Turquie : pourquoi l’Arabie saoudite s’est-elle opposée aux représentations d’Atatürk ?

Par Valentin Feuillette
8 min.
Des manifestants turcs brandissent des drapeaux turcs avec des photos de Mustafa Kemal Ataturk, lors d'une manifestation en faveur des équipes de football turques Galatasaray et Fenerbahce après leur retour d'Arabie Saoudite en Turquie @Maxppp

Ce qui aurait dû être une formidable publicité pour le football turc entre Fenerbahce et Galatasaray s’est transformé en véritable bras de fer géopolitique entre Ankara et Riyad. Malgré des rapprochements diplomatiques récents, cette petite crise sportive liée à la figure historique d’Atatürk pourrait bien avoir quelques répercussions entre ben Salmane et Erdoğan…

Cette affiche réunissait pourtant tous les ingrédients d’une superbe rencontre entre deux géants du football turc. En effet, Fenerbahce et Galatasaray devaient croiser le fer, vendredi soir, sur la pelouse du stade d’Al-Awwal, à Riyad. Un match historique entre deux rivaux qui combinent 42 titres de champions de Turquie, 25 coupes nationales et 25 supercoupes nationales. Ce derby d’Istanbul, initialement prévu vendredi en Arabie saoudite, portait un gros enjeu puisqu’il avait lieu dans le cadre de la Supercoupe de Turquie opposant les tenants du titre de la Süper Lig et les derniers vainqueurs de la Coupe de Turquie. Malheureusement pour les milliers de supporters stambouliotes qui ont fait le déplacement jusqu’à Riyad, ce match a finalement été reporté à quelques minutes du coup d’envoi. Les deux équipes ont décidé d’un commun accord de ne pas fouler la pelouse du stade saoudien. Nouveau coup dur pour le football turc qui traverse déjà une grande crise du football turc depuis la terrible agression d’un arbitre par le président du club d’Ankaragücü, l’escorte policière déployée pour raccompagner un arbitre dans les vestiaires lors de Kayserispor - Fenerbahçe ou encore le retour aux vestiaires des joueurs d’Istanbulspor en pleine rencontre pour protester contre l’arbitrage.

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«Afin de célébrer le 100ème anniversaire de notre République et de la Fédération turque de football à l’étranger, la Supercoupe 2023 prévue ce 29 décembre 2023, que nous organisons avec nos clubs pour contribuer à la valeur de marque du football turc et de nos clubs et qui devrait être joué le vendredi à 20h45 2023, a été reporté à une date ultérieure d’un commun accord avec nos clubs en raison de certaines perturbations dans l’organisation à la suite de la décision», pouvions-nous lire dans le communiqué conjointement écrit, signé et publié par Galatasaray, Fenerbahçe et la Fédération de Turquie de football (TFF) sur leur site respectif. Mais pour quelles raisons cette rencontre alléchante a-t-elle été reportée à la dernière minute ? Selon les différentes presses présentes sur place, les représentations de Mustafa Kemal Atatürk, premier président de la République turque après la chute de l’Empire ottoman. Voilà ce qui a provoqué la fureur des acteurs du football turc. Humilié par la gestion de l’affaire, Recep Tayyip Erdoğan pourrait demander la démission du président de la fédération, Mehmet Büyükekşi. Le club de Besiktas, pourtant rival des deux clubs, s’est proposé d’accueillir la rencontre en terre turque pour mieux célébrer le centenaire de la République turque : «Notre porte est ouverte ! Nous attendons que les amoureux d’Atatürk se rendent à Dolmabahçe avec des drapeaux turcs pour disputer la finale de la Super Coupe, qui se jouera à l’occasion du 100e anniversaire de notre République, à une date appropriée, dans le plus beau stade du monde».

