C’est un Klassiker très particulier qui s’annonce samedi prochain à l’Allianz Arena. Le Bayern Munich va accueillir son meilleur ennemi, le Borussia Dortmund, dans un contexte de crise. Une crise marquée par le limogeage, même si le club bavarois a présenté cela sous la forme d’une démission acceptée, de Niko Kovac, entraîneur intronisé il y a un an et demi. Pour beaucoup, le départ de Kovac était inéluctable à la fin de la saison en cours, mais la gifle reçue à Francfort le week-end dernier a accéléré le processus. C’est le cas de Jean-Charles Sabattier, le journaliste de beIN Sports spécialiste de la Bundesliga. « Personnellement, je pensais que l’aventure se terminerait quoiqu’il arrive à la fin de la saison, un an avant le terme de son mandat. Là, on est reparti dans une forme de panique », nous a-t-il confié.

Le problème n’est pas récent concernant l’entraîneur croate. Son mandat a été escorté de doutes dès le début de sa prise de fonction, la faute à des dissensions internes. « Beaucoup de monde a pensé que c’était une décision par défaut. Ça a été le début d’une accumulation d’erreurs depuis le départ de Jupp Heynckes. Ils ont cherché ailleurs, ont essuyé des refus. Les semaines ont passé, les solutions se sont restreintes, et ce qu’avait réalisé Niko Kovac avec Francfort était très intéressant. Il a relancé le club, et suite à la victoire en finale de Coupe contre le Bayern, il s’est avéré que, sur le marché, il restait la seule évidence. C’était le choix d’Uli Hoeness (le président du club, ndlr), mais pas celui de Rummenigge (président du conseil d’administration, ndlr). Ça a été le début des problèmes. Il y a eu beaucoup d’interrogations sur sa capacité à gérer un club aussi énorme que le Bayern Munich », poursuit Sabattier. Karl-Heinz Rummenigge, s’il n’a pas non plus savonné la planche de son entraîneur, ne s’est jamais empêché d’exprimer des critiques, voire des doutes, sur la gestion de Kovac, même s’il n’était pas le seul.

Des joueurs qui ont peu à peu lâché

Le journaliste allemand Tristan Bernert (pour Fussballtransfers) abonde dans ce sens. « Les leaders du vestiaire n’ont jamais vraiment supporté Kovac. Rummenigge aussi l’a beaucoup critiqué publiquement. Parfois à raison, mais c’était assez dur à vivre pour Kovac. Uli Hoeness était son seul soutien au sein de la direction, et ce depuis le début. Il faut dire aussi que plusieurs joueurs ont manqué de sérieux dans le travail, notamment le repli défensif, pour des éléments comme Coutinho ou même Thiago. » On en vient donc au management de Kovac. Dès sa première saison, ses méthodes ont eu du mal à passer auprès de certains, comme James Rodriguez, alors prêté par le Real Madrid. Puis le clan des déçus s’est agrandi, accueillant en son sein des internationaux comme Jerome Boateng et Thomas Müller ou encore Javi Martinez. « Niko Kovac a fait des choix tactiques qui ont démotivé des joueurs comme Müller et Javi Martinez, qui fait qu’implicitement ça a décroché et on est arrivé à la catastrophe contre Francfort », explique Jean-Charles Sabattier.

Ces choix tactiques, quels sont-ils ? Depuis le début de saison, le Bayern se repose essentiellement sur les parades d’un Manuel Neuer revenu à un excellent niveau et aux buts d’un Lewandowski passé en mode serial buteur. Pour le reste, c’est bien trop plat. « L’erreur qu’il a commise à mon sens, c’est le retour au 4-2-3-1 », pense Sabattier. « En préparation , il avait installé un 4-3-3 qui avait amené de l’enthousiasme. Il y avait de la projection vers l’avant, beaucoup de mouvements. Et puis le nul 2-2 contre le Hertha Berlin (dès la 1ere journée de Bundesliga, ndlr) a provoqué une forme de blocage et on est revenu dans un 4-2-3-1 beaucoup trop classique et extrêmement stéréotypé dans le développement du jeu offensif. Pour les adversaires, c’était encore plus simple à lire. Ce qui est extrêmement paradoxal, si on regarde les résultats on est à 2,30 points par match. Ce n’est pas catastrophique ! Mais c’est la manière qui est interrogée. »

