3 février 2018. Prêté lors du mercato hivernal par Everton, le jeune attaquant anglais Ademola Lookman entre en jeu pour la première fois sous ses nouvelles couleurs à la 78e minute du match entre le Borussia Mönchengladbach et le RB Leipzig alors que le score est de 0-0. A la 89e minute, il est servi à 30 mètres du but adverse, place une accélération et lâche une frappe croisée qui fait mouche. Le but de la victoire pour le RB Leipzig et un but symbolique pour le jeune attaquant puisque cela faisait alors quasiment 13 ans qu’un Anglais n’avait pas connu pareil bonheur en Allemagne. C’était Owen Hargreaves avec le Bayern Munich, déjà face au Borussia Mönchengladbach, en août 2005.

Beaucoup de choses ont changé depuis le passage du milieu de terrain anglais en Bavière. Ce qui ressemblait alors à une exception est en train de devenir une mode. Depuis un peu plus d’un an maintenant, les clubs allemands se régalent à venir piocher dans le réservoir anglais. Et la réussite fracassante de Jadon Sancho au Borussia Dortmund représente leur meilleure publicité. Débarqué à l’été 2017 au Signal Iduna Park, celui qui était considéré comme l’une des pépites les plus prometteuses de Manchester City a ouvert la voie. Ils sont désormais 7 à évoluer outre-Rhin : Jadon Sancho (Borussia Dortmund), Emile Smith Rowe (RB Leipzig), Keanan Bennets (Gladbach), Reiss Nelson (Hoffenheim), Rabbi Matondo (Schalke 04), Reece Oxford (Augsbourg), Chima Okoroji (Fribourg). Le succès le plus bluffant reste celui rencontré par Jadon Sancho.

Le modèle Jadon Sancho

Après une première année avec 7 titularisations et 5 entrées en jeu en Bundesliga agrémentée de plusieurs passages avec la réserve, le jeune ailier anglais, âgé de 18 ans, est devenu un élément plus régulier du onze de départ borussen sous les ordres de Lucien Favre cette saison (13 titularisations et 7 entrées en jeu en championnat), avec un bilan de 6 buts et 9 passes décisives. S’il est aujourd’hui facile de saluer le choix du joueur et le courage du BVB, Sancho a rappelé, au magazine Four Four Two qu’il s’agissait d’une vraie prise de risque.

« Pourquoi Dortmund ? C’est facile : les jeunes y ont des opportunités. Il faut remercier Dortmund, car c’est inhabituel de voir une équipe qui joue devant 80 000 personnes à chaque match à domicile faire autant confiance aux jeunes. C’était fou de voir combien de clubs me voulaient. Cela montre qu’on fait bien les choses. Mais j’ai toujours senti que Dortmund était le bon endroit pour moi. Bien sûr, c’était un grand risque. Je n’avais reçu aucune garantie sur le temps de jeu et je devais prouver que j’étais assez bon pour entrer dans l’équipe. Peu de gens étaient convaincus quand je leur ai parlé de Dortmund au début mais j’ai senti que c’était la bonne aventure pour moi. J’aime essayer de nouvelles choses, et je ne me suis pas démonté. »

Une réforme de la formation qui marche

Clairement, le succès de Jadon Sancho a encouragé les clubs de Bundesliga à poursuivre sur cette voie, tout comme il a contribué à séduire les jeunes pépites anglaises barrées dans leur club formateur. « C’est une question de mentalité puisque les clubs allemands ne rechignent pas à donner des opportunités aux jeunes éléments. Les clubs anglais essayent peu à peu de le faire mais ces changements nécessitent du temps », nous explique Aidy Ward, agent de Reece Oxford (actuellement prêté par West Ham à Augsbourg, après avoir déjà connu un prêt la saison précédent au Borussia Mönchengladbach), Raheem Sterling ou encore Alexandre Oxlade-Chamberlain. Mais pourquoi les clubs allemands se sont subitement penchés sur les promesses d’outre-Manche ? D’abord, ils ont constaté l’excellent niveau des jeunes Anglais, dont les équipes nationales ont remporté plusieurs titres majeurs ces dernières années : championnat du monde U17 (avec Jadon Sancho notamment), championnat du monde U20 ou encore championnat d’Europe U19.