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Atatürk, au cœur de la discorde

Les deux clubs stambouliotes de Fenerbahçe et Galatasaray voulaient se rendre au match avec une bannière écrite en langue anglaise qui disait «Paix chez nous, paix dans le monde», ainsi que des t-shirts à l’effigie de Mustafa Kemal Atatürk portés par les 22 acteurs. Néanmoins, l’administration saoudienne n’a pas autorisé à ce que les deux équipes rendent hommage au fondateur et premier président de la République turque. La Fédération turque de football (TFF) a mené de longues et difficiles négociations avec les autorités saoudiennes afin de résoudre cette crise, dans l’espoir que cette belle rencontre puisse se jouer. Selon les informations obtenues auprès de la fédération par le journal turc Fanatik, l’hymne national turc aurait également dû être chanté avant le match, alors que des drapeaux turcs aurait pu être déployés dans les travées du stade d’Al-Awwal : «Si on regarde sur le long terme, la figure d’Atatürk a souvent posé problème dans les relations turques avec le Moyen-Orient, en particulier avec l’Iran puisque traditionnellement, lorsqu’un chef d’Etat étranger se rend en Turquie, il doit se rendre au mausolée d’Atatürk à Anıtkabir pour y déposer une gerbe de fleurs. Pour cette raison, les chefs d’Etat iraniens ont souvent refusé de se rendre en Turquie», nous confie Aurélien Denizeau, docteur en science politique et relations internationales. Les autorités saoudiennes ont même été jusqu’à interdire le décollage des avions de Galatasaray et de Fenerbahçe.

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A son arrivée au pouvoir le 29 octobre 1923 jusqu’à sa mort le 10 novembre 1938, Mustafa Kemal Atatürk mène une grande politique d’occidentalisation de la Turquie en y votant plusieurs réformes politiques, sociales et économiques pour construire un pays moderne ouvert à l’international, dans une volonté extrême de rupture avec le passé impérial ottoman et islamique. En ce sens, il inscrit la laïcité dans la Constitution turque, supprime l’Islam en tant que religion officielle, ce qui a été accompagné par l’abolition du sultanat, du califat et de la dîme (aşar) - l’impôt reversé aux autorités religieuses. Le «Père des Turcs» réalise plusieurs révolutions sociales en offrant le droit de vote aux femmes, remplaçant l’alphabet arabe par l’alphabet latin et introduisant l’éducation mixte dans les académies, collèges et universités de Turquie : «Forcément cela joue dans un régime ultraconservateur comme le régime saoudien. La question d’Atatürk va toujours être sensible. Au-delà de leurs rapprochements ponctuels, l’Arabie saoudite et la Turquie sont dans une rivalité structurelle depuis plusieurs années, depuis au moins une décennie, depuis les Printemps arabes où la Turquie soutenait les mouvements rebelles proches des Frères Musulmans, tandis que l’Arabie saoudite soutenait plutôt les gouvernements conservateurs, typiquement le régime d’Abdel Fattah al-Sissi en Egypte qui a renversé les Frères Musulmans en 2014», poursuit Aurélien Denizeau, auteur de la thèse «La doctrine stratégique et diplomatique de l’islam politique turc».

Un rapprochement diplomatique gelé ?

