« L’impression d’être dans un film » : les témoignages glaçants des joueurs évoluant au Moyen-Orient
Depuis les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, de nombreux joueurs et figures du football présents au Moyen-Orient font le tour des médias européens et racontent un quotidien soudainement bouleversé.
Depuis 72 heures, le Moyen-Orient est entré dans une séquence militaire d’une brutalité rare qui bouleverse bien au-delà du champ géopolitique. Dans la nuit du 28 février, une opération militaire conjointe lancée par les États-Unis et Israël a frappé plusieurs villes majeures d’Iran, dont Téhéran, Ispahan ou Kermanshah. L’offensive, revendiquée par Donald Trump et menée avec le soutien du gouvernement de Benyamin Nétanyahou, visait officiellement les infrastructures militaires et balistiques iraniennes. Les bombardements ont rapidement pris une dimension politique et symbolique après l’annonce de la mort de plusieurs figures centrales du régime, parmi lesquelles le guide suprême Ali Khamenei ainsi que d’autres responsables de premier plan. Pour l’Iran, le choc est immense, alors que le pays sort à peine de semaines de répression sanglante contre un soulèvement populaire déclenché par une crise économique profonde. Des milliers de civils iraniens ont été tués depuis le début de l’année et l’État a coupé l’accès à internet pendant plusieurs semaines pour contenir la contestation. Dans ce climat déjà explosif, les frappes occidentales ont ouvert une nouvelle phase de confrontation directe qui rappelle les heures les plus tendues des conflits du Golfe au début du siècle. Les États-Unis ont déployé dans la région leur plus importante présence militaire depuis l’invasion de l’Irak en 2003 et la guerre s’inscrit dans la continuité de plusieurs escalades récentes qui ont progressivement transformé la rivalité entre Washington, Tel-Aviv et Téhéran en affrontement ouvert.
La riposte iranienne ne s’est pas fait attendre et a embrasé une large partie du Moyen-Orient. Des centaines de drones et de missiles balistiques ont été tirés vers Israël, mais aussi vers plusieurs bases américaines disséminées dans la région. Des installations situées au Qatar, au Koweït, à Bahreïn, en Irak, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis ont été visées, tandis que certaines infrastructures civiles, notamment des aéroports du Golfe, ont été prises pour cible. La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran a immédiatement secoué les marchés énergétiques mondiaux et provoqué une onde de choc économique. Dans ce contexte d’escalade militaire, le monde du football observe la situation avec inquiétude. À quelques mois de la Coupe du Monde organisée en Amérique du Nord, la crise place la FIFA dans une équation diplomatique presque insoluble. L’Iran s’est sportivement qualifié pour le tournoi mais doit disputer la majorité de ses rencontres sur le sol américain, un pays désormais engagé dans un conflit direct avec Téhéran. Les compétitions locales dans plusieurs pays du Golfe commencent déjà à être perturbées et les joueurs étrangers présents dans les championnats du Moyen-Orient vivent les événements au rythme des sirènes, des fermetures d’aéroports et des alertes sécuritaires. Avec des bases militaires voisines des stades, des missiles interceptés au-dessus de certaines villes et des incertitudes diplomatiques, le décor dans lequel évoluent ces footballeurs ressemble de moins en moins à celui d’une saison ordinaire. C’est dans ce climat de guerre régionale que se multiplient désormais les témoignages de joueurs racontant leur quotidien dans un Moyen-Orient brusquement replongé dans l’incertitude.
Fuir l’Iran, véritable casse-tête
À Téhéran, la situation a d’abord surpris des joueurs présents sur place presque par hasard. Ancien gardien du Real Madrid et aujourd’hui expérimenté des compétitions européennes, Antonio Adán se trouvait dans la capitale iranienne lorsque les tensions ont brusquement explosé. Dans un témoignage accordé au quotidien sportif espagnol AS, le portier raconte un départ précipité et un climat d’incertitude totale autour des liaisons aériennes. « J’ai pris l’un des derniers vols à quitter Téhéran. Cela m’a pris au dépourvu au moment même où je quittais le pays. J’avais un vol à 6h30 pour la Turquie, et ils devaient partir pour Dubaï à 9h, mais ils n’ont pas pu partir. Ils ont dû faire le trajet par la route. Le voyage sera long, même s’il semble sûr. Dans ces conditions, je pense qu’il vaut mieux ne pas rentrer ». Comme beaucoup d’étrangers présents dans la région ces derniers jours, l’Espagnol décrit une ville soudain figée entre inquiétude et départs improvisés, où les joueurs tentent surtout de trouver un moyen de quitter le territoire.
