Jean-Ricner Bellegarde : « sortir des poules avec Haïti à la Coupe du monde serait légendaire »
Après avoir rejoint la sélection d’Haïti en septembre dernier à 27 ans, Jean-Ricner Bellegarde est rapidement devenu un cadre de cette sélection, 84e au classement FIFA, qui va disputer sa première Coupe du monde depuis 1974. Pour Foot Mercato, le milieu de terrain passé par Lens et Strasbourg est revenu sur cette échéance, son choix de rejoindre cette sélection mais plus globalement sur sa carrière.
Foot Mercato : il y a quelques semaines, vous avez vécu une qualification historique pour la Coupe du monde avec Haïti. Comment avez-vous vécu ce moment alors que vous veniez de rejoindre la sélection en septembre ?
Jean-Ricner Bellegarde : c’était quelque chose d’incroyable. Plusieurs joueurs m’ont poussé à rejoindre la sélection parce qu’ils m’ont dit qu’il y a eu l’opportunité de se qualifier vu que le Mexique, le Canada et les États-Unis étaient déjà qualifiés. Ils m’ont dit que je pourrais jouer au milieu de terrain et la réflexion a mûri. Je suis parti là-bas et j’ai vu qu’il y avait de la qualité dans le groupe. Ensuite, on a tout donné pour faire les choses et on a réussi à se qualifier.
FM : qu’est-ce qui vous a motivé de rejoindre la sélection haïtienne à 27 ans ?
JRB : en vrai, tu te dis que tu peux te qualifier pour la Coupe du Monde. Tu peux rendre fier ton peuple, tes parents et toute ta famille. Je me suis dit pourquoi ne pas prendre le risque. Après, ils ont réussi à mettre des choses en place avec la Fédération pour structurer les choses. C’est comme ça que je me suis dit pourquoi pas.
FM : avez-vous directement senti le potentiel de la sélection ?
JRB : avant de venir, j’ai commencé à regarder les matchs. Je m’intéressais aux joueurs et j’ai fait mon analyse moi-même. J’ai beaucoup discuté avec l’entraîneur Sébastien Migné et il m’a convaincu. J’avais le bon feeling et je l’ai senti directement et j’ai décidé d’y aller car j’ai senti qu’on pouvait faire quelque chose de grand.
FM : il y a trois ans, lorsqu’on vous avait demandé si vous pouviez jouer avec la sélection haïtienne, vous aviez expliqué que ce n’était pas envisageable car les conditions étaient complexes pour rejoindre la sélection. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?
JRB : j’ai vraiment constaté un changement vers la bonne direction. Le professionnalisme, je le ressens vraiment. Et même les joueurs qui étaient là avant moi le ressentent. Beaucoup m’ont dit que les conditions n’étaient pas optimales pour venir avant. Maintenant, c’est beaucoup mieux organisé. Ils savent que c’est le genre de changements qui peut attirer des binationaux, surtout dans une année de Coupe du monde.
«Le choix du cœur, c’était Haïti»
FM : pour la première fois depuis 1974, Haïti va participer à la Coupe du monde. Quelles sont vos ambitions ?
JRB : on arrive sans pression. On sait que c’est une compétition avec des grandes nations. On va jouer notre jeu. On verra où ça va nous mener. Mais on ne se met pas de barrières. On ne se dit pas non plus que les autres équipes vont nous battre facilement. On se dit que rien n’est joué d’avance, on a la chance d’y aller sans pression. Il faudra jouer notre jeu et on sait que la pression sera sur les autres. Pour faire la différence dans ces compétitions, c’est de faire les efforts ensemble et d’être solidaires. Déjà, disputer la Coupe du monde est incroyable. Mais si on peut faire une grande performance contre une grosse sélection, ça serait incroyable. Ou alors sortir des poules, ça serait légendaire. On va juste profiter, mais on a aussi envie de marquer l’histoire et on va essayer de le faire.
FM : quand vous êtes arrivé avec la sélection, on a senti beaucoup d’amour à votre égard. En quoi ça a joué dans votre choix de porter le maillot haïtien et comment cet amour se traduit-il depuis quelques semaines ?
