Un virage à 90 degrés. Cet été, après une énième saison compliquée malgré une quatrième place qualificative pour la Ligue des Champions, l’Inter se séparait de Luciano Spalletti et nommait Antonio Conte sur le banc. Après une année sabbatique, l’ancien sélectionneur de la Nazionale reprenait du service pour remettre la Beneamata sur le devant de la scène. Et pour cela, des décisions radicales ont été prises. Exit des éléments comme Radja Nainggolan, Mauro Icardi (prêt au PSG), Ivan Perišić (prêt au Bayern Munich), Miranda ou encore João Mário, dont certains étaient en conflit ouvert avec la direction du club. Avec une tête dirigeante repensée, l’accent a été mis sur la régénération d’un effectif vieillissant et qui ne correspondait pas au profil de joueurs souhaités par le nouvel entraîneur.

Alors, les Nerazzurri ont recruté massivement avec un savant mélange de jeunesse et d’expérience. Ainsi, des joueurs qui ont roulé leur bosse à travers l’Europe à l’image de Diego Godín (33 ans), Alexis Sánchez (30 ans) ou encore Romelu Lukaku (26 ans) ont garni les rangs milanais mais des éléments très prometteurs ont aussi rejoint la nouvelle équipe d’Antonio Conte. Et pas des moindres puisqu’un Nicolò Barella (22 ans) était courtisé par toute la Botte, à l’instar de Stefano Sensi (24 ans), Valentino Lazaro (23 ans) ou encore Lautaro Martínez (22 ans), véritable révélation de ce début de saison avec 8 buts et 1 passe décisive toutes compétitions confondues. Une réelle envie de Conte de s’appuyer sur des joueurs à fort potentiel pour les modeler à son image. « Conte aime bien les jeunes. En dehors d’aimer les stars et les joueurs d’expériences, il aime les jeunes. Je pense que l’Inter est obligée de passer par-là aussi pour se reconstruire et ça a été plutôt vite, nous explique Philippe Genin qui commente la Serie A en exclusivité sur beIN SPORTS. L’association avec Beppe Marotta a été très importante là-dessus. Il y a un savoir-faire pour aller chercher ces jeunes-là. Franchement, tout ce qui a été pris, comme les Barella et Sensi, c’est du top joueur. »

Les jeunes prennent le pouvoir

Une volonté qui se traduit sur le terrain puisque lors du dernier match contre l’Hellas Vérone, avant la trêve internationale (victoire 2-1, 12e journée), l’Inter a aligné son équipe la plus jeune depuis 2015 et l’époque Roberto Mancini, aujourd’hui sélectionneur de l’Italie et qualifié pour l’Euro 2020. En effet, lors de cette rencontre, Samir Handanovič (bientôt 36 ans) était le seul joueur de plus de 30 ans à être sur le terrain, l’âge moyen des joueurs titularisés ce jour-là était de 25 ans et 360 jours, c’est à peine plus que contre Bologne (2-1, 11e journée) dont la précocité de l’équipe avait battu un record avec une moyenne d’âge de 25 ans et 266 jours. Car oui, Antonio Conte n’a pas peur de faire confiance aux jeunes comme il l’avait confié en conférence de presse avant d’affronter Parme (2-2, 9e journée) : « Je n’ai aucun problème avec les jeunes joueurs. Si un jeune est fort, je le fais jouer. Souvenez-vous que j’ai lancé Pogba à 18 ans après deux mois passés dans le groupe. Bastoni (20 ans) est une certitude, Esposito (17 ans) est une certitude. Nous espérons en avoir d’autres sous peu. »

