Brice Dja Djédjé : « un joueur en confiance peut faire des choses inimaginables sur le terrain »

Depuis la Turquie qu'il a rejointe à l'été 2018, Brice Dja Djédjé, 30 ans, raconte le nouveau projet XXL que l'homme d'affaires Yüksel Yıldırım construit du côté de Samsun, l'Évian Thonon Gaillard des années 2010 et l'année durant laquelle Marcelo Bielsa a fait chavirer l'OM.

Brice Dja Djédjé à son arrivée à l'OM, en janvier 2014.
Brice Dja Djédjé à son arrivée à l'OM, en janvier 2014. ©Maxppp

Foot Mercato: bonjour Brice, vous avez récemment signé un contrat avec le club de Samsunspor. Comment le deal s'est fait ?

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Brice Dja Djédjé : j’avais refusé des offres de Süper Lig qui ne m’intéressaient pas et je me donnais le temps de la réflexion, comme je n'avais plus d'agent. Le club m’a contacté à ce moment-là et j’ai rapidement adhéré au projet. Le président (Yüksel Yıldırım, NDLR) est quelqu’un qui suit vraiment le football et il a mis en place un coach réputé en Turquie (Ertuğrul Sağlam, NDLR). C'est un entraîneur qui a été joueur et qui a terminé sa carrière à Samsun. Il a aussi joué à Beşiktaş (103 buts en 167 matches entre 1994 et 2000), a été international turc (30 sélections) et a mené Bursaspor à la première Süper Lig de son histoire (depuis le banc cette fois-ci).

FM : vous avez hésité en voyant que le club évoluait en deuxième division ?

BDD : au départ je suis un peu hésitant, c'est vrai. Mais en discutant avec le président, qui est vraiment un super mec, et avec le directeur sportif, je me suis dit : « pourquoi pas ? » Ils sortent d’une montée la saison dernière où ils terminent premiers et cette année, on a encore pour objectif de monter. Le club construit aussi une superbe académie pour les jeunes. C'est également une des villes les plus importantes de la mer Noire. C’est un club qui arrive.

FM : la présence du président Yüksel Yıldırım, qui est un homme d'affaires puissant et proche du pouvoir en Turquie, c'est un argument majeur ? Vous vous dites que Samsunspor peut devenir le nouvel İstanbul BB ?

BDD : exactement. Il faut se le dire, aujourd’hui le monde découvre Istanbul BB, pourtant ce n’est pas un club qui s’est fait en un an ou deux. Pas mal de joueurs y sont passés et petit à petit, ils ont mis un projet en place, jusqu'à atteindre la Ligue des Champions cette année. L’entraîneur et le président à la tête de Samsun veulent réussir quelque chose de grand. Ils ont une vision à long terme. L’objectif du club est de former les jeunes et d'essayer de les vendre derrière. C’est pour ça qu’aujourd’hui, le président a énormément investi dans une académie vraiment magnifique. Mieux que beaucoup en Europe. Il faut être sur place pour le voir.

FM : le projet à titre individuel, c’est d’être « un nom » qui va encadrer le lancement du club ?

BDD : c’est ça. Aujourd’hui, Samsun est un club assez peu connu en dehors de la Turquie, mais on ne sait pas ce que ça peut devenir. Le président travaille avec pas mal de clubs à l’extérieur de la Turquie. Il essaie de s’inspirer des nouveaux clubs qui émergent comme Leipzig. Il y a 4/5 ans, personne ne connaissait ce club-là. Aujourd’hui, ils font la Champions' League et ils arrivent à rivaliser avec les grosses équipes européennes.

FM : pourquoi avoir fait le choix de ne plus travailler avec un agent ?

BDD : quand je suis arrivé en Turquie à l'été 2018, à Ankaragücü, j’ai rapidement eu l’opportunité de signer dans les meilleurs clubs du pays. Mais à cause de certains agents, qui ont voulu un peu plus d’argent, ça ne s’est pas fait. J'ai alors décidé de ne plus travailler avec des agents. Quand tu es footballeur, tu as des chances qui s’offrent à toi et si tu ne les saisis pas, tu te retrouves dans des situations pas évidentes.

FM : après Ankaragücü, vous rebondissez d'abord à Kayserispor qui recrute également Aymen Abdennour et Emmanuel Adebayor, avant que cela ne tourne en eau de boudin...