Une défense fébrile

Au-delà du déficit de créativité offensif, le Bayern éprouve cette saison les pires difficultés à défendre. Les statistiques en témoignent. En 2019-2020, le Bayern encaisse en moyenne 1,6 but par match et essuie 4,8 tirs par rencontre. La saison passée, c’était 0,9 but par rencontre et 2,5 tirs. Et encore moins les saisons précédentes, sous Heynckes, Ancelotti ou encore Guardiola... « Il y avait un manque de stabilité en défense. Des buts étaient concédés quasiment à chaque match, ce qui n’est pas commun pour le Bayern. Avant Kovac, le club donnait l’impression à ses adversaires d’avoir déjà gagné avant même le coup d’envoi. Avec Kovac, cela n’a jamais été le cas. Il y avait aussi un cruel manque d’idée en attaque, une difficulté à trouver les failles face à des blocs bas. Si Lewandowski n’affichait pas un niveau stratosphérique, les problèmes auraient été plus graves, et Kovac aurait été limogé plus tôt très probablement », juge Tristan Bernert.

Une direction divisée à son sujet, certains joueurs phares qui décrochent face à son management, des résultats inconstants et des statistiques peu flatteuses : cela devenait intenable pour Niko Kovac, qui n’a pas non plus donné l’impression de vouloir mettre un peu d’eau dans son vin, notamment auprès des éléments moins appréciés. « Il y a une perte de confiance par exemple de Boateng, à cause du traitement de Kovac. Pour le relancer, il a fallu que Süle et Hernandez se blessent. Boateng n’a plus ses jambes de 20 ans, mais c’est un joueur de métier qui a fait ses preuves », relève Sabattier. À la décharge de Kovac, le dernier mercato estival ne lui a pas forcément donné satisfaction, lui qui aurait souhaité un nouveau numéro 6. Ses dirigeants avaient promis du lourd, mais...

Des annonces fortes, mais peu de concret

« Il n’a jamais eu les coudées franches. L’arrivée de Hasan Salihamidzic au poste de directeur sportif n’a pas arrangé les choses. Il avait réellement un projet, il a travaillé sérieusement, le problème c’est qu’il a été squeezé de tous les côtés, notamment avec des erreurs de communication, comme lors de la conférence de presse de début de saison. Le président Uli Hoeness avait promis un grand mercato et au final ils ont déboursé 130 M€ pour Lucas Hernandez, Benjamin Pavard et Michael Cuisance. Ça n’a rien à voir avec la qualité intrinsèque de ces trois joueurs, mais ça plus les tergiversations pour faire venir en prêt Philippe Coutinho ont tout de suite démontré qu’il y avait, dans les étages supérieurs, des dissonances qui faisaient que ça n’allait pas dans la bonne direction. Et il y a eu la déroute de samedi », explique Jean-Charles Sabbatier. Le Bayern a donc tranché et cherche désormais l’entraîneur idoine pour relancer l’équipe, actuellement 4e du championnat, à 4 points du leader, le Borussia Mönchengladbach, mais à seulement une longueur de son prochain adversaire, le Borussia Dortmund. Cela ajoute donc du piment au prochain Klassiker, pour lequel l’intérimaire Hans-Dieter Flick sera sur le banc, pour ce qui sera son deuxième et probablement dernier match dans ce rôle.

À quoi faut-il s’attendre ? « Je pense que cela ressemblera au onze aligné face à l’Olympiacos », prédit Tristan Bernert. Lors de la victoire contre le club grec en Ligue des Champions (un 2-0 pas vraiment emballant), certains joueurs ont été préservés en prévision du choc. « Je pense que Thiago a été clairement préservé pour jouer samedi. Kimmich jouera à droite contre Dortmund. De toute façon, il n’y a pas d’autres possibilités. Donc Thiago Alcantara reprendra son poste devant la défense. La question, c’est de savoir, compte tenu de ses performances depuis un mois, si il va faire confiance à Coutinho. Personnellement je ne le pense pas, car il va falloir un travailleur, un vrai leader, donc Thomas Müller. Quand il est sur le terrain, il s’arrache, il travaille. C’est le joueur qui a le meilleur relationnel avec Lewandowski. Il sait exactement où il est, quand le trouver. Je pense qu’on repartira sur une base globale de ce qu’on a pu voir hier soir, avec Coman qui pourrait revenir aussi et apporter du dynamisme à gauche. Mais ça sera un match très particulier. En 25 ans de suivi de Bundesliga, j’en ai vu quelques-uns, mais celui-là aura une saveur extrêmement particulière », conclut Jean-Charles Sabattier. Il aura aussi une saveur spéciale pour le futur entraîneur du club bavarois, puisque les dirigeants multiplient les contacts ces derniers jours et que l’étau se resserre peu à peu sur les candidats restants. Cette fois-ci, il ne faudra pas se tromper pour le Bayern Munich, pour rattraper le temps perdu.