FM : Mathieu Lacour, en quoi consiste votre rôle de DG au Stade de Reims ?

ML : Mon périmètre est extrêmement large parce que le président (Jean-Pierre Caillot, ndlr) me donne beaucoup d’autonomie. Il s’étend sur tous les secteurs. La formation, l’équipe féminine, le groupe professionnel et l’administratif. Et dans chacun de ses pôles, des personnes à qui l’on a confié énormément de responsabilités, avec le président.

FM : Votre saison se passe parfaitement bien pour l’instant, vous devez être satisfait ?

ML : Je n’ai pas trop envie de parler du classement du club. On ne sait pas ce que sera le classement sportif en fin de saison ni dans les années à venir. On avait un projet sur cinq ans, qui est ambitieux, qui allait à l’horizon 2020. On peut avoir un accident industriel qui serait de descendre en Ligue 2, mais on a structuré le club, notamment économiquement, pour l’assumer. Et ça nous a permis de remonter. En remontant, on a remis les compteurs à zéro. Une nouvelle vision sportive sur cinq ans. Parce que les fondations sont posées. Comme le centre d’entraînement, le stade ou la formation. Maintenant, on se dit qu’en trois saisons, on aimerait faire deux Top 10, car cela nous permettrait de positionner le club d’une autre manière. Atteindre la première partie du classement en fin de saison, c’est un positionnement qui commence à donner un autre regard. On passe de club qui lutte pour le maintien à un club ambitieux bien en place. Même au niveau du sponsoring c’est important. Notre but est d’essayer modestement sur cinq ans de retrouver l’Europe, pas la Ligue des Champions, mais pourquoi pas la Ligue Europa. Et quel que soit le parcours, cela aura une belle symbolique. Il ne faut pas aller trop vite. Être européen en fin de saison, ça serait évidemment trop tôt. On est bien structuré pour la Ligue 1, mais pas encore totalement pour la Coupe d’Europe..

FM : Vous êtes à Reims depuis 10 ans maintenant et vous avez gravi tous les échelons au club. Quelle différence y a-t-il entre le Reims de 2009, qui évoluait en National, et celui de 2019 qui est en Ligue 1 ?

ML : Je suis arrivé en 2009, et j’ai grandi avec le club. Même si avant d’arriver à Reims j’avais eu deux petites expériences au MUC 72, du temps de Rudi Garcia en Ligue 1, et à la LFP. Je suis arrivé sur la partie formation. Pendant dix ans, on s’est attaché à structurer le club. Il y a eu le National, où le club a rebâti un projet, le retour en Ligue 2 et le retour en Ligue 1, 33 ans après. En Ligue 1, on a fortement capitalisé sur ces quatre années pour développer la structure club. Le nombre de salariés a sensiblement augmenté, sans tomber dans quelque chose de dispendieux. On a construit un centre d’entraînement et un centre de vie. C’est quelque chose qui nous tenait à cœur. On regroupe toutes les composantes du club. L’administration, la formation, les féminines, et les professionnels. Aujourd’hui, on a certainement le plus grand centre d’entraînement français, on est sur 30 hectares, 16 terrains, dont 12 exploités, 4 000 m² de bâtiments, le tout en propre. C’est un socle qui n’existait pas et qui va nous permettre de capitaliser. De la même manière, notre formation, il n’y avait rien. Sachez qu’à l’époque il n’y avait pas de cellule de recrutement au niveau de la formation. Ça, on l’a crée avec David Guion, l’actuel coach de l’équipe professionnelle qui a l’époque était le directeur du centre. Et aujourd’hui on observe que les générations que l’on a recrutées commencent à arriver à maturité. C’est un travail invisible. Un joueur on le prend à 12-13 ans et ce n’est que cinq ans plus tard, minimum, qu’on va le voir débuter en équipe première.

FM : À l’instar de l’international tricolore U17 Nathanaël Mbuku, qui vient de signer son premier contrat pro et qui est programmé pour évoluer en L1 rapidement, de Jordan Siebatcheu, parti à Rennes, ou Rémi Oudin, qui fait aujourd’hui votre bonheur, pensez-vous que le onze titulaire du Stade de Reims va compter de plus en plus de joueurs formés au club ?

