Foot Mercato : vous avez été recruteur pour Benfica. Pouvez-vous revenir sur votre parcours et expliquez comment en êtes-vous arrivé là ?

Jean-Claude Abeddou  : j’étais agent indépendant, j’avais passé ma licence à l’étranger en 2015. J’ai voyagé en Amérique du Sud et c’est là que j’ai rencontré l’agent du Brésilien Dalbert à l’époque. Puis, tout est parti d’un transfert que j’ai pu effectuer avec mes collaborateurs à ce moment-là. C’était le transfert de Dalbert de Vitoria Guimarães à l’OGC Nice. Vitoria Guimarães était, à cette époque-là, le club alliance de Benfica. J’ai fait marcher mon réseau. J’ai été suffisamment malin pour m’ouvrir quelques portes supplémentaires pour me retrouver au Benfica Lisbonne où j’ai été l’un de leurs nombreux observateurs. J’ai été scout et à présent je suis redevenu agent et scout pour la société suisse Number 10, pour laquelle je travaille. Je m’étais juré de ne plus redevenir agent, car ce milieu et ce métier-là ne m’intéressaient plus. Mon avenir se dessinait plutôt autour des terrains. Mais la vie est faite d’opportunités et de rencontres. C’est là que j’ai rencontré des personnes qui avaient les mêmes principes que moi, c’est-à-dire sur le plan humain et au niveau de la vision du football. Je me suis laissé convaincre. Le temps a passé et ces gens-là, comme moi-même, n’avons pas changé.

FM : quelles étaient vos missions quotidiennes en tant que scout de Benfica ?

J-C.A : on avait plusieurs équipes de scouts dispersées aux quatre coins du globe. Moi, j’étais chargé tout d’abord d’observer le continent sud-américain. J’observais des joueurs d’une tranche d’âges pouvant aller de 16 à 20 ans. Au bout de trois ou quatre mois, on revenait et on changeait d’équipe. On alternait. Ceux qui étaient sur le continent européen se retrouvaient sur le continent sud-américain et vice-versa. J’ai fini par observer tout le Portugal pour les équipes de jeunes avant de le faire pour l’équipe première. On avait des fiches à respecter, plusieurs paramètres à prendre en compte au niveau de l’âge, des profils, etc...C’est la tâche banale de chaque observateur de club.

FM : combien de recruteurs travaillent pour le club ?

J-C.A : on était dix par équipe. Il y avait des dizaines d’équipes. Il faut savoir que Benfica dispose de 200 observateurs à travers le monde.

FM : vous étiez à un poste stratégique, mais aussi stressant, j’imagine...

J-C.A : très stressant. On ne peut pas se rater. Les gens ne se rendent pas compte. Je ne parle pas des journalistes, etc... Les passionnés de football via les réseaux, surtout, ne se rendent pas compte. Ils ne connaissent pas très bien le milieu du foot, l’envers du décor. Ils ne voient que le bon côté. Alors c’est sûr que c’est bien d’être autour des terrains, il y a pire. Je suis un passionné de football, comme beaucoup. J’ai réalisé mon rêve et je le réalise toujours d’ailleurs. Mais derrière tout ça il y a des inconvénients, comme dans chaque métier. Il y a le stress, car il y a la pression des résultats. Il faut être productif quand même, car vous êtes payé. C’est normal, comme dans chaque entreprise il faut être performant. Derrière, vous êtes aussi un peu éloigné de votre famille. Quand vous voyagez aussi loin, en Brésil, en Colombie, votre famille vous ne la voyez pas souvent. Ça peut freiner certaines choses dans la vie privée. Ce sont des concessions.

Des tas de matches à superviser

FM : vous êtes beaucoup sur les terrains. Mais en moyenne, combien de matches avez-vous vu par année lorsque vous étiez en poste à Benfica ?

J-C.A  : par année, je ne sais pas. Par contre, en moyenne, par jour je peux vous le dire. Je voyais en général cinq matches par jour, si je mélange ceux que j’ai vu au stade et ceux que j’ai vu en vidéo à travers les logiciels qu’on avait. C’était cinq en moyenne, ça pouvait être un peu moins ou un peu plus selon les jours. On les décortiquait.

FM : quel était le processus avant de recruter un joueur pour Benfica ? Combien de fois vous deviez le voir avant de le faire signer ?

J-C.A : ça n’est jamais exact. Tout dépend du joueur forcément. Généralement, on mettait plusieurs mois...trois mois où on le voyait très souvent. En trois mois, on peut vraiment se rendre compte de la qualité du joueur et avoir quand même de nombreuses certitudes.

FM : vous êtes Français, donc j’imagine que vous aviez un œil sur ce qui se passait dans l’Hexagone pour Benfica.

