La gestion du deuil, un élément sous-estimé dans le football

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La gestion du deuil dans le football
La gestion du deuil dans le football ©Maxppp

Quand on parle de deuil, on pense souvent à la mort. Or, le deuil peut concerner tout simplement des situations imprévues: une blessure, une remontada, une relégation, un licenciement, une occasion importante ratée, un plan de carrière compromis par des mauvais choix ou un début de carrière manqué. Nous allons donc vous expliquer comment le fait de comprendre les différentes étapes du deuil peut aider à mieux rebondir.

« Pour commencer cette aventure avec vous, je vais vous parler de l’acceptation de ma deuxième blessure. J’ai eu beaucoup de mal durant les premiers jours et les premières semaines à comprendre ce nouveau coup du sort. À l’accepter. Je n’ai pas arrêté de me poser des questions: "Pourquoi encore moi?", "Qu’est-ce que j’ai mal fait pour être une nouvelle fois blessé?", "Je vais manquer l’Euro U21, les JO, ai-je vraiment mérité ça?"… » Dans son excellente et touchante chronique Le carnet de bord sur RMC Sport, Jeff Reine-Adélaïde se confie courageusement sur les différentes étapes qu’il traverse depuis sa rupture du ligament croisé du genou gauche survenue en février 2021.

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Le titre du premier épisode de sa chronique ? L’acceptation. Soit l’une des dernières étapes, et sans doute la plus cruciale, du deuil. Parler de deuil quand il ne s’agit pas d’un décès peut paraître étrange pour certains mais en réalité, le deuil se manifeste lors d’un événement soudain et imprévu. Lorsque l’on n’avait pas planifié un scénario qui se produit et que l’on est pris de court par celui-ci. Cela peut paradoxalement concerner des moments heureux comme une victoire en Coupe du monde, qui est pour beaucoup de joueurs l’objectif ultime d’une carrière. Ces événements imprévus créent un choc dans notre cerveau, si bien que l’on perd souvent pied et que l’on passe par les différentes étapes du deuil. À savoir: le déni, la culpabilité, la colère, la négociation, la tristesse, l’acceptation et la reconstruction.

Étape 1: le déni

Le premier réflexe que l’on a quand on subit un choc émotionnel, c’est de se dire que ce que l’on vient tout juste de vivre n’est pas réel. Que c’est une blague et que ça ne s’est pas véritablement passé. Par exemple, après une remontada mémorable, on a du mal à réaliser et à accepter la réalité de la situation tellement elle nous paraît impossible. On peut aussi rebondir sur l’actualité et parler de la création de la Super League, dont beaucoup ont cru à une farce de mauvais goût avant de réaliser que c’était bel et bien officiel. Les fameux: « mais non ! C’est une blague ! Ce n’est pas possible ! »

Le déni, c’est un réflexe logique et normal face à une situation qui ne nous convient pas. Pour se protéger et éviter un trop gros choc émotionnel, on nie la situation. En général, le déni ne dure jamais trop longtemps. À peine quelques secondes, le temps de se poser avec soi et de réaliser que la situation ou que le choc est bien réel…

Étape 2: la culpabilité

L’étape qui survient souvent juste après, c’est la culpabilité. On se sent responsable de la situation, même quand on n'y est pour rien. Après une blessure à un ligament croisé par exemple, les premières pensées peuvent être: « pourquoi j’ai joué ce match ? Pourquoi j’ai fait ce geste-là au lieu d’un autre ? Pourquoi j’ai posé mon appui de cette façon ? Pourquoi... ? »

Jeff Reine-Adélaïde avec Nice

À cette étape, plusieurs pensées s’entrechoquent comme l’avez vu avec Jeff Reine-Adélaïde en introduction. On cherche à rationaliser ce qui nous arrive donc on cherche des coupables. Mais avant d’accuser les autres, on s’accuse souvent soi-même. On cherche sa propre part de responsabilité et ce qui nous aurait permis d’éviter la situation. Le fameux: « j’aurais dû ou si j’avais fait ça, j’aurais... »

Étape 3: la colère

Certaines personnes passent directement du déni à la colère. Ce qui est important dans cette étape, c’est de se révolter pour se défouler. Toujours dans le but de se protéger, avoir un coupable rassure car il nous déculpabilise et nous permet d'extérioriser la colère qui nous traverse et nous chamboule. Ce qui peut expliquer les réactions virulentes des supporteurs après des remontadas (car ces défaites sont associées à un sentiment de honte) ou celles après l’annonce de la Super League. Malheureusement, dans la majorité des cas, la révolte est vaine car la situation ne peut être changée.