BDD : le projet était pas mal au départ et puis après, il y a eu des soucis de paiement, et extrasportifs. Plusieurs joueurs sont partis. Moi, je suis resté jusqu’à la fin, j’ai fait une saison pleine avec 33 matches et à l’issue de la saison, je décide de ne pas rester. C’est aussi pour ça que j’ai refusé des offres d’équipes de Süper Lig avant Samsun, pour éviter de repartir dans ce genre de système.

FM : juste avant votre arrivée en Turquie, vous passez un an et demi en Angleterre où vous êtes placardisé par votre club (deux apparitions en FA Cup sur cette période). Votre statut de joueur confirmé et en plein boom s'effrite alors. Vous pensez que vous avez manqué de chance à un moment clé de votre carrière ?

BDD : j’ai peut-être manqué d’un peu de chance oui. Et puis je suis très croyant donc je me dis que c’était mon destin. D’autant qu’à l’époque il fallait confirmer avant d’aller dans un top club. Aujourd’hui, tout va plus vite, le football a complètement changé. Je pense que si l’on inversait les époques, j’aurais pu jouer plus haut. Mais à chacun sa chance. Ce que j’ai vécu en Angleterre m’a beaucoup servi. Ce qui est arrivé est arrivé et cela reste derrière. Il faut continuer d'avancer.

FM : en France, vos premiers pas en professionnel vous les faites à Évian Thonon Gaillard (aujourd'hui appelé Thonon Évian Grand Genève Football Club), un club qui fait une ascension dingue au début des années 2010. Vous avez alors 19-20 ans, vous portez un maillot rose, la pelouse est souvent verglacée et vous allez être champion de L2, puis vous vous installez sérieusement en L1, avec en prime une finale de Coupe de France disputée contre Bordeaux et le scalp du PSG d’Ibrahimovic en quart. Qu’est-ce que vous gardez comme souvenirs de cette période ?

BDD : les souvenirs sont énormes ! On avait un effectif avec des joueurs d’expérience comme Sidney Govou, avec qui on est restés en contact, Guillaume Rippert, Olivier Sorlin, Thomas Kahlenberg, (Christian) Poulsen, qui encadraient les jeunes comme moi, Yannick Sagbo, Eric Tié Bi et Mohammed Rabiu. Et quand on sort le PSG, personne ne s’y attend. Personne. Du coup, on est aux anges, mais tout le monde nous attend au tour suivant contre Lorient. Et là, pareil, on gagne (4-0). Après, malheureusement, on perd contre Bordeaux en finale. Mais la finale est magnifique. On est menés, puis on égalise, ils mettent le 2-1, nous le 2-2 et ils gagnent finalement 3 à 2. Ce soir-là, un club champion de National (2010) et de Ligue 2 (2011) seulement quelques années en arrière a failli se retrouver en coupe d’Europe.

FM : à cette période, vous êtes d’ailleurs "le petit" qui embête bien souvent le PSG, en lui rentrant carrément dedans. C’était quoi la recette ?

BDD : (rires) déjà, on avait des coaches de caractère avec Bernard Casoni, Pablo Correa et Pascal Dupraz. Avant même de commencer les matches, ils nous motivaient comme j’ai rarement vu ailleurs. Et puis on était comme une famille au niveau du groupe. On se faisait des repas, du karting entre coéquipiers. Ces liens que l’on tissait en dehors faisaient que l’on était soudé sur le terrain. On pouvait se battre pour les autres. C’était merveilleux de vivre dans un groupe comme ça, avec un état d’esprit irréprochable.

FM : Paris n'est pas une formation anodine pour vous puisque c'est votre club formateur. Il paraît d'ailleurs que le club a pensé à vous faire revenir à un moment.

BDD : le Paris Saint-Germain, c’est particulier pour moi parce que j’ai fait toutes mes classes là-bas. Je m’entraînais même avec l’équipe première. Et puis je pars à Evian où je fais de très bonnes saisons. Là, je suis approché par pas mal de grands clubs en Italie (Naples notamment, NDLR), par l’Olympique Lyonnais et le Paris Saint-Germain. Ils voulaient me recruter, mais le président ne voulait pas me laisser partir et Paris a finalement pris Gregory van der Wiel. J'ai ensuite fait le choix d'aller à Marseille.