Les clubs ont ensuite régulièrement envoyé des émissaires suivre les matches des académies en Angleterre. Et ils ont pu constater les effets positifs des mesures prises par la Premier League en 2012 pour améliorer la formation anglaise. Une réforme inspirée par... l’Allemagne au début des années 2000 pour relancer l’équipe nationale. Entraîneurs mieux formés, enregistrements détaillés, évaluations plus poussées et ligues U23 des meilleurs équipes juniors du pays, meilleur recrutement des talents à travers la Grande-Bretagne : tout a été fait pour que le repérage et la formation franchissent un cap.

Des jeunes toujours barrés par la concurrence

Mais voilà, l’Angleterre est confrontée à son éternel dilemme. Avec les revenus XXL notamment liés aux droits TV, les clubs anglais, qui ont investi pour améliorer la formation, préfèrent encore et toujours acheter des joueurs confirmés pour tenter d’obtenir des succès plus rapidement plutôt que de laisser leurs jeunes talents prendre de l’expérience en équipe première. Résultat, les meilleurs jeunes restent trop longtemps en couveuse et s’impatientent de plus en plus.

« Je pense que les jeunes joueurs anglais sont trop choyés, ils restent trop longtemps dans les académies - parfois jusqu’à la vingtaine, ce qui est beaucoup trop long », expliquait par exemple l’agent de joueurs James Lipett à Sky Germany. Comment Manchester City, qui dispose d’un vivier impressionnant, peut-il faire de la place au regard de la qualité de l’effectif en place ? C’est la question que se pose par exemple actuellement Phil Foden (18 ans), qui, en quelques apparitions, a laissé entrevoir tout son talent. La perspective de rallier un championnat de premier ordre plait bien plus q’un prêt en deuxième division anglaise. Revenons à Lookman et à son passage à Leipzig. L’entraîneur d’Everton, qui était alors Sam Allardyce, militait pour envoyer le jeune ailier en Championship, comme d’habitude. « Les clubs anglais sont souvent plus disposés à prêter leurs joueurs à des clubs de Championship plutôt que dans d’autres pays. Mais la tendance est en train de changer au regard du succès rencontré par les joueurs anglais en Bundesliga. C’est une situation gagnant-gagnant. », explique Aidy Ward.

Désormais aidés par l’exemple Jadon Sancho, les clubs de Bundesliga se précipitent dans la brèche et étalent leurs arguments : un championnat ouvert, des stades pleins, une confiance accordée aux jeunes. Lors du dernier mercato hivernal, Manchester City a perdu un nouvel espoir, en la personne de Rabbi Matondo, chipé par Schalke 04. Ce nouveau cas est très parlant : âgé de 18 ans, il n’a pas joué un seul match avec l’équipe première de Manchester City, se contentant d’apparaître avec les U23 mancuniens mais avait déjà été appelé en sélection nationale galloise. Le Borussia Mönchengladbach, le RB Leipzig et Hoffenheim étaient également dessus et Schalke a déboursé près de 15 M€ pour le recruter, symbole de la confiance placée en ce jeune ailier. Le RB Leipzig s’est lui fait prêter par Arsenal le jeune milieu offensif Emile Smith Rowe, qui avait bénéficié d’un peu de temps de jeu avec les Gunners et qui s’avère être l’un de leurs plus grands espoirs. Pas fou, le RB Leipzig a même intégré la possibilité d’étendre le prêt d’un an, jusqu’en 2020 donc.

