De remplaçant en district à international français, l’histoire invraisemblable de Gady Beyuku
Recalé par une demi-douzaine de centres de formation français et passé par la case district, Gady Beyuku fait aujourd’hui les beaux jours de Modène, leader de Serie B. Le latéral droit de 19 ans a surtout fait parler de lui lors de la Coupe du Monde U20, durant laquelle il s’est affirmé comme l’une des sensations tricolores.
Des terrains de district aux projecteurs de l’équipe de France, on peut dire que le destin de Gady Beyuku avait chaussé ses crampons. Le mois dernier, le natif de Clichy a appris à rebours des pronostics sa convocation pour la Coupe du Monde U20 avec les Bleuets au Chili. Il aura donc fallu que Bernard Diomède essuie 48 refus de clubs pour que le public tricolore fasse la connaissance du défenseur de Modène, l’une des révélations du tournoi, mais longtemps boudé par les centres de formation français.
«J’ai fait beaucoup d’essais en France lors de mon année de U18 R1 à Versailles (en 2022/2023). J’ai été recalé par Sochaux, Auxerre, Reims, Troyes, Paris FC, Bastia… Après chaque refus, je me disais 'qu’est-ce que je dois faire en fait ? Je dois être Messi ?' Même quand je pensais être pris, les bonnes nouvelles n’arrivaient pas », rembobine le latéral droit de 19 ans, aujourd’hui représenté par l’agence MYG INVEST qui s’occupe aussi des intérêts de l’international espoir français Nathan Zézé ou du prometteur Junior Diaz. À l’époque pourtant, le contexte ne se prête guère à l’idée de séduire une agence renommée de la sorte. Les moments de doute le rongent, il observe les copains intégrer les centres de formation de Lens, Lille, ou du Paris FC, sans que la chance ne frappe encore à sa porte.
Le documentaire d’Anelka sur Netflix a été un déclic dans sa vie
Mais la bascule a lieu dans cet intervalle, lorsqu’il visionne le documentaire Netflix de Nicolas Anelka : «je répétais souvent à mon père que je voulais être pro, mais je m’attardais aussi beaucoup sur les autres. Un jour, il m’a dit : 'c’est bien pour tes amis, mais c’est quand qu’on va parler de toi ?' J’ai cogité. Puis le documentaire d’Anelka a été le déclic dans ma vie, je suis resté dessus toute la nuit, il m’a fait changer de mentalité quand il disait qu’il était le meilleur. Même si quelqu’un était plus fort que lui, il refusait de l’admettre par fierté.» Son père, qui a toujours été son premier suiveur, ajoute avec émotion : «à 13 ans, je me souviens d’un entraîneur qui lui avait dit 'va faire le juge de touche, tu finiras par être arbitre un jour’. Il y avait toute son équipe, certains se moquaient de lui. Plus jeune, il n’attirait pas l’attention des autres. Je l’ai vu se forger au travers de certaines épreuves, parfois même des humiliations. »
Aujourd’hui, c’est ce caractère, plus que son talent, qui lui ouvre chaque nouvelle porte. «Mon entourage me voit comme un fou. Par exemple, des fois on me demande : 'mais si tu as ce joueur-là sur ton côté, ça va se passer comment ?' Je leur dis que je vais l’éteindre. Puis on m’a aussi demandé : 'mais ça ne va pas être trop dur en équipe de France vu que les joueurs jouent en Ligue 1?' Je leur réponds que non, je vais leur montrer que je suis là». Il l’a aussi montré à son sélectionneur Bernard Diomède, rapidement convaincu. Le champion du monde 98 ne fonctionne pas au CV, et il n’a pas hésité à en faire un élément indiscutable. C’est simple : seul Elyaz Zidane a eu plus de temps de jeu que lui lors de la Coupe du Monde U20 ce mois-ci (616 minutes, contre 646).
Personne ne le connaissait en équipe de France
«Je n’ai pas eu le même cursus que les joueurs en sélection, certains jouent au PSG, à l’OM… J’ai fait un "braquage" entre guillemets, ou j’ai "cassé le système" comme ils disent sur le ton de l’humour. Quand chacun demandait à l’autre dans quel centre de formation il était passé, moi je disais "aucun". C’est pour ça qu’ils ne me connaissaient pas.» Il est vrai qu’en région parisienne, et dès le plus jeune âge, les joueurs "identifiés" se connaissent généralement tous. Chacun est assimilé au club de sa ville ou à son département. «Moi, je n’étais pas fort. J’ai joué dans les petits niveaux, j’étais remplaçant en Départemental, on ne savait pas qui j’étais. En U11/U12, on m’appelait même "supersub"», développe celui qui a quand même réussi à atteindre le 4e tour du concours de l’INF Clairefontaine. Un "hold-up", encore une fois.