Dans cette phase-là, exprimer sa colère verbalement ou sur les réseaux sociaux n’est pas forcément bénéfique mais elle est souvent nécessaire pour aider à surmonter le choc. On dirige son énergie vers les responsables plutôt que d’accuser le coup et d’en souffrir, même si ce passage sera, au final, inévitable.

Étape 4: la négociation

Avant de tomber au fur et à mesure dans une phase de détresse et de tristesse, on va généralement chercher à négocier. C’est-à-dire essayer de trouver des compromis, souvent avec soi-même et irréalistes. On se dit: « peut-être que l’on peut faire marche arrière ? Peut-être que le match va être rejoué, que l'on ne sera pas éliminé ? Peut-être que la blessure n’est pas si grave que ça ? Peut-être que les médecins se sont trompés ?, etc. »

On cherche des solutions, souvent irrationnelles, pour tenter d'apaiser sa colère débordante mais on commence progressivement à prendre conscience que la situation est bien réelle. La colère peut durer un certain temps pour repousser au maximum la prochaine étape, qui est la plus douloureuse du processus.

Étape 5: la détresse ou la tristesse

La détresse (ou la tristesse) demeure généralement l’étape la plus longue et la plus pénible du deuil. Pour certains, elle peut durer plusieurs années. C’est une période où l’on se sent démotivé, profondément triste et parfois seul. C’est généralement une période où les pensées sont sombres et l’énergie au plus bas. Les remises en question sont aussi vives et nombreuses au cours de cette phase. Même s’il peut être tentant de s’isoler pour vivre cette étape loin du regard des autres, avoir le soutien de ses proches demeure essentiel pour ne pas tomber dans la dépression.

« C’est à ce moment-là qu’on se rend encore plus compte de l’importance de l’entourage. J’ai eu besoin des bonnes personnes pour accepter cette nouvelle blessure. C’est grâce à ma famille, mes amis, Nice, Lyon, mes coéquipiers… que je vais mieux aujourd’hui. Mon frère Jonathan laissait son téléphone allumé la nuit pour être sûr d’être disponible si j’avais un problème. Cela n’a pas été facile pour mes proches. J’ai eu du mal à parler après ma blessure, du mal à me livrer. De base, je suis quelqu’un de très réservé, qui n’expose pas trop ses sentiments. Mais depuis quelques jours, je m’ouvre un peu plus qu’avant », témoignait Jeff Reine-Adélaïde dans l'épisode 1 de son carnet de bord sur RMC Sport.

C’est aussi généralement lors de cette phase de détresse que l’on va consulter un spécialiste comme un psychologue voire un coach/préparateur mental. Au fur et à mesure, à force d’échanges, de travail sur soi et de réflexion, la détresse va pouvoir laisser place à des phases plus joyeuses.

Étape 6: l’acceptation

« L'heure la plus sombre est celle qui vient juste avant le lever du soleil », écrivait Paulo Coehlo dans l’Alchimiste. Cette métaphore illustre à merveille les différentes étapes du deuil car après la détresse vient la reconstruction. Mais avant de se reconstruire, il faut tout d’abord passer par l’acceptation que Jeff Reine-Adélaïde a détaillé.

Jeff Reine-Adélaïde

Le joueur de l’OGC Nice raconte sur RMC Sport: « même si je suis très bien entouré, il y a des moments où j’ai été seul, car mes proches doivent aussi vivre leur vie. Et je tiens à vous parler d’une chose qui m’a libéré: l’écriture. Dans ma chambre, pendant ma rééducation, j’ai commencé à écrire une sorte de journal intime. Ça m’a libéré d’un poids. Au début, je suis resté enfermé dans ma frustration, dans la haine. Mettre tout ça sur papier m’a fait avancer et m’a aidé à l’accepter. »

En acceptant pleinement la situation, même si celle-ci reste douloureuse, on commence à avoir de nouvelles perspectives et un regain de motivation. L’acceptation passe inévitablement par l’action, qui s'est matérialisée par l’écriture pour Jeff Reine-Adélaïde. Et cette mise en action va permettre d’entamer sa reconstruction, qui est l’étape finale du deuil.