FM : quand vous arrivez à l'OM en janvier 2014, le club n'est pas au mieux, mais il va vivre un tournant monumental l’été qui suit avec l’arrivée de Marcelo Bielsa sur son banc. Vous vous souvenez de votre première rencontre avec lui ?

BDD : (sourire) ma première rencontre avec Marcelo ? Oui, c'était dans son bureau et il me dit : « tu sais que tu peux devenir l'un des meilleurs joueurs à ton poste ? » Je suis étonné et il ajoute : « parce que tu as de la polyvalence. » Il l’avait déjà remarqué. Et il a continué : « tu penses que je ne te connais pas, mais je te connais. Depuis Evian. » Je sais pas si vous vous rendez compte ? Alors qu’il était à l’Athletic Bilbao à ce moment-là, il arrivait à me parler de mes matches à Evian. Je trouve ça fort. Il m’avait même dit que je n’étais pas latéral droit. Dans ma façon de jouer, dans ma gestuelle, il savait que j’avais été formé en tant que milieu de terrain. J’étais surpris ! Je me demandais comment il savait ça ? Et il a fini par : « j’aime les joueurs polyvalents. »

FM : la polyvalence, c'est justement une des marques de fabrique de l'OM version Bielsa...

BDD : en formation, on apprend souvent à jouer à plusieurs postes. Et avec l’effectif à disposition, il avait cette facilité-là parce qu’on arrivait à intégrer ce qu’il demandait. (Rires) Même si pour certains joueurs, ce n'était pas évident. Dédé Ayew, que je chambre souvent sur ça, il a failli basculer comme arrière gauche ! Mais André n’a pas du tout adhéré. Et pareil pour Mario (Lemina) à droite. Ce n'était pas évident pour qu’ils intègrent ce nouveau poste. Il faut du boulot et on arrive à un âge où l’on n'a pas forcément envie de découvrir autre chose. Mais il nous disait qu’il fallait savoir s’adapter. Dans le système que l’on avait, on avait la possibilité de pouvoir faire jouer Nicolas N'Koulou au milieu de terrain, c’était d’ailleurs son poste en formation. Pareil pour Rod (Fanni) qui pouvait jouer à droite et en défense centrale. Jérémy Morel la même chose, à gauche et en défense centrale. Flo Thauvin pouvait jouer à droite, à gauche ou même dans l’axe derrière l’attaquant. Et, je ne sais pas si vous vous rappelez, mais à l’époque, Dimitri Payet jouait énormément à gauche que ça soit à Nantes, à Saint-Étienne ou à Lille. Mais avec Marcelo, il a joué numéro 10. C’est ça la force de Marcelo. Le fait de pouvoir transformer ses joueurs et leur apporter un plus.

FM : l'autre chose, c'est l'intensité. Il paraît que vous étiez des machines.

BDD : on travaillait tout le temps. Mais le secret, c’est que ça avait commencé en préparation. Il y a des moments pendant la préparation à la Commanderie où l’on était carbonisé. On n’en pouvait plus. On avait fait une préparation vraiment intense. Ce qui fait que quand on arrive en championnat, on se sentait forts. Pendant la préparation, on avait des pesées presque tous les quatre jours parce qu’il (Marcelo Bielsa, NDLR) faisait très attention au poids. Et on était vraiment tous bien, de Steve (Mandanda) à Dédé Gignac. À cette époque-là, on essayait de produire du beau jeu et de mettre de l’intensité dans tout ce que l’on faisait. Les supporters avaient parfois l’impression qu’on courrait dans le vide, mais nous, quand on regardait la vidéo dans la semaine avec le coach, on savait pourquoi on le faisait. On était l’équipe à battre. Je pense que si on avait gardé cet effectif-là pendant au moins deux ou trois ans, on aurait pu faire quelque chose. Si Marcelo était resté, avec l’équipe que l’on avait, cette ossature, je pense que l’on aurait pu titiller le Paris-Saint-Germain et pourquoi pas remporter un titre. On avait assimilé le travail du coach, mais il y a des parties de la saison où l'on était fatigué. Et ça, on l’a un peu mal géré. Mais je pense qu’avec de l’expérience, on peut terminer champion.

FM : justement, la deuxième partie de saison est plus compliquée. Vous étiez rincés ?