Des entraîneurs qui aiment la jeunesse

Autre argument en faveur des clubs allemands à l’heure d’attirer les jeunes pépites britanniques : plusieurs entraîneurs promus par leur direction proviennent des centres de formation. Et sont donc habitués à travailler avec de jeunes joueurs et à leur faire confiance. Thomas Tuchel, aujourd’hui considéré comme l’un des meilleurs entraîneurs sur la scène européenne, était ainsi passé de l’équipe junior de Mayence à l’équipe première après le limogeage de Jorn Andersen à l’été 2009. Dans la Bundesliga d’aujourd’hui, Julian Nagelsmann (31 ans, Hoffenheim), Florian Kohfeldt (36 ans, Werder Brême), Christian Streich (53 ans, Fribourg) ou Domenico Tedesco (33 ans, Schalke 04) ont tous eu des expériences dans le domaine de la formation avant d’atterrir sur les bancs de l’équipe première.

L’exemple Sancho, des entraîneurs qui aiment la jeunesse : la Bundesliga possède de beaux atouts dans sa manche, en plus d’une belle réputation outre-Manche. Cette nouvelle mode anglaise est, qui plus est, bien appréhendée par les cellules de recrutement, qui ont déjà adopté des démarches similaires dans d’autres pays par le passé. Il y a eu le marché asiatique il y a une quinzaine d’années, investi bien plus sérieusement que par les autres pays européens, tout comme le marché américain.

L’Amérique du Nord, un terrain de chasse historique

Depuis la Coupe du monde 1994 disputée sur ses terres, les États-Unis n’ont eu de cesse de progresser au niveau du football. C’est dans cette optique que de nombreux joueurs ont décidé de rejoindre l’Europe à la fin du 20e siècle et au début du 21e siècle. Avec son jeu assez offensif, la Bundesliga s’est vite présentée comme un championnat idéal pour l’épanouissement de ces Américains et certains ont fait le pari de rejoindre le pays de Goethe. Claudio Reyna (Bayer Leverkusen et VfL Wolfsburg), Frankie Hejduk (Bayer Leverkusen) et Steve Cherundolo (423 matches avec Hanovre) représentent cette première vague américaine dans le championnat allemand.

Avec la réussite de ces éléments, les clubs de Bundesliga ont continué à s’orienter vers le marché américain avec notamment les transferts de Michael Bradley (Borussia Mönchengladbach) et de Ricardo Clark (Eintracht Francfort). Ces choix payants vont inciter les clubs allemands à se tourner vers des joueurs encore plus jeunes. Schalke 04 est l’exemple le plus frappant. Voulant se développer en Amérique du Nord, le club a conclu un partenariat avec la Leverage Agency, une entité spécialisée dans le marketing sportif. Très influente, elle fait parler son réseau à travers les États-Unis pour le plus grand bien de la formation allemande.

Outre l’aspect financier, le club s’est orienté vers les académies américaines pour faire ses emplettes avec les arrivées de Weston McKennie (20 ans, FC Dallas Academy), Zyen Jones (18 ans, Atlanta Academy), Haji Wright (20 ans, libre) et Nick Taitague (19 ans, FC Richmond). Les récents transferts du Canadien Alphonso Davies (Bayern) et de Tyler Adams (RB Leipzig) suivent cette logique. Le rival historique, le Borussia Dortmund s’est également distingué en débauchant très jeune, Christian Pulisic aux Pennsylvania Classics. Un recrutement payant puisque le jeune ailier de 20 ans est devenu rapidement un cadre des Marsupiaux et va rejoindre Chelsea cet été pour 64 millions d’euros. Ce même Chelsea qui pourrait vendre une pépite formée par ses soins au Bayern Munich, Callum Hudson-Odoi, faute d’une place suffisante dans l’effectif pour son épanouissement. Tant que les Anglais accordent plus de crédit aux jeunes talents venus d’autres pays, les clubs allemands ont de beaux jours devant eux pour flairer tranquillement les bonnes affaires !