L’attaquant international marocain Munir El Haddadi, aujourd’hui à Esteghlal, a, lui aussi, vécu des heures particulièrement chaotiques. Coincé à Téhéran au moment de l’escalade militaire, le joueur a raconté sur Instagram comment une tentative de départ par avion avait brutalement échoué avant une évacuation improvisée par la route. « Je tiens à remercier tous ceux qui m’ont envoyé des messages et se sont inquiétés de ma situation en Iran. Hier, nous avions l’intention de quitter le pays par avion, mais nous avons finalement été évacués de l’avion et n’avons pas pu décoller. Le club m’a fourni une voiture pour que je puisse quitter le pays par la route et, grâce à cela, j’ai pu passer la frontière sans problème. Je suis actuellement en sécurité en Turquie et j’arriverai en Espagne dans les prochaines heures. Merci à tous pour votre soutien ». À noter que plus de 700 personnes ont été tuées en Iran depuis le début de la guerre samedi, selon l’agence de presse américaine Human Rights Activists News Agency (HRANA).
Pour l’international haïtien Duckens Nazon, passé notamment par Quevilly-Rouen, l’épisode a viré à un véritable périple. Bloqué alors qu’il tentait lui aussi de quitter l’Iran, l’attaquant d’Esteghlal raconte un enchaînement de complications administratives et techniques dans un pays où les communications étaient fortement perturbées. « L’embarquement était terminé, on était sur la piste, mais l’avion n’a jamais décollé, on nous a dit "tout le monde descend". J’ai essayé de rejoindre la frontière le plus rapidement possible, il fallait quitter le pays, c’était la priorité. J’avais réussi à avoir un visa express grâce à l’aide de ma femme, mais lorsque l’Iran a tamponné pour que je sorte, il fallait aussi un code fourni par l’ambassade pour passer la frontière, mais le code ne marchait pas à cause d’internet qui ne fonctionnait plus, je n’ai même pas pu sortir de l’espace de douane pour aller dormir à l’hôtel, je suis resté bloqué 32h à la frontière », a-t-il déclaré à France 3.
Tous les joueurs du Moyen-Orient impactés
Installé au Qatar depuis plusieurs mois, le milieu de terrain français Jordan Veretout vit lui aussi cette montée des tensions au quotidien. Dans les colonnes de L’Équipe, l’ancien joueur de l’OL et de l’OM raconte un environnement devenu soudainement irréel, rythmé par les alertes et les interceptions de missiles dans le ciel. « Tout le monde nous appelle pour savoir ce qui se passe ou prendre de nos nouvelles. On essaie de les rassurer. Même si, quand tu vois les missiles ou les drones être interceptés, c’est impressionnant. Les premiers jours, ça fait un peu bizarre. Tu reçois des alertes sur ton téléphone qui te disent de rester chez toi. Et là, tu vois des missiles être interceptés. Ça fait beaucoup de bruit, ça fait trembler tes fenêtres. C’est un peu stressant. La nuit, tu le vois encore mieux. Ma fille aînée nous pose des questions. Mais on se sent en sécurité. Et depuis deux jours, c’est un peu plus calme ». Au micro de RMC, l’international français a aussi raconté un réveil brutal lorsque les premières explosions ont retenti. « Après un réveil comme tous les autres, on a entendu péter dehors. On avait déjà vécu ça il y a quatre, cinq mois avec les bombes sur le Hamas. Le premier réflexe a été d’allumer la télé. On a vu que les Américains et les Israéliens avaient attaqué l’Iran. On savait qu’il y a une base militaire américaine sur le territoire qatari. On passe par plein de moments. On ne sait pas ce qui va se passer, on essaie de rassurer tout le monde, surtout les enfants qui sont en pleurs. Ça n’a pas arrêté toute la journée, donc on commençait à s’inquiéter. On n’a pas beaucoup dormi la nuit suivante, et après ça s’est calmé. On espère que ça va rester comme ça. C’est un peu flippant ». Dans la même région, le défenseur marocain Romain Saïss décrit lui aussi un quotidien étrange, suspendu entre normalité et tension. Dans un entretien accordé à L’Équipe, il résume le sentiment partagé par beaucoup de joueurs présents dans le Golfe. « On parle de bombardements quand même. On nous dit qu’il y a entre 60 missiles et 15 drones interceptés. Mais le pays n’a pas cédé à la panique, les gens sont calmes. Après, je ne vais pas mentir. Tu as l’impression d’être dans un film. Ça reste des missiles et il faut faire attention aux débris… Pour mes enfants, c’est impressionnant. Il y a moins de gens que d’habitude dans les rues mais ce n’est pas désert. Il y a de la circulation et tu peux tout à fait voir des gens dans les restaurants ouverts. Les petits peuvent aller dans le jardin ».