BDD : il aurait fallu fermer, essayer de conserver des résultats, parfois prendre un point quand on n'arrivait pas à gagner, mais avec le coach Marcelo… (Rires) Malgré le fait que l’on soit en difficulté, ils nous disait tout le temps de tenter, d’attaquer, de jouer. Il nous disait de prendre du plaisir quand on jouait et de ne pas calculer les efforts. Même si on perdait, il ne fallait pas avoir de regret. Du coup, nous, on était obnubilés par ça et on aimait ça. En rentrant sur le terrain, on se disait qu’on allait battre notre adversaire avec au moins deux ou trois buts d’écart.

FM : ce plaisir, de jouer sans calculer et de développer du beau jeu, il surpasse la déception de finir quatrième à la fin de saison ?

BDD : à la fin, on était déçus. Parce que sur cette saison-là, on domine le championnat. On est champion d’automne (avec 41 points, soit une moyenne de 2,15 points par match). C’est dommage que le coach n’ait pas fait beaucoup de turn-over. Peut-être qu’à cette période, on aurait dû aller le voir individuellement pour lui dire quand on était fatigués. Mais quand tu es joueur, tu as tellement envie de jouer que tu n’as pas ce réflexe. On avait de supers joueurs. Romain Alessandrini aurait pu de temps en temps remplacer Dédé Ayew, (Abdelaziz) Barrada aurait pu remplacer « Dimi » (Payet), même Michy Batshuayi pouvait remplacer Dédé Gignac devant...

FM : après deux résultats négatifs (3-3 à Bastia et défaite 2-0 face à Montpellier), vous allez enchaîner une série de 8 victoires de suite entre fin août et fin septembre avec un 4-0 face à Nice, un 3-0 contre Rennes ou un 5-0 à Reims. Qu’est-ce qui se passe dans vos têtes à ce moment, vous vous sentez invincibles ?

BDD : c’était surtout que le travail que l’on fournissait à l’entraînement, on le reproduisait en match. C’était comme si on était dans une académie de football où ce que le coach nous montrait à l’entraînement, il fallait le reproduire en match. Souvent, à l’entraînement, on attaquait à six, voire sept, et en match il nous demandait d’attaquer obligatoirement de la même manière. C’est ça qui faisait que l’on arrivait à marquer énormément de buts. Même quand on défendait, il nous disait de ne pas avoir peur de défendre en infériorité numérique. « Même seul contre deux, tu peux gagner des duels. »

FM : plusieurs joueurs, dont vous faites partie, jouent leur meilleur football cette année-là. Comment Bielsa, concrètement, vous a transformé ?

BDD : le déclic, c’est qu’il m’a donné énormément de confiance. Quand je revenais de sélection, il me parlait de mes matches. Je me souviens d’une discussion dans son bureau où il me montrait une action superbe d’un joueur de l’Éthiopie que j’avais aussi faite en championnat. Je me dis alors que c’est un coach qui veut vraiment me faire progresser. Parfois, je disais à Franck Passi : « Marcelo, il est trop exigeant, il abuse. » Et Franck me disait : « non non, c’est important, il faut que tu fasses ce qu’il te demande parce que t’as énormément de potentiel. » C’est ce qui a fait que je suis allé au-delà de mes limites. Quand un joueur est en confiance, il peut faire des choses inimaginables sur le terrain.

FM : comment expliquez-vous que ceux qui ont explosé sous Bielsa à l’OM ont peiné ensuite à retrouver ce niveau ailleurs ?

BDD : certains coaches nous donnent de l’amour, de l’affection, nous conseillent énormément, alors que d’autres n’ont pas le même management. Il faut pouvoir s’y adapter. Et puis mine de rien, Marcelo arrive souvent à toucher « ta personne ». C’est-à-dire apporter ce qu’un autre ne peut pas t'apporter. Les gens avaient l’impression qu’il était quelqu’un d’assez méchant, mais il est vraiment très très proche de ses joueurs. Il avait de l’affection. Même avec son personnage un peu bizarre, c’est quelqu’un de très affectueux. Et je pense que certains joueurs ont besoin de ça : trouver un entraîneur qui peut leur apporter ça et leur donner confiance. Avec cette confiance, le joueur arrive à être bien sûr le terrain. Dans la vie, il y a, pour tout le monde, des moments compliqués et, à ces instants-là, il faut savoir rapidement basculer. Sinon, tu perds ta confiance, tu as l’impression de ne plus être le même joueur qu’avant.

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