Rien de surprenant donc. Et les résultats suivent puisque l’Inter pointe à la deuxième place en championnat (31 pts) derrière l’indéboulonnable Juventus, octuple championne en titre. Ce bon de début de saison n’a effectivement rien d’une surprise pour Phillipe Genin qui suit attentivement la Serie A chaque week-end pour beIN SPORTS : « Il est fidèle à ses principes. Je suis très heureux de voir cet entraîneur sur le banc de l’Inter. On a vu son travail tout au long de l’été avec la préparation physique, la tactique, les choses se sont bien mises en place avec cette défense à trois où il excelle. Il a les gars pour. Les choses se sont rapidement mises en place. Le début de saison est très cohérent et très bon. » Ce qui est frappant surtout, c’est la confiance accordée à des joueurs qui évoluaient encore à Cagliari, Sassuolo ou encore au Genoa la saison dernière « Il leur donne une confiance énorme. Il est très exigeant dans son travail au quotidien. Il n’hésite pas à hurler sur les joueurs quand il le faut et à leur sauter dans les bras dès l’instant où ils marquent, mais il les fait progresser à sa manière à lui. Joueur, il était comme ça aussi. Il y a toujours cette envie, cette pêche permanente », raconte Philippe Genin.

Une renaissance qui s’appuie sur des fondations historiques

Ce vent nouveau qui souffle sur l’Inter était primordial après des années de galères et de crises internes qui empêchaient une continuité dans les résultats : « Il était temps que ce club se reconstruise. On voit que ce n’est pas facile à l’image de l’AC Milan aujourd’hui. Compte tenu des crises financières que ces clubs ont connu et des changements de propriétaire où c’était chaotique, on ne savait pas trop où ça allait financièrement. L’Inter, ça y est, c’est stabilisé. Il y a un processus en route, ils ont su se structurer à la tête, garder aussi un garçon comme Javier Zanetti qui est la mémoire du club, appuie Philippe Genin. Ce qui est bien aussi, c’est qu’on voit le président (Massimo) Moratti revenir. Je l’appelle toujours président, car il a marqué le club à vie. On le consulte toujours. Il faut savoir s’appuyer sur l’histoire. » Et pour le commentateur de la Serie A sur beIN SPORTS, deux joueurs sortent du lot depuis le début de cet exercice : « Pour moi, c’est Sensi. Quand il s’est blessé, il y a eu un petit coup de mou au milieu même s’il y a d’autres joueurs de talent, il y avait un trou dans le système de Conte. Après, il y a Barella mais on commence à le connaître depuis quelques saisons déjà. Barella, c’est très costaud, il me rappelle un certain Antonio Cassano dans son état d’esprit d’ailleurs. »

Entourés de Marcelo Brozović (27 ans), un joueur confirmé depuis quelques saisons maintenant, Stefano Sensi et Nicolò Barella détonnent au milieu de terrain et apportent cette intelligence de jeu si cher aux yeux de leur entraîneur : « Ils sont parfaitement intégrés au milieu, c’est le travail de Conte. C’est aussi le travail des joueurs qui sont autour de les incorporer dedans. Je pense que Conte ne s’est pas trompé dans ces choix-là. Oui, ils sont jeunes mais ils ont déjà une intelligence naturelle, et l’intelligence dans le jeu. Il a une forme d’insouciance de la jeunesse mais si on les met à la Juve, à Milan, à la Lazio, à la Roma ou encore à Paris, ils seront pareils », confirme le spécialiste Serie A de beIN SPORTS. Ce milieu à trois est d’ailleurs la force de cette équipe cette année et cela n’a évidemment pas échappé à Philippe Genin : « C’est un milieu très travailleur. C’est ce que demande Conte. C’est très usant, il y a 111 kilomètres parcourus pour cette équipe, c’est la numéro 1 (dans ce domaine ndlr) en Serie A, ce n’est pas un hasard non plus. Il y a une grosse possession de balle aussi même si la possession, ça veut tout dire et ne rien dire suivant les matches. C’est un signe. Après, ce que prône Conte, c’est usant physiquement. C’est pour cela que certains postes sont doublés, et vont être triplés, notamment au milieu de terrain. »

