«Le monde doit arrêter de négliger Haïti» : Wilguens Paugain, la belle histoire de la Coupe du Monde 2026
Adopté très jeune, freiné par une grave blessure et un parcours loin des sentiers battus, Wilguens Paugain incarne la résilience. Passé par plusieurs championnats européens avant de rebondir, l’international haïtien se confie au micro de Foot Mercato sur son histoire et la fierté de représenter Haïti.
Adopté très jeune et arraché à une réalité marquée par la misère, Wilguens Paugain incarne un parcours hors normes, fait de ruptures, de chutes et de renaissances permanentes. Arrivé en France sans parler un mot de la langue, propulsé dans un système qu’il devait apprivoiser seul, il a construit sa trajectoire à la force du mental autant qu’à celle du talent. Longtemps, le football n’était pour lui qu’un jeu, avant de devenir un rêve, puis une nécessité, et parfois même une lutte pour survivre. Entre une grave blessure qui aurait pu mettre fin à sa carrière, des choix risqués, des périodes sans club, des petits boulots pour continuer à croire, et un exil footballistique à travers Chypre, la Lettonie, l’Autriche et la Belgique, son chemin n’a jamais été linéaire. Mais au cœur de ce voyage semé d’épreuves, une constante demeure : Haïti. Un pays où l’actuel latéral de Zulte n’a pas grandi, mais qu’il porte en lui comme une identité, une responsabilité et une fierté. Aujourd’hui, à l’aube d’une Coupe du monde qui pourrait changer une vie et un regard, Wilguens Paugain raconte bien plus qu’une carrière. Il raconte la force de ceux qui avancent malgré tout, pour honorer une seconde chance et redonner de l’espoir à tout un peuple.
«Pour survivre financièrement, je livrais des pizzas»
Foot Mercato : comment l’adoption a-t-elle marqué ton rapport à la vie et à la réussite ?
Wilguens Paugain : cet épisode de ma vie représente une véritable seconde chance. Si j’étais resté là-bas, il est possible que je n’aie jamais été adopté et que mon parcours soit aujourd’hui totalement différent. Je sais dans quelles conditions on vit là-bas : c’est la misère, clairement. Alors, parfois, quand je me surprends à me plaindre, à dire que je suis fatigué ou que je n’ai pas envie de faire certaines choses, je me rappelle que j’aurais pu grandir dans des circonstances bien plus difficiles. Cette pensée me remet les idées en place. Elle me pousse à me dépasser, à me booster, pour honorer au maximum le choix que ma mère adoptive a fait et essayer d’aller le plus haut possible.
FM : quels ont été les principaux défis de ton intégration en France ?
WP : l’intégration en France a été assez compliquée au début, surtout parce que je ne parlais absolument pas français. Pour moi, c’était difficile, mais pour les autres aussi, car ils ne me comprenaient pas. Je suis arrivé en CP ou en CE1, à un âge où les enfants savent déjà parler, écrire leur prénom. De mon côté, je ne savais rien faire : ni parler la langue, ni écrire. Les débuts ont donc été très durs. J’ai fait énormément de séances chez l’orthophoniste. Mes parents m’ont vraiment accompagné dès le départ, que ce soit pour l’apprentissage de la langue ou pour tout le reste. Ils ont toujours été très présents pour mon frère et moi, pour nous transmettre un maximum de choses et nous aider à nous adapter le plus rapidement et le plus facilement possible.
FM : comment le football est-il entré dans ta vie ?
WP : j’ai commencé le football à Nomexy, près d’Épinal, tout simplement parce que tous mes copains jouaient au foot. Ensuite, je suis allé à Épinal, où j’ai fait toute ma formation, notamment en section sportive. J’y suis resté jusqu’à mes treize ans. Un jour, le club de Nancy a contacté mon père pour me proposer de participer à un tournoi. Je jouais toujours à Épinal, mais ils avaient peut-être déjà repéré mes performances lors de matchs dans la région. À ce moment-là, je n’avais pas du tout le rêve de percer dans le football professionnel. C’était avant tout un loisir, et comme j’étais plutôt bon, j’ai accepté. On a remporté le tournoi, j’ai été sélectionné dans l’équipe type, et dès le lendemain, tout s’est accéléré. En rentrant chez moi, mon père m’a annoncé que le directeur du recrutement voulait me faire signer le plus vite possible.
FM : peux-tu revenir sur la blessure qui a marqué un tournant dans ta carrière ?
WP : cette grave blessure est survenue lorsque j’avais dix-huit ans, au mois d’octobre. À cette période, je faisais régulièrement la navette entre l’équipe professionnelle et la réserve, qui évoluait en N3. Un jour, à l’entraînement, j’ai mal effectué un tacle et je me suis rompu le tendon ainsi que l’ischio. Sur le coup, j’ai tout de suite senti que quelque chose n’allait pas. Je pensais que c’était simplement une petite déchirure. Le médecin m’a examiné : à chaud, je n’avais pas particulièrement mal, mais je ressentais un vrai problème. Il m’a envoyé passer une IRM, et dans la journée, je suis retourné le voir. Là, il m’a dit très clairement : soit je me faisais opérer et je pouvais espérer rejouer au football, soit je ne me faisais pas opérer et ma carrière s’arrêtait là.