Plus à l’est, aux Émirats arabes unis, plusieurs anciens joueurs européens racontent également ces heures d’incertitude. Le milieu français, William Vainqueur, explique dans L’Équipe que les systèmes de défense antimissile déployés dans la région restent rassurants malgré les bruits d’explosions. « C’est gérable, les défenses aériennes de Dubaï sont efficaces. Tu entends des bruits et il y a des débris, mais dans l’ensemble, on se sent en sécurité ». Présent lui aussi à Dubaï, l’ancien défenseur de Manchester United, Rio Ferdinand, a raconté dans son podcast une nuit particulièrement éprouvante pour sa famille. « C’est effrayant d’entendre des roquettes, des avions et des chasseurs – je ne sais pas exactement ce que c’est – au-dessus de nos têtes, puis ces fortes explosions. J’ai passé une nuit terrifiante. On nous a conseillé de descendre à la cave la première nuit de tout ce bruit. On a dormi là, sous des couvertures. Il faut expliquer aux enfants ce qui se passe et les aider à traverser cette épreuve. Il faut rester calme et faire en sorte que tout le monde garde son calme autant que possible ». Sur Instagram, Enza, la femme de l’ancien international italien de l’Inter Milan, Danilo D’Ambrosio, a également partagé le récit d’une nuit marquée par la peur. « Nous avons passé la nuit dans un sous-sol où il y avait des alarmes et des explosions constantes. Nous attendons juste qu’ils nous ramènent à la maison. Ce fut une nuit cauchemardesque. Des alarmes. Des détonations. La terreur se lisait dans nos yeux. Les enfants dormaient, mais pas nous, car nous ne savions pas ce qui allait se passer. Quand l’alarme a sonné sur nos portables, nous avons couru les chercher et sommes descendus à la cave. Nous sommes restés cachés pendant des heures, et chaque bruit nous faisait éprouver une peur panique. Ce matin, nous nous sommes réveillés au son de nouvelles détonations. Personne ne peut nous dire quoi que ce soit ».
À Doha comme à Dubaï, plusieurs grandes figures du football mondial présentes dans la région ont également pris la parole pour raconter ces moments de tension. L’ancien sélectionneur italien Roberto Mancini, aujourd’hui à Al-Sadd, a confié au journal télévisé italien TG1 avoir entendu les premières explosions alors qu’il assistait à un office religieux. « Mon téléphone a sonné, avec des messages en arabe, et j’ai entendu cinq ou six explosions. Nous étions à l’église pour un office religieux lorsque les alarmes ont retenti, et on nous a ordonné de rentrer immédiatement chez nous et de ne pas sortir. Ma mère m’a appelée, inquiète, mais pour l’instant, elle peut être rassurée. Nous avons suivi l’actualité ces derniers jours et, compte tenu du déploiement de forces dans le Golfe, nous pensions que quelque chose pouvait arriver, mais nous espérions que la diplomatie l’emporterait. Croisons les doigts ». À Dubaï, l’ancien capitaine des Bleus, Patrice Evra, a, lui aussi, voulu rassurer ses proches malgré les explosions entendues dans le ciel. « Je vais très bien. Il y avait beaucoup de bruit dans le ciel, j’ai vu un missile ou un drone, appelez ça comme vous voulez, mais il a été intercepté. Je comprends les craintes de ceux qui, comme ma femme, mes enfants et d’autres, ont peur, mais Dubaï n’est pas attaquée. J’ai confiance dans le gouvernement, ils sont en train de sécuriser le ciel. Ce n’est pas aussi grave que ce que les gens dans les vidéos laissent entendre, je me sens en sécurité. C’est vrai, il y a eu des explosions, mais arrêtez de dire que ce n’est pas sûr ici. Je me sens en sécurité, j’ai confiance dans le gouvernement. Maintenant, je vais à la salle de sport, je prends mon repas et je reprends le cours de ma vie. Quand tout va bien, tout le monde dit que Dubaï est le meilleur endroit au monde, maintenant tout le monde veut s’évader ». Dans une région habituée à vivre au rythme du football et des stades pleins, ces témoignages rappellent qu’en quelques heures, le quotidien des joueurs peut basculer bien loin du terrain.
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