ML : On ne se fixe pas de pourcentages. Je pense que c’est générationnel. Il y aura forcément des générations exceptionnelles, il y aura forcément des petits trous de génération. Malgré toutes nos précautions, il y a des choses que l’on ne peut pas prévoir avec les jeunes, que ce soit la blessure, l’adolescence, ou encore l’environnement. C’est encore plus dur que le recrutement des professionnels. Mais ce qui est sûr c’est qu’on a une volonté forte d’intégrer de plus en plus de garçons issus de la formation en pro. Et pour ça, on a constitué un deuxième groupe pro cette année qu’on a appelé « Pro 2 ». Il s’agit d’un sas vers le haut niveau. Ce qui se passe c’est qu’on est quasiment obligé de faire signer pro des joueurs de 16 ans, sur le potentiel et sur la sollicitation des clubs étrangers. Ce sont des joueurs qui ne sont pas prêts à s’entraîner au quotidien avec l’équipe professionnelle. En plus, en pro on ne s’entraîne pas comme en fin de formation. On a donc mis en place des moyens infrastructurels et humains pour leur faire sentir qu’ils ne sont plus dans l’académie, mais aux portes de l’équipe pro. On a construit un bâtiment qu’il leur est dédié, avec un espace de vie, un vestiaire qui sur le plan infrastructurel n’a rien à envier à ceux de certains clubs de Ligue 1 et 7 personnes sont dédiées à ce groupe. À savoir trois entraîneurs, un analyste vidéo, un responsable de la performance, un kiné et un docteur.

« Nous nous appuyons sur un schéma de gouvernance simple, ça nous permet de prendre des décisions rapidement. »

FM : Quels sont les premiers retours que vous avez depuis que vous avez mis en place ce groupe Pro 2 ?

ML : Les premiers retours que nous avons sont très bons, que ce soit au niveau des joueurs qui participent à ce groupe Pro 2, du staff qui les encadre et du groupe pro. Comme nous avons mis les meilleurs joueurs ensemble, le niveau des entraînements a augmenté. Une sorte de cercle vertueux. L’idée c’est de dire que nous avons un groupe professionnel de 19-20 joueurs « top player » et ensuite un groupe de 16-17 joueurs en Pro 2, avec 10 ou 11 professionnels et 5 ou 6 contrats stagiaires. Et le fait d’avoir un groupe réduit au sommet, cela permet aux meilleurs du deuxième groupe d’être aspirés chez les pros. Pour terminer sur ce groupe Pro 2, il permet d’intégrer trois types de joueurs : à savoir nos meilleurs joueurs du centre de formation, de faire un ou deux paris de joueurs de CFA, parce qu’il y a toujours des coups à faire dans cette division, et d’acheter des joueurs en France ou à l’étranger en post formation. C’est ce que nous avons fait cet hiver avec Isaac Solet (Laval, 17 ans) et Enzo Valentim (Tours, 18 ans), finaliste de la Gambardella l’an passé et qui évolue encore en U19. Aujourd’hui, on n’exclut pas de mettre un peu d’argent sur les fins de contrats aspirants, sur des garçons dans des clubs où c’est un peu plus compliqué… Nous sommes à l’affût des talents dont les clubs sont susceptibles d’être vendeur parce qu’ils ont des besoins économiques.

FM : Concernant le recrutement, des jeunes notamment, comment fonctionnez-vous ?

ML : Sur le recrutement des jeunes, pour comprendre notre philosophie, on veut être performant en Ile-de-France, en Picardie, dans le Nord-Pas-de-Calais, en Champagne-Ardennes et un peu dans le Grand-Est. Entre le Nord et le bassin parisien, on a deux des régions qui fournissent les plus gros talents. C’est notre zone d’influence. Donc si on est performant, on va sortir des talents. On veut être ultra performant sur ces régions-là, on ne va pas plus loin, parce qu’ils sont à 2 heures autour de Reims. Ensuite, on recrute à 12-13 ans, on vient de boucler la génération 2006 dans le recrutement. Si on n’est pas capable de s’investir, y compris moi sur 3-4 dossiers que l’on estime à cet âge-là comme majeurs, je pense qu’on se trompe de débat. Nous, c’est comme ça que l’on veut travailler. On essaie dès cet âge-là de rencontrer la famille, de présenter le projet du club et d’expliquer qui l’on est. Une des forces qui nous caractérise c’est aussi qu’on est les seuls décisionnaires avec les présidents. Il n’y a pas beaucoup de strates de décision au sein du club, et cela nous permet donc de prendre des décisions rapidement.

