Jaume Roures tente d'expliquer le fiasco Mediapro

Auditionné par l'Assemblée Nationale ce jeudi dans le cadre d'une mission parlementaire intitulée « droits télé et modèle économique sportif », Jaume Roures est revenu sur le fiasco Mediapro de l'année dernière. Il en veut notamment beaucoup à Canal+.

Jaume Roures, le patron de Mediapro
Jaume Roures, le patron de Mediapro ©Maxppp

L'aventure Mediapro est encore dans toutes les mémoires en France. Après avoir récupéré la presque totalité (80%) des droits TV de la Ligue 1 en 2018 pour la période 2020-2024 contre un montant record de 800 M€ (plus d'un milliard d'euros avec les autres diffuseurs), le diffuseur espagnol ne pensait sans doute pas que l'affaire allait rapidement capoter. Entre temps, la crise sanitaire liée à la pandémie de covid-19 est passée par là, engendrant avec elle une crise économique. Dans ce contexte, difficile d'exister et de subsister pour Mediapro. D'autant que l'entreprise avait tout à faire, à commencer par créer de toute pièce une chaîne qui n'existait pas. Téléfoot a donc vu le jour à la rentrée 2020, avant d'afficher un écran noir dès le mois de février 2021.

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Cet arrêt a compliqué la vie des clubs professionnels, lesquels comptaient énormément sur la grosse manne financière promise lors de la signature des contrats avec la LFP. Un peu plus de six mois après la fin de la courte histoire de Téléfoot, Jaume Roures, le président catalan de Mediapro était auditionné par l'Assemblée Nationale ce jeudi matin pour expliquer le fiasco et la crise que cela a engendrée. «On avait bâti un business plan sur 4 saisons. On savait qu'on allait perdre de l'argent la première année... et gagner de l'argent lors des troisième et quatrième années. On savait qu'on n'aurait pas 3 millions d'abonnés comme ça. Notre objectif n'était pas de piquer des abonnés à Canal+ ou à d'autres mais que la chaîne soit chez Canal+ et chez d'autres opérateurs» entame-t-il dans des propose rapportés par L'Equipe.

Roures fustige l'attitude de Canal+

Le dirigeant met en cause la concurrence des opérateurs déjà installés dans le paysage télévisuel français. Il les accuse de leur avoir mis des bâtons dans les roues pour précipiter sa chute avant même la pandémie. « Pendant l'année 2019, on a eu des réunions avec tous les opérateurs, avec beIN Sports aussi, Canal+... à Paris et à Barcelone, avec un accord de confidentialité. (...) Il y avait la possibilité pour Canal de reprendre un de nos matches en exclusivité tout en distribuant notre chaîne. On n'a pas trouvé d'accord après ces cinq mois mais ce n'était pas un grave problème. (...) Au printemps 2020, les opérateurs n'étaient pas pressés d'arriver à un accord avec nous. À ce moment-là, tous nous disent qu'ils ne veulent pas payer de minimum garanti (pour distribuer la chaîne Téléfoot). Mais cela fait partie du modèle de la télé payante dans le monde entier... La deuxième raison, c'est que personne ne savait ce qui allait se passer avec la reprise du Championnat... »

Roures en veut notamment beaucoup au comportement, si décrié par la suite, de la chaîne cryptée. « Regardez l'attitude de Canal vis-à-vis de la Ligue après notre départ. Cela a été une pression insupportable avec des offres fantômes... avant de serrer le nœud pour avoir le meilleur prix... et cela a fini avec 250 millions d'euros par saison pour Amazon. Et quelle a été la réaction de Canal à ce moment-là ? Celle d'un enfant gâté : je suis fâché et je lâche le foot... Quelques mois plus tôt, ils avaient récupéré un tiers de nos matches pour 35 millions d'euros. C'est incroyable ! Et après ils sont allés devant les tribunaux avec la Ligue. Si la LFP a choisi Amazon, ce n'est pas seulement pour la solidité financière, mais aussi pour pouvoir exister et ne pas être tout le temps soumise aux caprices de Canal », souligne l'homme d'affaires de 71 ans.

La LFP a refusé de revoir les contrats...

Contestant que le prix de l'abonnement à Téléfoot était un problème pour la clientèle potentielle (25€ par mois ou 29,90€ mensuels pour une offre couplée avec Netflix), Roures estime surtout que le refus de la ligue de renégocier les droits une fois la crise entamée à fait très mal à la nouvelle chaîne référente du foot en France. « On n'a pas pu négocier avec la Ligue. C'est ça que vous ne prenez pas en compte, martèle-t-il devant les députés. Tout le monde a pu négocier avec les Ligues du monde entier à ce moment-là, sauf nous. Quand on s'est assis, on a demandé un rabais de 200 millions : 7 millions par club de L1 et 3 millions par club de L2. Cela veut dire qu'un joueur, au lieu d'avoir une Ferrari, aurait eu une Maserati. On nous a empêchés de négocier alors qu'on a fait des propositions, comme élargir le contrat à 6 ans, en y incluant Canal... Et les 200 millions, c'était seulement pendant la période de Covid. Mais ça n'a pas été possible et on est allé à la conciliation.»

Finalement, d'après Roures, la LFP a hésité, notamment parce que Canal+ préparait une offre. Mise sous pression par la chaîne de Maxime Saada, la Ligue a finalement dit non à cette fameuse remise de 200 M€. Mediapro aurait tout de même assuré 600 M€ par saison pour l'ensemble de la Ligue 1. Au final, c'est Amazon qui a récupéré la grosse part du gâteau pour 250 M€ par an. Vincent Labrune et son équipe ont probablement pris peur de la non-solvabilité de Mediapro, pas exempte de tous reproches. Lors de l'attribution des droits deux ans plus tôt, le diffuseur n'avait d'ailleurs pas présenté de garanties bancaires. Le directeur général de l'époque Didier Quillot et ses conseillers n'estimaient pas nécessaires d'obtenir des garde-fous en cas de problème, sans doute trop aveuglés par le milliard d'euros promis.

mais n'a pas pu se retourner vers la maison mère

« Il n'y a pas de garantie bancaire dans un contrat de droits télé de foot, se défend Roures. Personne ne va déposer une garantie de 3 ou de 4 milliards d'euros. Cela n'existe pas. Ce que tout le monde donne, c'est une garantie de la maison mère... L'autre tradition dans le secteur, c'est parfois de donner une avance de 10 à 15 %. On avait payé trois semaines avant que la Ligue commence, 176 millions.» Mais alors pourquoi la LFP n'a-t-elle pas pu se retourner vers la maison mère, la société Imagina Media Audiovisual. « Parce qu'on est allé au tribunal de commerce de Nanterre expliquer la situation. Le tribunal a compris, a ouvert la conciliation et a lancé ce processus sans qu'on active la garantie. beIN Sports a lancé le même processus dernièrement. On a utilisé la loi et les pouvoirs publics pour résoudre une situation. » Et voilà comment Mediapro a provoqué une crise majeure dont le football français n'est près de sortir.

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