JRB : ça a beaucoup joué. Parce que j’ai ressenti l’amour du peuple, via les réseaux sociaux, via ma famille. Ça a touché tout le monde. C’est toujours mieux de jouer là où on se sent apprécié. J’ai ressenti l’amour que le peuple nous a donné. Pour exemple, ils ont voté pour moi, le peuple haïtien, dans les meilleurs joueurs du mois en Premier League. Il y a eu plus de 20 000 votes. C’est ce genre de choses qui font vraiment plaisir. Pour la qualification, j’ai également reçu énormément de messages de personnes connus qui m’ont félicité comme le chanteur Jason Derulo par exemple.
FM : vous comptez trois sélections avec les A ? Avez-vous attendu l’Equipe de France et est-ce que votre manque de visibilité international avec les Bleus a compté dans votre décision ?
JRB : en vrai, je ne me suis jamais concentré directement sur les sélections. Même si c’était Haïti ou la France, je ne me concentrais plus sur mon club. Mais après, au fil du temps, je me suis dit que pourquoi pas, je pourrais rejoindre Haïti. Le choix du cœur, c’était de rejoindre Haïti. Et après, je pesais les pour et les contre. Au final, il fallait que je prenne ce risque.
«Ne pas être monté en Ligue 1 avec Lens ? Un énorme regret.»
FM : revenons un peu plus loin dans votre carrière. On est en 2013, vous avez 14 ans et vous êtes au centre de formation du Mans. C’est alors que le club perd son statut professionnel et c’est un retour à la case départ pour vous. Comment vivez-vous cette époque ?
JRB : on était petits, c’était difficile. Ça veut dire qu’on était… On était perdus. On se demandait ce qui allait se passer. Même, tu l’annonces à tes parents. Tu dis que tu vas revenir chez toi, tu ne sais pas comment penser à ce moment-là. Et même vis-à-vis des amis, c’est un peu la honte. Tu te dis que tu vas dans un club professionnel. Mais finalement le club va fermer, tu reviens chez toi. Tu ne sais pas de quoi demain est fait. Finalement, c’est une épreuve qui forge. Il fallait refaire les choses pour retrouver un club. Et après, ça s’est bien passé.
FM : ça s’est bien passé en rebondissant à Lens. Pourquoi avoir fait le choix de Lens ?
JRB : j’avais fait un essai à Metz. Ils voulaient me garder, mais je n’avais pas senti le projet. Je suis parti à Lens, j’ai directement accroché. Je me souvenais du transfert de Varane au Real Madrid depuis Lens, donc ça m’avait fait rêver directement.
FM : dans votre formation, il y a aussi cette finale de Gambardella face au Monaco d’un certain Kylian Mbappé en 2016. Vous aviez directement remarqué qu’il était spécial ?
JRB : on savait déjà que c’était un crack. Il avait déjà fait quelques matches en pro, on savait déjà tous qu’il allait faire de grandes choses. Ils avaient une belle génération aussi avec Guevin Tormin, qui était très fort à l’époque (Tormin joue désormais à Vierzon, en National 3, ndlr).
FM : vous faisiez également partie d’une belle génération avec Lens. Comment avez-vous su vous démarquer en accédant au groupe professionnel ?
JRB : je ne peux pas l’expliquer. Parce que tout le monde bosse à sa manière. Après, ça dépend sur quel coach tu tombes, le coach qui a apprécié ton jeu et qui veut te lancer, qui te trouve bon. Il y a plein de paramètres à prendre en compte. J’ai continué à travailler de mon côté, les autres ont continué à travailler de leur côté. Après, ça passe ou ça casse.
FM : en 2019, le RC Lens perd aux barrages d’accession à la Ligue 1 face à Dijon. Vous marquez lors du match aller. Est-ce un regret dans votre carrière de ne pas être monté avec Lens ?