FM : comment as-tu vécu l’annonce et les mois qui ont suivi ?
WP : à partir de ce moment-là, les larmes sont venues toutes seules. J’étais déjà bien entré dans ce rêve d’aller loin dans le football, et j’ai eu l’impression que tout s’écroulait, que je devais repartir de zéro. Pour moi, cette blessure était comparable à une rupture des croisés. J’ai été arrêté pendant huit mois. En plus, c’était la période du Covid : quand je suis revenu, on n’a joué qu’un mois avant que la saison ne s’arrête. La rééducation a été très difficile à vivre, d’autant plus que cette saison a finalement été complètement gâchée. J’ai perdu quasiment une année entière.
FM : pourquoi le passage au statut professionnel ne s’est-il pas fait comme prévu ?
WP : cette saison-là était une année charnière. Soit le club me proposait un contrat professionnel à la fin, soit c’était la fin de l’aventure. J’avais alors un agent qui m’assurait que je pouvais prétendre à mieux, d’autant plus que juste avant ma blessure, j’avais été appelé en équipe de France U19. J’avais disputé un tournoi, joué contre les Pays-Bas et l’Angleterre, et je pensais avoir fait de bons matchs. Je me sentais jeune, avec encore du potentiel et convaincu de pouvoir trouver un autre projet. On a donc refusé. Mais ensuite, le mercato est passé, et je me suis retrouvé sans rien. Financièrement, je ne pouvais plus payer mon appartement à Nancy, alors je suis retourné vivre chez mes parents. J’ai tenté de me relancer en Nationale 2 à Épinal, un club qui me connaissait, mais l’effectif était déjà complet. Je me suis entraîné en R1. Pour survivre, je livrais des pizzas, je cherchais des petits boulots. Je touchais le chômage, mais ce n’était pas suffisant, et malgré mes démarches, j’ai essuyé beaucoup de refus.
«Ce match en Belgique a tout changé»
FM : pourquoi avoir accepté le défi chypriote à l’Akritas Chlorakas ?
WP : avec un peu de chance, j’ai trouvé un projet à Chypre grâce à mon agent, même s’il ne s’occupait plus vraiment de moi à ce moment-là, car il voyait que mon cas devenait compliqué. J’ai accepté parce que je n’avais rien d’autre. Le football, c’était toute ma vie. Je ne savais rien faire d’autre et je ne voulais faire que ça. Partir là-bas a été une très belle expérience, que je ne regrette absolument pas. C’était ma première expérience dans le monde professionnel et loin de chez moi. En revanche, sportivement, ça a été plus difficile : je n’ai pas autant joué que je l’espérais et je n’ai pas pu autant me montrer que je l’aurais voulu.
FM : que s’est-il passé ensuite en Lettonie ?
WP : avec l’Akritas Chlorakas, on a été relégués. À la fin de cette saison, le propriétaire du club, qui possède également une équipe en Lettonie, m’a envoyé au FK Auda. Les six premiers mois ont été compliqués, notamment pour des raisons que je qualifierais de racisme, même si je n’aime pas trop employer ce mot. J’avais le sentiment que les joueurs de couleur jouaient beaucoup moins, en particulier sous les ordres de ce coach. Je ne veux pas trop m’avancer, mais c’était mon ressenti. Puis, il y a eu un changement d’entraîneur : un coach portugais est arrivé et m’a réellement donné ma chance. Grâce à lui, j’ai pu enchaîner les matchs et retrouver du rythme.
FM : est venue ensuite l’opportunité autrichienne. Comment s’est-elle présentée ?
WP : un entraîneur m’a repéré en Autriche. Il allait prendre la tête d’un club de D2, Saint-Pölten, et m’a demandé de venir à l’essai. J’y suis allé une semaine, tout s’est bien passé, et il m’a fait signer un contrat de 1+1. Je me suis installé là-bas. Les six premiers mois, je montais clairement en puissance. Dans ma tête, l’objectif était de rester un an maximum avant de viser plus haut, car je sentais que j’avais le niveau. Et cela s’est confirmé : après seulement six mois, trois jours avant la fin du mercato hivernal, le directeur sportif de Zulte, en Belgique, m’a contacté directement sur WhatsApp pour demander le numéro de mon agent. Au départ, je pensais que c’était pour la saison suivante. Mais le lendemain, mon agent m’a annoncé qu’ils voulaient me faire signer immédiatement. J’étais alors en stage en Turquie avec mon club. Les discussions se sont accélérées : j’ai pris un vol direct Turquie–Belgique et j’ai signé juste avant la fermeture du mercato.