Une gestion physique et mentale poussée à l’extrême

L’intensité, la capacité physique à répéter les efforts tout au long d’un match sont autant d’éléments qui résultent d’un travail de l’ombre. Et pour cela, Antonio Conte dispose d’un staff technique qui pousse ses joueurs dans leur retranchement afin de leur donner toutes les chances d’être prêts les jours de match : « Conte est très bien entouré. Il a des hommes de confiance, notamment Antonio Pintus (ancien du Real Madrid notamment) à la préparation physique qui est un vieux de la vieille, il sait prendre en main ces jeunes-là et les faire progresser physiquement. Conte c’est le côté tactique, mental, mais après il y a le côté physique aussi. » Une préparation physique rigoureuse donc, mêlée à une intransigeance mentale qui est à l’image d’Antonio Conte : entière et passionnée. « Partout où il est passé, il a réussi. On a vu ce qu’il avait réussi à faire avec l’équipe d’Italie à l’Euro 2016 (éliminé par l’Allemagne en quart de finale, 1-1, 6 à 5 tab). C’est un type qui est exceptionnel. Vous avez envie d’aller au bout du Monde avec lui. C’est un vrai meneur d’hommes, un vrai meneur d’hommes, insiste Philippe Genin. Il sait punir, il sait pousser les coups de gueule qu’il faut, mais toujours dans l’intérêt du groupe, pas pour sa personne. »

Mais ce dépassement physique que réclame Conte à ses joueurs peut aussi avoir ses limites. Et les Nerazzurri l’ont appris à leurs dépens en Ligue des Champions où ils ont pioché alors qu’ils étaient bien embarqués contre le FC Barcelone et le Borussia Dortmund, notamment. Un manque de fraîcheur et de gestion des temps forts/temps faibles pendant un match qui avait provoqué la colère de Conte après la rencontre contre le BvB (défaite 3-2), pas contre ses joueurs mais contre ses dirigeants, car l’Italien sait que ces rencontres de C1 se jouent sur des détails : « Cet effectif n’a pas de joueurs qui savent gérer mis à part Godín. Ça devient difficile de perdre ce genre de matches. On doit demander à qui de gérer ? À Barella qu’on a pris de Cagliari ? À Sensi qu’on a pris de Sassuolo ? Ces matches doivent montrer clairement les problèmes à ceux qui doivent les comprendre. On aurait pu mieux planifier les choses. J’ai peut-être trop fait confiance aux situations sur le mercato. Je suis agacé de toujours dire la même chose. (…) Nous pouvons mettre n’importe qui en difficulté et nous l’avons démontré. (…) Nous sommes l’Inter, nous devons faire un bon examen de confiance. Des erreurs importantes ont été commises. On ne peut pas jouer de tels matches en Ligue des Champions et en championnat comme ça, nous sommes toujours à la limite. Je ne peux dire que merci aux garçons. »

Un travail de fond qui prend racine dès les équipes de jeunes

En arrivant en Lombardie cet été, Antonio Conte a, certes, directement imprimé sa patte sur l’équipe première, mais il a aussi axé sa philosophie sur les équipes de jeunes et la Primavera notamment. Roberto Samaden, prolongé jusqu’en 2022, est le responsable des secteurs jeunes de l’Inter et il veille à ce que les catégories d’âges inférieures s’expriment dans le même schéma que l’équipe A, c’est à dire en 3-5-2. « C’est important. Dans tous les grands clubs, c’est la base, on apprend un système de jeu, ce n’est pas l’entraîneur des U15 qui va faire ce qu’il veut. Non, tout le monde doit jouer pareil. Justement, le jour où vous allez chercher des jeunes, et Conte aime ça, et qu’ils commencent à briller avec la Primavera, quand ils arrivent avec l’équipe première, ils doivent être prêts dans le système. Le gars est lancé dans le grand bain, mais il a déjà l’ADN du jeu. Comme Esposito. Conte l’a dit, c’est un jeune joueur il ne faut pas lui en vouloir, il a raté une balle de match importante il n’y a pas longtemps, mais qui n’en a pas raté ? Qui n’en ratera pas ? Ce garçon-là va faire partie des attaquants sur qui il va falloir compter », juge Philippe Genin.