« La base de notre métier, c’est l’anticipation des coups et la signature de joueurs »

FM : En septembre dernier, Jean-Pierre Caillot nous confiait la stratégie mercato du club, faite d’anticipation, de voyages à l’étranger et de force de persuasion. Cinq mois plus tard, peut-on dire que le mercato d’hiver confirme cette tendance ?

ML : La base de notre métier, c’est l’anticipation des coups et la signature de joueurs. Cet hiver, la venue de l’ensemble des recrues avait été anticipée. Même si on espère qu’Arber Zeneli va nous faire gagner quelques points d’ici la fin de saison, son recrutement prépare surtout l’avenir. On avait du monde à ce poste, même si ce n’est pas pléthorique. Mais on s’est dit : « c’est un étranger (Arber Zeneli est international kosovar, ndlr), qui ne parle pas français et l’objectif c’est que d’ici la fin de saison, il soit bien installé dans la ville, qu’il la connaisse et qu’il parle français. Au-delà de ça, au 20 juin, il sera là. Du coup, il pourra faire une préparation complète. On essaie d’avoir une vraie zone d’influence dans le scouting. Pour un club comme le nôtre, on pense que la Belgique et le Portugal sont des endroits importants. On n’est pas les seuls, mais c’est indispensable d’y être. On a un réseau d’agents, mais on essaie d’aller voir par nous même un maximum de joueurs. On a une cellule de recrutement en interne au niveau professionnel et ses membres se déplacent au quotidien partout dans le monde. Principalement en Europe, mais on a aussi couvert pour la première fois l’Amérique du Sud et en particulier l’Uruguay. On essaie de regarder un peu les zones où l’on veut être présent et que l’on a définies dans notre cahier des charges. Et moi je veux que cela soit géré en interne, par des salariés du club à temps plein. Il faut qu’ils aient vraiment l’ADN du club et qu’ils connaissent parfaitement l’environnement de la ville. Car intégrer un joueur c’est un peu connaître l’environnement local, comment est le public, la ville, etc...

FM : De combien de personnes se compose cette cellule de recrutement ?

ML : Cette cellule se compose de trois personnes sur la partie professionnelle. Notre volonté est de peut-être la faire grandir. On a plusieurs centaines de propositions. Mais aujourd’hui on travaille dans la confiance, en direct. Je collabore avec des gens qui sont réellement attachés et fidèles au club. Et ça, ça n’a pas de prix. On a beaucoup de recruteurs en France qui ont fait plusieurs clubs. Quand on sait que c’est du secret industriel le recrutement, savoir qu’un recruteur peut partir chez la concurrence, je trouve ça compliqué. Moi ce que je veux c’est que nos recruteurs puissent se dire qu’ils seront encore là dans 10 ou 15 ans au club. C’est la vision du club en tout cas.

FM : Vous vous êtes fait prêter un joueur de Chelsea, Baba Rahman et vous avez réussi à attirer à Reims le meilleur passeur des Pays-Bas, Arber Zeneli. Avez-vous un secret ?