J-C.A : oui, bien sûr. Après, c’est très compliqué pour les joueurs français d’atteindre le Benfica Lisbonne. On l’a vu avec Sébastien Corchia. C’est au niveau de la politique, de la mentalité et d’autres choses. Ce n’est pas pour rien que peu de Français ont joué à Benfica. C’est quelque chose de particulier. Ça ne fait pas partie de la philosophie de Benfica de recruter français. Tout simplement.

FM : comment expliquez le fait qu’on recrute si bien et arrive bien à revendre ? Y pensez-vous déjà quand vous recrutez ?

J-C.A : le fait d’avoir 200 recruteurs joue, c’est certain. Le recrutement a toujours été une priorité pour Benfica. Ils investissent. En France par exemple, on investit plutôt dans autre chose que le scouting. On va plus investir sur le marketing, etc... Sans parler de Benfica, au Portugal, la priorité est le recrutement. Donc ils mettent les moyens qu’il faut pour s’attacher les meilleurs observateurs. Vous pouvez en avoir moins de 200 et en avoir des compétents. Ils arrivent à alterner le qualitatif et le quantitatif. C’est leur priorité. Le système fiscal n’est également pas le même (...) À Benfica, on pense à ça (à la revente) au moment de recruter. Tous les clubs pensent comme ça aujourd’hui. Il ne faut pas se leurrer. En 2019, tous les clubs font du trading. Ils raisonnent quasiment tous comme ça. Le scout, en lui-même, est peut-être moins penché sur ça. Il pense vraiment à renforcer l’équipe et à satisfaire son entraîneur. Le coach va demander certains profils au directeur sportif, à l’époque c’était Nuno Gomes, et ce dernier transmet à ses recruteurs et observateurs lors de plusieurs réunions. Ensuite, ce sont à eux de trouver le meilleur profil pour satisfaire les besoins du coach avant tout. S’il éclot et qu’il part pour 120 millions d’euros comme João Felix, le scout ne va pas recevoir la reconnaissance méritée. C’est plutôt le directeur sportif qui va être félicité en premier. Le scout travaille dans l’ombre et on ne pense pas souvent à eux. Il va recevoir des récompenses de la part de ses supérieurs, mais aux yeux du grand public, on ne sait pas quel scout a repéré João Felix quand il était petit par exemple...

Convaincre le joueur et son entourage

FM : il travaille dans l’ombre, mais il doit aussi composer avec la concurrence des scouts des autres clubs. Comment fait-on pour les devancer ?

J-C.A : c’est le réseau. Si on a un ami qui est entraîneur ou formateur dans un club, il va nous avertir en premier. Outre le fait d’être meilleur que les autres scouts, avoir un meilleur œil, etc...c’est le réseau. Le relationnel est très important. Il faut l’entretenir.

FM : aujourd’hui, il faut séduire le joueur, mais également son entourage et son agent.

J-C.A : ça, c’est une très bonne question. On ne me l’a pas souvent posé. On s’arrête souvent au fait d’être un œil, d’être le premier à détecter le joueur. Mais ce n’est pas que ça. Un très bon joueur, tout le monde sait s’il est bon. Tous les scouts le savent. Ils sont tous là autour des terrains. Mais il y a un truc qui fait que ça penche vers vous ou non. C’est le côté relationnel et le réseau. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de similitudes avec le métier d’agent selon moi. Si on enlève le droit, etc...il faut du relationnel aussi. Ça ne suffit pas de regarder que les matches. Il faut bien s’entendre avec tout le monde.

FM : combien de joueurs avez-vous fait venir à Lisbonne ? De quelle recrue êtes-vous le plus fier ?

J-C.A : j’ai fait venir trois joueurs. Il y en a un, c’est un Chilien. Je l’ai fait venir du Chili, du club de Huachipato, qui est inconnu en France. Il est venu très jeune à Benfica. Il a signé pour six ans et demi. J’en suis fier, pourquoi ? Aujourd’hui, il n’a pas encore explosé. J’aurais pu me mettre en avant sur un autre dossier en disant, c’est moi qui l’ait fait, il a tout pété, etc...pour me faire mousser. Je ne suis pas comme ça. Moi, je vois autre chose. C’est un joueur chilien et il y a très peu de Chiliens qui sont venus à Benfica. Tellement peu qu’il n’y en a pas eu avant lui. Je suis content d’avoir satisfait mes dirigeants, de les avoir convaincus de recruter ce jeune-là, car il était performant. Il a rejoint Belenense en août donc il est devenu professionnel.

FM : João Félix est l’exemple type d’un joueur recruté qui a porté le club et lui a rapporté aussi. Que pensez-vous de lui et de ses débuts à l’Atlético de Madrid ?