Cet événement majeur dans le football turc s’inscrit dans un contexte géopolitique plus large. Il ne faut pas mésestimer l’impact que peut avoir le sport au Moyen-Orient, surtout avec l’Arabie saoudite qui utilise les événements sportifs comme un véritable outil de soft power pour s’ouvrir à l’international. L’année 2023 a été marquée par un grand rapprochement entre Riyad et Ankara, en proie à de graves tensions ces dernières années avec en filigrane l’assassinat tragique du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul, le 2 octobre 2018. Avec l’appui des Nations unies et de la CIA, Recep Tayyip Erdoğan avait pointé du doigt la responsabilité de Riyad et Mohammed ben Salmane. Mais de l’eau a coulé sous les ponts et la diplomatie a repris le dessus avec plusieurs rencontres entre les deux pays depuis 2022. Le président turc, fraîchement réélu pour un troisième mandat, avait réalisé une visite de trois jours dans le Golfe dont l’Arabie saoudite, où il a rencontré le prince héritier saoudien. Une série d’accords commerciaux et économiques a été signée, alors que le royaume avait déjà envoyé une enveloppe de cinq milliards de dollars à la Banque centrale turque - peu avant les élections présidentielles - afin d’aider l’économie d’un pays en crise après le séisme meurtrier du 5 février : «On a des personnages qui sont assez imprévisibles. Au Moyen-Orient aujourd’hui, on a une politique étrangère qui est souvent menée par un seul homme. En Turquie, la politique dépend exclusivement de Recep Tayyip Erdoğan et en Arabie saoudite, elle dépend très largement de Mohammed ben Salmane. Ce sont deux figures qui sont assez imprévisibles, surtout Erdoğan d’ailleurs. On peut toujours s’attendre à des surprises. Si on suite le court logique des choses, l’Arabie saoudite et la Turquie ont tout intérêt à poursuivre un rapprochement. La Turquie cherche à sortir de son isolement en scellant des partenariats économiques et l’Arabie saoudite a compris qu’elle n’avait rien gagné à s’opposer aux Turcs et aux Qataris. Finalement, il y a une forme de volonté des deux côtés de mettre fin aux tensions dans la région. On l’observe aussi chez les Iraniens, les Emiratis…», analyse Aurélien Denizeau, qui a séjourné à de nombreuses reprises à Istanbul et Ankara.

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Mais si le rapprochement diplomatique entre les deux pays ne devrait pas se stopper net, cet événement risque néanmoins de fragiliser un peu plus les fondations installées depuis deux ans entre Ankara et Riyad. Surtout que malgré sa réélection, Recep Tayyip Erdoğan ne fait pas l’unanimité sur sa politique étrangère et beaucoup de Turcs voient d’un mauvais œil ces nouveaux liens forgés avec l’Arabie saoudite. Cette bisbille sportive représente du pain béni pour l’opposition turque qui peine à se relever depuis la défaite électorale de son candidat Kemal Kılıçdaroğlu. Le président turc se trouve dos au mur dans sa marge de manœuvre entre la gronde nationale pour défendre Atatürk et la nécessité d’apaisement régional avec un proche voisin: «Les pouvoirs turcs et saoudiens vont essayer de minorer la crise, à garder une certaine discrétion dessus au lieu de s’y appuyer pour l’aggraver. En Turquie, Atatürk fait au moins consensus comme figure nationale de l’histoire turque qui a permis l’indépendance de la Turquie. Concrètement, il y a deux courants en Turquie : les Kémalistes qui sont dans l’héritage nationaliste et modernisateur, qui reprennent les idées et la pensée d’Atatürk, et puis il y a les Conservateurs islamistes qui critiquent le modèle de société mis en place par Atatürk et ses réformes mais lui reconnaissent tout de même le mérite d’avoir permis l’indépendance de la Turquie. Même les Conservateurs turcs sont dans cette optique où ils se permettent de le critiquer en le respectant, mais ne veulent pas voir les Arabes le critiquer. Erdoğan a commencé en prenant le contrepied d’Atatürk mais il est désormais allié à un parti nationaliste qui se revendique de l’héritage d’Atatürk. Il a tendance à nuancer le côté islamique de sa politique en accentuant le côté nationaliste. Malgré les petites piques vers Atatürk, il ne va pas donner raison aux Saoudiens», a conclu Aurélien Denizeau. En tout cas, cette rencontre entre Fenerbahce et Galatasaray a dépassé les frontières sportives puisque Rıza Akpolat, maire du quartier de Besiktas, a décidé de renommer la rue du consulat saoudien en l’honneur de Fahrettin Paşa, général turc qui a combattu lors de la Révolte Arabe. Des portraits d’Atatürk ont également été affichés dans cette même rue.

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