Étape 7: la reconstruction

La reconstruction est une phase plaisante, pleine d’énergie, de motivation mais qui n’est cependant pas dénuée de moments de doute. Cela arrive même fréquemment pour les joueurs blessés, qui après une période faste pendant la reconstruction vont avoir des moments de doute quant à leurs capacités à revenir au top de leur forme.

Memphis Depay

« L’aspect mental est aussi important que le physique dans le processus de reconstruction qui suit une grave blessure. On est presque plus affaibli mentalement que physiquement. Personnellement, je n’arrivais plus à rien, je me sentais au fond mentalement… j’étais dévasté. C’est pour cette raison que j’ai accepté d’être aidé par un préparateur mental », confie Jeff Reine-Adélaïde dans l’épisode 2 de son carnet de bord dédié à la reconstruction.

En se concentrant sur des nouvelles actions concrètes voire des missions de vie, le deuil finira par être définitivement acté. Cela passera également par une certaine prise de recul sur les événements passés et une attention portée davantage sur le présent et le futur. Connaître et comprendre les différentes étapes du deuil permet de mieux vivre les évènements douloureux et rebondir plus rapidement.

Comment cela s’applique concrètement dans le football ?

Le deuil frappe différemment les acteurs du football. Dans les cas des supporters qui n’accepteraient pas la situation dans laquelle se retrouve leur club ou la création de la Super League, l’important est de comprendre ce qui se joue à l'intérieur d'eux-mêmes. Pourquoi sont-ils aussi affectés par les événements ? Qu’est-ce que ça dit sur eux ? Quelles émotions ressentent-ils ? Qu'est-ce qui pourrait les apaiser ? Comprendre et prendre conscience de ces questions leur permettra d’avancer et de pouvoir mettre en place des actions en réponses à ces questions.

Le deuil touche aussi de nombreux footballeurs dont la carrière n’est pas conforme à ce qu’ils imaginaient. Soyons honnête, aucun footballeur professionnel n’a rêvé d’être remplaçant ou de jouer dans des divisions et des championnats peu exposés. Un jeune joueur est souvent porté par ses rêves d’être le nouveau Messi, Neymar, Cristiano Ronaldo ou Mbappé, sans vraiment réaliser que ces joueurs sont des exceptions et non la norme.

Kylian Mbappé PSG

Se retrouver à mi-carrière dans un club de milieu de tableau ou qui lutte pour le maintien peut être difficile à accepter et à vivre pour un joueur qui se voyait déjà disputer la Coupe du monde avec l'équipe de France lors de ses débuts en pro. Le risque dans ces cas-là, c’est de courir aveuglément et constamment après ce rêve et de s'ajouter inconsciemment un poids sur les épaules, car le temps est compté et que chaque match et minute sur le terrain comptent aussi. Cela crée davantage de frustration chez le joueur qui n’arrivera souvent pas à se libérer et passera peut-être à côté d’une belle carrière, même si plus modeste que dans ses rêves.

Savoir faire le deuil d’un début de carrière « manqué » ou différent de son idéal peut aider le joueur à mieux rebondir et à se refixer de nouveaux objectifs atteignables, qui seront de plus en plus ambitieux s’ils sont progressivement atteints. Pour les joueurs blessés, il s’agit d’accepter la situation le plus rapidement possible pour mieux se reconstruire. Le processus est le même pour les joueurs critiqués et moqués après des mauvaises prestations ou un penalty décisif manqué: comprendre, accepter et se reconstruire.

Lionel Messi

Pour les joueurs démotivés après un titre spécial comme la Coupe du monde, le deuil peut être plus difficile à faire car la situation initiale paraît ubuesque. Comment être endeuillé après avoir réalisé son rêve ? Pour eux, il s’agit de ne pas avoir honte de ressentir les symptômes du deuil après des victoires pour mieux accepter la situation et se donner rapidement de nouveaux objectifs qui les remotiveront.

À l’image de Jeff Reine-Adélaïde, de plus en plus de joueurs et joueuses se confient et comprennent l’importance de l’aspect psychologique dans le sport. Ils ne s’en cachent plus et cela les fait avancer. Le deuil ne devrait pas d'ailleurs plus être un sujet tabou dans le sport de haut niveau. Si la majorité des acteurs du football comprend ça, ce serait une belle victoire et le signe d’un renouveau des mentalités.