JRB : clairement, c’est un énorme regret. J’aurais trop voulu monter en Ligue 1 avec Lens. J’aurais voulu monter parce que le club m’a donné et je voulais rendre la pareille. Après, quand tu sors du centre de formation, en plus, tu es un peu le chouchou. Et je voulais faire les choses bien. Je voulais qu’on monte car je voulais voir Lens en Ligue 1. Au final, ça ne s’est pas fait.
FM : c’est à l’été 2019 que vous partez en Ligue 1 pour rejoindre Strasbourg. Quand on voit la suite pour Lens, est-ce que vous avez le sentiment d’être parti trop tôt de Lens ?
JRB : non, je ne peux pas me dire que je suis parti trop tôt parce que je suis parti en Ligue 1. J’ai pris de l’expérience. Et après, on ne peut pas savoir. Peut-être que ça serait mal passé si j’étais resté à Lens. Je n’ai aucun regret sur mon départ.
FM : pourquoi avoir choisi Strasbourg à ce moment-là ?
JRB : quand j’arrive, je me souviens d’un club familial. Je ne sais pas si c’est toujours le cas avec l’arrivée de BlueCo, mais c’était vraiment familial quand j’y étais. Mais il y avait aussi cette possibilité de se mettre en avant dans un bon club qui peut vendre aussi en cas de belle offre. C’était un bon compromis pour pouvoir avoir du temps de jeu en Ligue 1 et performer.
«Le coéquipier qui m’a le plus choqué ? Jeff Reine-Adélaïde.»
FM : au fil des saisons, vous commencez à vous faire un nom en Ligue 1. Comment expliquez-vous cette montée en puissance au fil des ans ?
JRB : quand tu te sens mieux dans un club, tu as la confiance du coach… Mieux tu te sens, mieux tu performes. Après, c’est vrai que j’ai pris en confiance dans mon jeu, j’ai senti que je pouvais vraiment apporter au fil du temps à Strasbourg.
FM : vous signez à Wolverhampton à l’été 2023 contre 15 millions d’euros à la fin du mercato estival. Vous étiez sollicité par Monaco aussi. Pourquoi l’Angleterre et n’avez-vous pas ressenti une pression particulière à l’idée de signer dans un nouveau championnat ?
JRB : parce que Wolverhampton, pour moi, c’était pareil que Strasbourg. C’est un club qui donne sa chance aux joueurs et qui peut te permettre d’être mis en avant. Je m’étais dit que la Premier League, c’est quelque chose à voir, c’est quelque chose qu’il faut connaître dans une carrière. J’ai senti que c’était le bon moment pour y aller. Je n’ai pas ressenti de pression avec le prix de mon transfert. Il fallait juste que je m’adapte à ce nouveau championnat mais j’étais confiant.
FM : la saison passée, vous avez terminé la saison avec sept passes décisives en Premier League. D’où vous vient cette qualité de passes et considérez-vous que le jeu d’Angleterre vous permet de le mettre plus facilement en avant ?
JRB : c’est quelque chose que j’ai en stock depuis longtemps. Après, ça dépend avec qui tu joues autour. Maintenant, à force de connaître l’effectif, je sais où les joueurs vont courir. Je sais où donner le ballon. Avec le jeu anglais, plus direct, ça me permet aussi de m’exprimer plus facilement.
FM : quel est le coéquipier qui vous a le plus choqué dans votre carrière ?
JRB : il y en a eu beaucoup mais en jeune, c’était Jeff Reine-Adélaïde à Lens. C’est dommage avec toutes les blessures qu’il a eues. C’est dommage. Il n’a pas eu de chance. En jeunes, c’était trop… Il était vraiment fort. Tu lui donnais le ballon et il était capable de dribbler tout le monde.
FM : et pour finir, l’adversaire qui vous a le plus traumatisé ?
JRB : je pense que c’est Messi ou Neymar au PSG. Messi, tu sentais qu’il jouait sans forcer. C’était pas le Messi de Barcelone mais il était tellement au-dessus encore. Il jouait tranquillement mais même comme ça, il était supérieur à la moyenne.
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