«Dans mon groupe de 9, j’étais le neuvième choisi. Certains avaient signé au Paris FC, à Caen ou à Lens. Dans ma tête, l’INF était ma seule chance sachant que j’étais remplaçant dans mon club », se remémore Beyuku. Il est pourtant le seul de ce groupe à avoir signé professionnel à ce jour. Pour son père, son succès s’est bâti à la sueur de sa discipline. «On a dépensé environ 30 000 euros pour son sport étude académique pendant trois ans. Même après les essais ratés, il me disait toujours qu’il allait devenir pro. Il a pris sa revanche. » Quelque part, il se sentait aussi redevable auprès de ses parents. Et sa routine disait déjà beaucoup de là où il voulait aller. «J’étais en mission pour eux, ils ont serré la ceinture pour me payer mon sport étude. En U19, je me réveillais à 4h45, j’allais courir une heure, j’allais ensuite à la salle de sport à 6h pour le renforcement musculaire, puis à l’école de 7h jusqu’à 14h, et je terminais par mon entraînement au FC93 le soir.»
Troisième meilleur buteur de U19 Nationaux… en jouant latéral
Cette demi-saison de U19 Nationaux, au cours de laquelle il s’affirme comme capitaine et marque 6 buts, est la confirmation de la précédente sous les couleurs de Versailles (2022/2023) quand il se fait remarquer en jouant un match de N1 à 17 ans. «Cette année-là en U18 R1, je n’ai pas eu le BAC parce que j’étais toujours en essais dans des clubs. Quand je voyais tous les tests qui arrivaient, j’avais carrément la possibilité de choisir où je voulais aller. Je pensais intégrer un club pro à la fin de cette saison, mais je suis tombé de haut. Et à côté, Versailles me parlait de jouer en Senior R2… J’avais connu quelque chose de similaire en U16 quand Joinville m’a recalé et a dit à mes parents : "votre fils n’est pas assez talentueux". Heureusement, j’ai réussi à rebondir à Bobigny après Versailles.»
Ses grosses performances, notamment face aux centres de formation (Strasbourg, Sochaux, Valenciennes, Paris FC, Auxerre, entre autres), n’échappent pas aux recruteurs étrangers. Pas plus que son statut de troisième meilleur buteur de U19 Nationaux… en jouant latéral (6 buts). En janvier 2024, il reçoit un coup de fil de Triestina, club de D3 italienne. «À ce jour, je ne sais toujours pas comment les clubs italiens m’ont remarqué. J’avais aussi fait des essais non-concluants à la SPAL et au Genoa. Triestina ça a un peu été une "dernière chance" », explique-t-il. Pas question de la laisser glisser entre ses doigts, il devient même vite trop grand pour l’équipe réserve, qui évolue alors en D6, et s’impose comme titulaire en Serie C. Sixième à son arrivée, son équipe termine deuxième et loupe la montée en barrages. Un revers porteur d’opportunités : «je sors le match de ma vie ce jour-là, et c’est à ce moment que le directeur sportif de Modène, Alessandro Consolati, me voit et me recrute en juillet 2024.»
Lorient et la Juventus Turin l’observent
Encore hors de portée il y a deux ans, le rêve prend aujourd’hui corps : celui de fouler un jour les pelouses de Serie A. Après 10 journées, son club truste la première place de Serie B, devant Monza. «L’Italie, c’est comme ma deuxième "baraque" aujourd’hui. À Modène, j’ai un environnement très francophone avec Grégoire Defrel (passé par Sassuolo ou la Roma), que je considère comme mon grand frère, mais aussi Yanis Massolin, qui a joué en L1 avec Clermont, et Steven Nador, formé à Lille. Je me plais ici mais je bosse pour qu’un grand club m’achète un jour. Pourquoi ne pas aller chercher quelque chose d’encore plus prestigieux ?» Son club n’entend pas le brader. Un an après l’avoir récupéré gratuitement, Modène espère entre 3 et 5 millions d’euros en cas de vente. Ali Khaldi, directeur scouting de MYG INVEST, en dit davantage sur le profil du joueur : «il a les qualités du latéral moderne, à savoir la vitesse, la puissance, la capacité d’élimination, et il a aussi un bon pied. Défensivement, c’est fiable, et son passage en Italie a été très formateur. Son plus gros axe de progression, je dirais que c’est sa capacité à gérer ses efforts sur 90 minutes.»
Selon nos informations, son profil a récemment éveillé l’intérêt de la Juventus Turin, Stuttgart, Bâle, Salzbourg, le Standard de Liège mais aussi de Lorient, qui l’a déjà observé à plusieurs reprises. Forcément, un retour en France renforcerait sa visibilité, surtout dans la perspective de jouer un jour pour les Bleus, l’un de ses plus grands rêves. «C’est mon objectif premier. Je n’ai plus l’âge pour jouer avec les U20 donc s’il faut passer par les Espoirs avant, je ferai ce qui est en mon pouvoir. J’ai goûté à la sélection et je ne veux plus la quitter », avoue-t-il. Mais il a aussi appris à ses dépens qu’être appelé en sélection, c’était s’exposer aux flèches, comme lorsqu’il a raté son tir au but face au Maroc en demi-finale de Coupe du Monde U20. «Certains messages et moqueries m’ont fait mal, c’est humain. C’est dommage, parce que je les marquais tous à l’entraînement, d’où le choix du sélectionneur de me mettre en deuxième tireur. Le lendemain encore, je l’ai marqué… J’ai loupé le mauvais.» Il a raté un penalty, mais il n’a pas raté l’envie de se relever. C’est un peu ce qui fait le sel de son parcours.
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