ML : Pour le mercato, hormis l’économique, on ne se fixe ni de limites ni de frontières. On essaie de sortir du marché français. C’est aussi ça la clé de voûte. Même si le marché français est super intéressant. Mais je pense qu’il y a certains types de joueurs qu’on ne trouve pas dans le marché français. Ou alors qui, pour la même qualité, ne vont pas être accessibles pour nous. Par exemple, pour moi, Zeneli, avec ces mêmes stats dans le marché français c’est juste 10 M€. Alors que nous l’avons acheté pour 3,5 M€ avec des bonus (à Heerenveen, ndlr). Pour le faire venir, on lui a vendu un projet. On essaye de ne jamais lâcher les dossiers. On les travaille énormément en amont. On invite les agents à venir visiter les installations du club, on envoie des vidéos incitatives. Après les matches que l’on supervise, on essaie d’aller voir le joueur qui nous intéresse en lui disant qu’on était là pour lui prouver l’intérêt qu’on lui porte. Tout ce travail de fourmi, qui est fait par la cellule de recrutement et par moi quand les négociations sont entamées, peut à notre sens faire basculer beaucoup de dossiers. Et ensuite, on a du crédit par rapport au centre d’entraînement. On explique le fonctionnement du club, notre projet d’intégrer le top 10 de Ligue 1. Quand les agents et les joueurs viennent au club, ils se rendent compte de la qualité des infrastructures, du staff technique. Ils se rendent compte que ce qu’on leur a vendu est réel. Et ça aussi ça fait basculer les dossiers. On a beaucoup de joueurs intelligents qui ont eu la lucidité de dire qu’il leur faut un projet intermédiaire avant d’aller dans un très grand club. C’est le cas d’Arber Zeneli ou Björn Engels par exemple. Après, quoi qu’en dise les gens, le championnat français bénéficie d’une image qui attire de plus en plus. Le PSG et l’OL sont en 1/8e de finale de la Ligue des Champions, l’OM on en parle partout en Europe. Grâce à ses têtes de gondole, le championnat devient de plus en plus attractif. Pour les joueurs, c’est important. Après, passer de Heerenveen à Reims et à la Ligue 1 ça reste une progression et ça peut être une belle étape. Même si l’enjeu pour nous sera à long terme de ne pas être qu’une étape pour un joueur, mais devenir plus que ça. On demande quand même des cycles de deux ans aux joueurs. Notre priorité n’est pas de faire du trading même si cela reste important.

« Le recrutement ? Il faut laisser la compétence aux gens qui ont l’expertise. »

FM : Le trading, pratique qui consiste à s’attacher les services d’un joueur puis de le revendre pour faire une plus-value, est quand même nécessaire dans des clubs tels que le vôtre ?

ML : On n’a pas des moyens économiques pharaoniques, mais on est toujours arrivé à s’équilibrer hors trading. L’éventuel trading vient pour continuer à construire, que ce soit sur le sportif ou au niveau des infrastructures. On n’a pas un besoin impérieux de vendre. Après, si demain on a une offre de 15 M€ qui arrive sur la table, on n’a pas vocation à la refuser. Une telle somme permet de faire trop de choses dans des clubs comme le nôtre, surtout quand on n’a pas de trou à combler. C’est peut-être un problème auquel nous allons être confrontés sur un ou deux garçons.

FM : Quand vous parlez de ce type d’offres, vous pensez à Jordan Siebatcheu, vendu très cher à Rennes ?

ML : Oui, mais surtout pour Siebatcheu on était dans le respect de la parole donnée, car on lui avait dit qu’il avait un bon de sortie. Avec le président, on est très respectueux de la parole donnée, c’est pour ça aussi qu’on a une bonne image auprès des joueurs et des agents. A contrario, ils savent que quand on dit à un joueur qu’il ne peut pas partir, il peuvent faire ce qu’ils veulent, il ne partira pas.

FM : Prenez-vous des risques financiers en attirant des joueurs comme Arber Zeneli ou Baba Rahman à Reims ?

ML : On prend toujours un petit risque financier, car les transferts s’amortissent et, si notre ambition est forte, on ne sait pas malgré tout si l’objectif sera atteint dans 3 ans. C’est l’essence du football. Après ça reste des joueurs avec une valeur marchande. Et si ce n’est pas lui qui a une valeur marchande, ça sera un autre, car on sait qu’on a un effectif à valeur. Ce sont des risques ultras mesurés. On ne se met jamais dans le rouge pour faire un joueur. Quand on engage beaucoup d’argent, on est toujours convaincu que le joueur que l’on prend est le meilleur choix possible et qu’on va faire une plus-value, mais ce genre de raisonnement, c’est ce qui a perdu beaucoup de clubs et on ne souhaite pas vivre à crédit.

FM : Petite question indiscrète pour terminer. Combien recevez-vous en moyenne de CV de joueurs par session de mercato ?

ML : On reçoit des centaines de CV par session de mercato. Ni le président ni moi n’intervenons là-dedans. Quand je dis que je n’interviens pas, en fait je transfère par WhatsApp ou par mail à la cellule de recrutement toutes les vidéos et les CV qu’on reçoit au club. Et ensuite je fais des points réguliers avec la cellule de recrutement. Il faut laisser la compétence aux gens qui ont l’expertise.