Mais tout n’est toujours tout rose un jeune intériste. Et ces dernières années, le club milanais a commis des erreurs. Quelques joueurs ont dû s’exiler, car la concurrence est rude chez les pros. Si l’Inter est reconnue comme le meilleur pourvoyeur de jeunes talents sur la scène nationale, elle connaît aussi des ratés. L’exemple le plus frappant est la vente de Nicolò Zaniolo (20 ans) à l’AS Roma en échange de Nainggolan pour 4,5 M€. Formé sous les couleurs bleu et noir, le milieu offensif s’éclate dans la Ville éternelle mais doit laisser des regrets aux dirigeants milanais. Un départ forcé aussi par le Fair-Play-Financier et une gestion pragmatique à l’époque. Ce n’est pas le seul des gros talents du centre de formation à avoir mis les voiles tôt dans leur carrière pour gagner du temps de jeu. Des éléments comme Radu, Bastoni ou encore Dimarco ont tenté leur chance ailleurs soit en prêt pour s’aguerrir, soit de manière définitive. À une autre époque, c’était Leonardo Bonucci qui était sacrifié sur l’autel de la jeunesse au profit de joueurs plus expérimentés : « Je n’échangerais pas un ou deux joueurs contre les trophées gagnés par l’Inter. Je pense par exemple à Bonucci : il a été échangé dans un deal avec le Genoa en 2009-2010 contre Milito et Thiago Motta. Nous sommes bien conscients de combien l’Inter a gagné grâce à ces deux joueurs », justifiait Piero Ausilio, le directeur sportif de l’Inter sur Sky Sport.

Une Inter qui mise sur les jeunes, la Nazionale en profite aussi

Cette trêve internationale de novembre a aussi mis en exergue la montée en puissance des jeunes avec la sélection. Comme Antonio Conte, Roberto Mancini n’hésite pas à accorder sa confiance à des joueurs à en devenir pour des matches internationaux et surtout décisifs dans la course à l’Euro 2020. Face à la Bosnie-Herzégovine (victoire 3-0), Sandro Tonali, Emerson, Bernardeschi ou encore Donnarumma étaient alignés avec la Squadra Azzurra, même chose lors de la démonstration contre l’Arménie (victoire 9-1) où la nouvelle génération a marqué de son empreinte cette rencontre (doublé de Zaniolo, but de Barrella, de Romagnoli et de Chiesa). « Que fait Mancini ? On l’a vu face l’Arménie. Il y a plein de nouveau, il y en a qui ont fait leur début et qui ont marqué. La Serie A devrait prendre exemple un petit peu sur ce que fait Mancini, il faut relancer la machine avec des jeunes Italiens, et ça commence à se produire dans certains clubs, comme l’Inter. Je pense qu’ils ont touché ce qu’il fallait », constate encore Philippe Genin.

Le défi pour l’Inter sera d’amener cette génération vers des titres et à commencer par le championnat qu’elle n’a plus remporté depuis le triplé historique en 2010. Si Conte veut que sa révolution par les jeunes soit couronnée de succès, cela devra se faire étape par étape, c’est l’avis de Philippe Genin, le journaliste de beIN SPORTS : « Cette année, c’est encore tôt. Ils ont perdu le match aller (contre la Juve, 2-1, 7e journée), il y a encore une petite marge. Il y a aussi ce complexe d’infériorité pour certains clubs, on l’a vu avec le Napoli, ils n’y arrivent pas, mais aujourd’hui la Juve est un cran au-dessus. Elle n’est pas encore flamboyante, mais elle va l’être. Ce complexe peut être gommé avec la gagne et il faut une certaine réussite sur la scène européenne, en gagnant les gros matches, juge-t-il. Ce que produit l’Inter est super, c’est le jour et la nuit avec ce qu’on avait vu la saison dernière avec Spalletti. Cette équipe a de l’avenir, elle est deuxième, elle peut très bien être championne, mais il y a encore une petite marge avec les Bianconeri. » L’avenir dira si l’Inter estampillée Antonio Conte redonnera ses lettres de noblesse à un club qui rêve de retrouver son lustre d’antan.