d’entre nous et je réalise ce rêve-là. Et voilà, ça se passe super bien. J’ai été élu homme du match pour ma première en championnat et j’ai marqué récemment. Ça se passe super bien au club et je m’entends bien avec tout le monde. J’ai retrouvé Rod Fanni, c’est quelqu’un que j’apprécie et avec qui je m’entends super bien.

FM : avez vous été surpris par le niveau de ce championnat ?

BS : honnêtement, il y a un bon niveau même si bien entendu ce n’est pas la Premier League. Il y a d’excellents joueurs qui jouent dans certaines équipes nationales. On sait que ça reste des bons joueurs. C’est un excellent championnat et surtout en expansion. Par rapport à il y a une quinzaine d’années, il y a énormément de joueurs européens qui jouent ici et le niveau est assez élevé. On sent qu’il y a quelque chose qui se passe, avec l’arrivée de nouvelles franchises comme celle de David Beckham (Inter Miami, NDLR). À mon avis il va y avoir de plus en plus de joueurs européens qui vont arriver dans les prochaines années. Et le jour où ils ouvriront le marché à tout le monde, la MLS dépassera les championnats européens pour moi. Au niveau marketing, au niveau de l’atmosphère, il y a un potentiel énorme qui n’a pas encore été détecté.

FM : vous, l’ancien international tricolore, comment avez-vous vécu le sacre de la France au Mondial 2018 ?

BS : je suis très heureux pour eux parce qu’ils méritaient de gagner. C’est l’équipe la plus sérieuse, la plus compacte et la plus soudée. C’est entièrement mérité, ils sont montés en puissance. Pour avoir vu de quelle manière ils vivent ensemble, c’est un exemple pour les jeunes, c’est beau de voir ce qu’ils ont réalisé. Ça n’a pas été facile avec l’Équipe de France. Ça n’a pas toujours été l’équipe favorite. Au niveau des critiques, ils ont dû souvent faire le dos rond. On a souvent dû faire le dos rond (pour rappel, Bacary Sagna était titulaire en finale de l’Euro 2016 et il a porté pour la dernière fois le maillot Bleu lors du premier match des éliminatoires de la Coupe du Monde 2018, France-Bulgarie, le 7 octobre 2016). Après la finale de 2016, ils ont continué à travailler, l’équipe a tout fait pour rebondir. C’est un exemple pour tous les jeunes de s’inspirer de ça pour progresser.

« J’en ai vu des joueurs de talent durant ma carrière mais des joueurs comme Mbappé, jamais »

FM : est-ce qu’il y a un joueur français qui vous a surpris durant la compétition ?

BS : Kylian Mbappé. Connaissant son potentiel, je savais qu’il allait causer des problèmes durant la compétition, mais pas autant de problèmes. Pour moi c’était le meilleur joueur de la compétition. Ils ont donné le titre à Luka Modric, qui le méritait amplement, mais pour moi Mbappé était l’homme de cette situation.

FM : durant votre carrière, avez-vous déjà vu un joueur aussi fort à l’âge de Kylian Mbappé ?

BS : jamais. J’en ai vu des jeunes de talent, j’en ai vu sortir, notamment en Angleterre. Ce qu’a fait Kylian, c’est très très fort. Après, il y a un truc qui me dérange avec lui, c’est la manière dont les journalistes le critiquent. Parce qu’ils attendent de lui, du fait de son âge, qu’il fasse le dos rond, qu’il accepte tout. Je pense qu’il faut lui laisser cette personnalité qu’il a aujourd’hui. Il ne faut pas au contraire le brider. Il a le droit de dire ce qu’il pense, de faire ce qu’il veut sur le terrain. Au final, certains prennent ça pour du chambrage. S’il a la capacité de faire certains dribbles fous, pourquoi brider les gens ? C’est ça qui est dommage avec ce qui s’est passé sur le carton rouge reçu face à Nîmes. Honnêtement, je ne comprends pas pourquoi il a été autant critiqué. Le joueur cherche à le blesser, c’était intentionnel. N’importe qui aurait eu une réaction. Parce qu’il est jeune, il doit se taire. Ce n’est pas normal.

FM : un petit mot sur le départ d’Arsène Wenger d’Arsenal. Comment avez-vous vécu cela ? Et avez-vous été surpris par son départ ?

BS : je m’y attendais. À voir comment les supporters s’étaient retournés contre lui, c’était la suite logique. Je pense qu’il ne pouvait pas continuer dans ce contexte. C’est quand même dommage. Après avoir tant apporté au club, sortir de cette manière-là, c’est moche. Il a tellement donné au club... Il a changé l’image du football anglais, il lui a énormément apporté. Même au-delà, à l’ensemble du football européen. C’est dommage de lui avoir fait une sortie de la sorte. Pour moi c’est petit. Tout ne peut pas aller parfaitement. Il a eu des bons moments avec Arsenal. Il a toujours essayé de garder une certaine éthique, afin de faire progresser et jouer les jeunes, Anglais notamment. Il est critiqué alors qu’il essaie d’aider le foot. Ce n’est pas toujours cohérent. Les Anglais se plaignent d’avoir toujours plus d’étrangers, de ne pas avoir assez de place pour leurs jeunes talents. Et quand un entraîneur, qui plus est français, le fait, donne la chance aux jeunes anglais, il est critiqué par la même presse anglaise...