Le Bramall Lane hurle sa joie. McBurnie, le « Twenty millions pounds man » comme s’époumone le commentateur de Sky Sports, vient d’égaliser à 3-3 dans le temps additionnel face à Manchester United et offre le point du nul. Un moindre mal pour Sheffield United qui a dominé les Red Devils les trois quarts de la rencontre, avant d’encaisser trois buts en sept minutes. Les fans fêtent ça comme une victoire face à l’un des ogres du championnat et prennent leur revanche sur le passé. Après avoir mangé son pain noir plus d’une décennie, ce public aux racines encore ouvrières, malgré la crise de l’industrie des années Thatcher, regarde le classement de Premier League les yeux ébahis. Ce soir-là du 24 novembre, les Blades sont 6es devant leur adversaire du jour, devant Tottenham, devant Arsenal. Après le nouveau nul obtenu sur la pelouse de Wolverhampton ce week-end (1-1), le promu anglais pointe à une inattendue 7e place avec 19 points au compteur après 14 journées.

Certes, le classement est encore très serré (neuf points seulement séparent Tottenham, 5e, de Norwich, 19e) mais on est bien loin des prévisions du début de saison. Au soir du 8 août, Sheffield United est tout simplement le grand favori chez les bookmakers pour redescendre illico à l’étage du dessous. Son mercato assez peu clinquant n’incitait pas à l’optimisme. Avec tout de même 48 M€ investis sur Oliver McBurnie (20 M€, transfert le plus cher de l’histoire du club, et pour un joueur écossais avant celui de Kieran Tierney à Arsenal une semaine plus tard), Lys Mousset (11 M€), Callum Robinson (7,8 M€), Luke Freeman (5,6 M€), Ben Osborn (4 M€) et le revenant Phil Jagielka (libre), on reste loin des standards habituels de la Premier League (15e équipe la plus dépensière). Concurrent direct au maintien, Aston Villa a lui ouvert les vannes avec 148 M€ lâchés sur le marché des transferts. Mais on s’en est aperçu la saison passée avec Fulham (116 M€ dépensés), de lourdes dépenses ne garantissent pas une bonne saison.

Un noyau de joueurs présent depuis la League One

Non, les Blades ont eux misé sur la stabilité de leur effectif. 2e de Championship, ils reviennent en Premier League après 12 années de purgatoire, dont 6 passées en League One (2011-2017). Les joueurs constituant le noyau dur de l’équipe ont été recrutés dans les divisions inférieures pour 1 M€ maximum ou même gratuitement. « Dix des onze joueurs qui ont disputé notre match à Tottenham (1-1, le 9 novembre) étaient avec nous en championnat la saison dernière. Mais peu d’entre nous ici avaient l’expérience de la Premier League avant août » expliquait le coach Chris Wilder dans les colonnes du Guardian. Certains comme les défenseurs Chris Basham, Jack O’Connell et Kieron Freeman, le milieu John Fleck et les attaquants Billy Sharp et Leon Clark ont carrément écumé les terrains de 3e division avec le maillot rayé rouge et blanc sur le dos.

Le symbole de cette rédemption n’est autre que Chris Wilder. Né à 15 bornes du chef-lieu du South Yorkshire, ancien ramasseur de balle puis arrière droit de Sheffield United (1986-89 puis 1998/99), cet amoureux du club (il a le logo tatoué sur la peau) prend le poste en mai 2016 quand tout va mal. Les débuts sont difficiles. Il est tout proche de la sortie lorsqu’il ne gagne aucun de ses quatre premiers matches mais redresse rapidement la situation et finit par enlever la League One avec 100 points au compteur ; un record pour l’institution. La base de travail est là, installée. Avec un schéma tactique rarement vu outre-Manche en 3-4-1-2, le coach de 52 ans innove tout en conservant les matériaux de base du football britannique et des valeurs ouvrières chères à la région : abnégation, sens du collectif et de l’effort. L’alliage parfait pour faire des Blades une équipe en acier trempé.