J-C.A  : c’est un recrutement parfait. Au Portugal, tout le monde le connaissait déjà. Dire que c’était une pépite et qu’on allait retenir son nom comme j’ai pu le faire sur les réseaux sociaux, les Portugais le savaient depuis longtemps. C’est le crack absolu. Je ne parle pas du mot crack qu’on utilise à tout bout de champ ces derniers temps. C’est vraiment un crack. Il est complet. C’est un virtuose, donc tout amateur de football prend du plaisir à le voir jouer. Ses débuts à l’Atlético de Madrid, je les estime satisfaisants. Il ne faut pas oublier son âge, qu’il vient d’un autre pays, etc...Être entraîné par Diego Simeone, c’est très valorisant. Mais ce n’est pas facile non plus. Ça demande de l’exigence. Je pense qu’il va beaucoup apprendre et monter en régime petit à petit.

FM : quel regard portez-vous sur la nouvelle génération de jeunes du Benfica ? Quel est, selon vous, le joueur qui peut percer parmi eux ?

J-C.A : je vais vous sortir un nom, qui n’est pas trop sorti et dont on ne parle pas assez. Il ne jouera pas demain (avec les pros), car il est jeune. Il s’agit de Tiago Dantas. Il joue en Youth League, il a d’ailleurs marqué sur penalty face à l’OL à l’aller. Ce petit-là est très très très fort. Je pense qu’il va faire parler de lui autant que João Felix. Autant. Même si c’est un poste différent et un autre registre. Il a une super vision de jeu. C’est un petit gabarit. C’est un 8. Je suis toujours sensible à la vision de jeu et il en a une très bonne. Je ne suis pas très attiré par les caractéristiques physiques de base, même si c’est très important. À cet âge-là, je vois tout de suite la technique, la vision du jeu. C’est inné pour moi. Tout ça, il l’a. Vu la Youth League qu’il fait en ce moment, je pense qu’il devrait recevoir des offres. Même s’il avait une offre d’un très grand club européen l’été dernier, le Real Madrid, il n’y est pas allé pour plusieurs raisons. Il va faire parler de lui assez vite. Il y a plusieurs talents à suivre à Benfica, mais lui sort du lot clairement. Sur la génération qui arrive, je trouve qu’elle est moins prometteuse que les années précédentes. Hormis ce petit-là, c’est bon, mais il n’y a pas de quoi sauter au plafond.

FM : il devrait jouer demain face à l’OL en Youth League. Si en tant que recruteur vous deviez piquer un joueur à Lyon, lequel prendriez-vous ?

J-C.A : le rôle du recruteur est de sortir un nom qu’on ne sort pas en général. C’est compliqué, car ce sont des noms que tout le monde connaît maintenant. On en entend parler avec l’impact des réseaux sociaux forcément. Entre les jeunes joueurs qui ne resteront pas à l’OL pour plusieurs raisons, car l’exigence est très élevée et que tout le monde ne peut pas signer pro comme dans chaque club, mais d’autant plus à l’OL où on garde la crème de la crème. Forcément, on va faire face aux mêmes noms qui sont déjà sortis, hormis le fameux Rayan Cherki. Melvin Bard pour moi est très fort. J’aime bien aussi Yaya Soumaré, mais j’ai plusieurs réserves (...) Pour Bard, au poste qui est le sien, je pense qu’il répond à tout ce qu’on lui demande. Il est bon dans les duels, il en perd peu, il est très mature. On sent qu’il a une qualité de leadership naturelle. Il a un bon pied gauche. C’est un joueur très régulier dont on me dit beaucoup de bien. C’est très fort et je pense qu’il mériterait même d’être appelé dans le groupe pro en étant tout d’abord sur le banc. D’autant plus qu’à l’OL en ce moment, au poste de latéral gauche, Youssouf Koné n’est pas à son niveau actuellement. Derrière lui, il y a qui ? Marçal qui était blessé. Il n’y a pas trop de concurrence. Ce n’est pas quand vous allez recruter à ce poste-là que vous pourrez le lancer. C’est un garçon exemplaire.

FM : chez les pros, lors du match aller, Benfica s’était imposé. À quel type de match vous attendez-vous demain ?

J-C.A : je vois un match avec pas mal de buts. Benfica, certes est premier de son championnat, mais c’est un championnat qui régresse d’année en année malheureusement. Je ne les vois pas trop rivaliser avec l’OL. Une équipe de l’OL qui a besoin de points. La victoire est impérative. Je vois Lyon s’imposer même assez facilement. Ils ont de grosses lacunes. Ils n’ont pas de 9 qui sort du lot hormis Carlos Vinicius, le 9 qu’on a pu voir l’an dernier à Monaco. Il n’y a pas de 9 référence. Si tu n’as pas de bon 9 en Ligue des Champions, c’est compliqué. L’entraîneur va lancer les mêmes jeunes qu’à l’aller. Benfica a gagné et ce n’était pas son meilleur match. Donc je pense que l’OL dos au mur s’en sort souvent. Memphis marche sur l’eau. Ils devraient gagner demain.