FM : comment as-tu vécu ton arrivée en Belgique ?
WP : j’étais très heureux de signer ici, car l’un de mes objectifs était de me rapprocher de la France et d’un football plus exposé, avec un niveau plus élevé et davantage de visibilité. J’ai encore déménagé. Les six premiers mois ont été difficiles : je suis resté sur le banc et je n’ai pas disputé une seule minute, pas une seule entrée en six mois. Quand je suis arrivé, l’équipe était première de D2 belge avec neuf points d’avance. Je me disais que la montée serait facile et que, même sans jouer, la saison suivante en première division changerait les choses. Je pensais que tout pourrait être relancé.
FM : des mois de galères jusqu’à ce match qui a tout changé pour toi…
WP : au fil des semaines, notre avance a fondu, jusqu’à ce que l’on passe même deuxièmes. À deux matchs de la fin, une victoire nous assurait la montée, mais nous avons perdu. Le coach m’a fait entrer trente minutes. Lors du dernier match, le plus important pour le club, pour moi, pour tout le monde, soit on gagnait et on montait avec le titre, soit on devait passer par les barrages, très compliqués en Belgique. Ce jour-là, le coach m’a titularisé, sans m’avoir dit un seul mot auparavant. En voyant mon nom affiché sur le tableau, mon cœur s’est mis à battre très fort. Je ne m’y attendais pas du tout, surtout pour un match entre le premier et le deuxième. Il y avait énormément de pression, mais je suis resté concentré, j’ai montré ce que je savais faire et j’ai délivré une passe décisive. J’en suis très fier. Grâce à cela, j’ai contribué à la montée et je pense que le regard de mes coéquipiers et des dirigeants a changé.
«La Coupe du Monde peut apaiser les tensions»
FM : comment s’est faite ta première approche avec la sélection haïtienne ?
WP : La première fois que le sélectionneur Sébastien Minier m’a contacté, je jouais en Lettonie. C’était en fin de saison, mais là-bas, le championnat se joue de février à octobre. Mon contrat arrivait à son terme et, à ce moment-là, ma priorité était de retrouver un club. Je lui ai expliqué que j’étais intéressé par la sélection, car représenter mon pays est une immense fierté et quelque chose qui me tient profondément à cœur, mais que j’avais besoin de stabilité en club avant. Je n’ai pas vraiment refusé, mais cela ne s’est pas fait, car je n’avais pas encore de projet sportif.
FM : comment se sont déroulés tes premiers pas avec Haïti ?
WP : je n’avais pas été retenu lors d’une première sélection, ce que j’ai accepté sans problème. Le coach est revenu vers moi pour m’expliquer les raisons et m’a proposé de participer à une sélection amicale afin de me voir à l’œuvre. Entre-temps, j’avais signé en Belgique. Une trêve internationale amicale est arrivée, on a affronté l’Azerbaïdjan et je suis entré en jeu. C’était ma toute première expérience avec la sélection nationale. Tout s’est très bien passé : l’intégration a été naturelle, l’ambiance était excellente. Je me suis senti à ma place. Ensuite, avant la Gold Cup, le sélectionneur m’a recontacté pour me proposer d’y participer, en me précisant que cela me ferait arriver un peu en retard avec mon club, qui avait repris très tôt la préparation.
FM : avec cette qualification actée, participer à la Coupe du Monde est désormais un objectif concret…
WP : je discute avec certains dirigeants et je sais que mon nom circule pour la Coupe du monde. Mon objectif est clair : être prêt physiquement, garder du rythme et surtout éviter les blessures. Ce serait la pire chose qui puisse m’arriver. Si tout se passe bien, je participerai à la Coupe du monde. Pour quelqu’un comme moi, c’est une opportunité énorme, une véritable aubaine. Même si je sais que je ne suis pas titulaire au départ, je suis convaincu que j’aurai du temps de jeu pour me montrer, notamment face à des équipes comme le Brésil, le Maroc ou l’Écosse.
FM : que représente cette Coupe du monde pour Haïti ?
WP : je pense que c’est aussi une chance pour que le monde cesse de négliger Haïti. On parle souvent du pays à travers les catastrophes naturelles, l’instabilité, les gangs, mais rarement en bien. J’espère que la Coupe du monde, avec de bons résultats, permettra de redonner du respect à notre sélection et à notre pays, malgré la situation. Les habitants comme les joueurs n’y sont pour rien : ce sont des réalités qui nous dépassent. J’espère aussi que cela rapprochera les Haïtiens entre eux. On l’a vu lors de la qualification : tout le pays était uni, sans tensions, avec une immense joie collective. Les joueurs ont un certain respect auprès de la population, car le football a un poids énorme. Je crois sincèrement que quelque chose peut se créer pour apaiser les tensions et que cette qualification apportera un regard plus positif sur Haïti.
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