Quand Bielsa adulait Chris Wilder

Leader à la fin octobre en 2017, Sheffield United conclut sa première saison en Championship à une encourageante 10e place. L’équipe attire les curieux et Wilder reçoit même les louanges d’un certain Marcelo Bielsa. « L’entraîneur de Sheffield United est quelqu’un qui a de nouvelles idées en tête que j’ai rarement vues. Ses idées méritent d’être étudiées. » Sous ses faux airs de monsieur Tout-le-Monde, le gourou anglais mène ses troupes à la 2e place du championnat pour valider le retour en Premier League. Outre la récompense collective, Wilder est adoubé par sa profession. Des mains de la League Manager Association, il reçoit la très prestigieuse distinction de manager de la saison en Angleterre, devant Pep Guardiola himself, devenant au passage le 5e coach de 2e division à recevoir ce prix.

Curiosité dans cette Premier League ultra-mondialisée, Sheffield devient le symbole de ce localisme perdu. Tous les joueurs ou presque viennent des îles britanniques. À l’image de sa ville qui a entamé sa transition économique vers le secteur tertiaire, le professeur Wilder s’adapte aux exigences de ce nouveau monde, tout en conservant les ingrédients premiers du terroir. Il conserve sa défense à trois mais renforce son milieu de terrain en passant au 3-5-2 plus défensif, afin de réduire les espaces entre les lignes. La méthode fonctionne avec 13 buts encaissés, la 3e défense d’Angleterre et quelques performances comme à Chelsea (2-2) ou contre Arsenal (1-0). « Nous travaillons beaucoup sur le schéma tactique. Beaucoup d’exercices sont pensés pour étirer le terrain, créer du déséquilibre, apporter du surnombre et corriger les triangles. Nous travaillons beaucoup sur le mouvement des attaquants et les déplacements des milieux de terrains dans la surface », appuie le gaucher John Lundstram, au club depuis deux saisons et demie, comme la majorité des joueurs.

Une équipe pas vraiment gênée par le conflit au sein de la direction

« Nous ne nous dispersons pas après l’entraînement. Nous sommes tous très proches les uns des autres. Il n’y a pas beaucoup d’équipes comme ça », assure le milieu de terrain, toujours partant pour un bon dîner avec Billy Sharp et John Fleck. L’attaquant de 33 ans et le milieu écossais sont deux autres symboles du retour des Lames. Né à Sheffield et formé au club, Sharp y revient en 2015. Nommé capitaine par Wilder, il claque but sur but dans les divisions inférieures avant de connaître la consécration de la Premier League (il y avait joué 18 minutes avec Southampton en 2012). Désormais remplaçant, mais véritable légende aux yeux des supporters, le vétéran parvient même arracher le nul à Bournemouth lors de la première journée (1-1). Fleck aussi a connu la League One. Élu joueur de la saison par les fans ces deux dernières années, celui qui était considéré comme un grand espoir aux Rangers, où il a débuté à 16 ans, accède enfin au rayonnement international. En octobre, il célébrait sa première sélection avec l’Écosse, à 28 ans.

Des joueurs aux parcours accidentés, un club revenu des enfers, un coach encensé par ses pairs (Klopp en tête) et promis à un avenir chez un cador anglais, l’histoire contemporaine de Sheffield United est aussi confrontée à la réalité du football d’aujourd’hui. Si tout semble aller pour le mieux sur la pelouse, dans le vestiaire et en tribunes, c’est un peu moins la joie dans le bureau des dirigeants. Lancée en 2017, une bataille judiciaire vient de se terminer entre Kevin McCabe, détenteur du club depuis 2006, et Abdullah Bin Mosaad Bin Abdulaziz Al Saud. Tous les deux co-propriétaires, ils tentaient chacun de leur côté de prendre un contrôle total alors que la valeur du club n’était pas encore très élevée. La justice a tranché en faveur du prince saoudien, qui avait racheté 50% des parts en 2013 pour une livre sterling symbolique. Elle oblige également le business-man anglais à vendre ses parts pour 5,6 M€ à son adversaire. Il perd très gros, car avec le retour en Premier League, la valeur de Sheffield United a grimpé en flèche, atteignant aujourd’hui plus de 100 M£ (environ 120 M€). Preuve que les Blades sont bel et bien de retour au premier plan du football anglais, l’esprit vif et aiguisé.