Droits TV, Mediapro : comment en est-on arrivé là ?

Il y a un peu plus de deux ans, Mediapro débarquait avec fracas dans le paysage des droits TV français en s'offrant pour un montant record l'essentiel de la L1 et de la L2. Aujourd'hui, le groupe sino-espagnol tient entre ses mains l'avenir du football français après avoir refusé de payer la deuxième échéance de son contrat et demandé une renégociation, à la baisse. Comment en est-on arrivé là ?

Telefoot, la nouvelle chaine de Mediapro
Telefoot, la nouvelle chaine de Mediapro ©Maxppp

On peut encore entendre le bruit des bouchons de champagne sauter. Le 29 mai 2018, la Ligue de football professionnel annonce la grande nouvelle : les droits de diffusion de la Ligue 1 et de la Ligue 2 pour la période 2020-2024 ont été vendus pour 1,153 milliards d'euros par saison. De quoi donner le sourire à l'ensemble du football français pour plusieurs années, avec une explosion des recettes et une compétitivité potentiellement accrue. Tout cela était rendu possible par l'incursion d'un nouvel acteur sur le marché français, le groupe sino-espagnol Mediapro, qui raflait l'essentiel de la Ligue 1 à Canal Plus et beIN Sports. Le coup de massue sur la tête de la chaîne cryptée, diffuseur historique du championnat de France, ne pesait pas lourd aux yeux des divers dirigeants de clubs, ravis de l'appel d'offres dirigé par le tandem Boy de la Tour-Quillot.

La suite après cette publicité

Pourtant, très vite, les 780 M€ annuels pour la Ligue 1 et 34 M€ pour la Ligue 2 promis par Mediapro apparaissent disproportionnés aux yeux de certains, dont évidemment Canal Plus. Simple mauvais perdant Canal ou oiseau de mauvais augure ? La première solution est alors retenue, et le discours optimiste de Jaume Roures, patron de Mediapro, séduit le football français. « Nous payons beaucoup, mais notre objectif est de faire grandir le marché. C’est ce que nous avons déjà fait avec le football espagnol. Quand nous l’avons acheté il y a douze ans, les droits du foot étaient de 400 millions d’euros et il y avait un million d’abonnés. Aujourd’hui, les droits de la Liga sont de 2,2 milliards d’euros et nous avons fait grimper le nombre d’abonnés à 4 millions. Nous avons multiplié la valeur du foot espagnol par cinq et, au final, tout le monde a gagné de l’argent : les clubs, les joueurs et Mediapro. »

La question de la rentabilisation

Sur un marché français des droits sportifs déjà bien étiré avec l'apparition de RMC Sports quelques mois auparavant (droits des Coupes d'Europe et de la Premier League), l'arrivée de Mediapro n'est pas spécialement une bonne nouvelle pour les gros consommateurs de football à la télé. A quel prix sera disponible la future chaîne ? Le directeur général du groupe Canal Plus Maxime Saada imagine un tarif de 15 euros, ressemblant peu ou prou à celui réclamé par beIN Sports à son arrivée, et souligne l'incohérence, selon lui, du prix payé par Mediapro à la LFP. «Pour rentabiliser 850 M€, il vous faut sept millions d'abonnés. Là où en six ans, beIN avec la L1, la Liga, la Serie A, les Coupes d'Europe, la NBA, la Coupe du Monde et l'Euro a réussi à en mobiliser 3,5 millions.»

Mediapro a tablé sur une proposition plus onéreuse, et fait vite filtré le tarif de 25 euros pour accéder à son futur bouquet de chaînes. « On parle de quelque chose de l'ordre de 25 euros et nous avons besoin de 3, 3,5 millions d'abonnés pour être rentable. Notre accord avec la Ligue dure quatre saisons, et nous pouvons l'atteindre. Je ne dis pas qu'on l'aura la saison prochaine, mais ce sont des objectifs très raisonnables », expose Jaume Roures en décembre 2019. Quelques semaines avant, pourtant, certains acteurs majeurs du football français, comme Jean-Michel Aulas, commencent à s'inquiéter du manque de lisibilité de ce projet.

Plus l'échéance se rapproche, plus l'inquiétude monte. La chaine promise par Mediapro tarde à prendre forme, le tarif de 25 euros apparaît un peu élevé pour un public français déjà bien touché au portefeuille par les autres diffuseurs et le contrat signé entre la LFP et Mediapro interpelle. La cause ? L'absence de garanties bancaires, remplacées par une caution solidaire en provenance de l'actionnaire majoritaire du groupe. Face à cette méfiance grandissante, Jaume Roures monte au créneau à plusieurs reprises, aussi pour répondre à quelques attaques de Canal Plus.  « On a un historique de non-paiement ? Non non. Ça n'existe pas. Canal a une lourde facture aussi. La non-exclusivité avec beIN, ce n'est pas cadeau. La C1… Ça va être rentable tout ça ? Leurs abonnés, ils en ont besoin de combien ? Je ne maîtrise pas Canal, mais ça me gêne à la fin. On a laissé quelque chose à payer quelque part ? », s'agace-t-il alors en décembre 2019.

Une lente mise en route puis l'accélération

Roures défend la légitimité de son groupe face à la méfiance extérieure. Mais l'apparition du coronavirus et l'épidémie mondiale vont s'avérer bien plus graves que la défiance d'une partie de la planète football. Engagé sur plusieurs territoires à travers le globe, Mediapro tente de sauver ce qui peut l'être, réclamant par exemple à ce que la Liga termine sa saison pour la survie de tous les acteurs économiques. En avril 2020, il en remet une couche dans une nouvelle interview pour répondre au scepticisme ambiant et à l'absence de garantie bancaire. « L'absence de garantie bancaire dans notre contrat avec la Ligue inquiète ? On n'a jamais déposé une garantie bancaire ailleurs. Ni à la Ligue espagnole, ni au Canada, ni aux États-Unis, ni au Chili. Où sont les garanties de Canal et de beIN s'ils ne payent pas ? Personne ne s'inquiète de ça ? Personne ne se soucie de les voir ne pas payer près de 300 M€ ?»

Mediapro reprend cependant du poil de la bête en annonçant en juin son accord avec TF1 pour l'utilisation du nom Téléfoot pour sa chaine ainsi que de certains moyens de production et son duo de commentateurs vedettes (Margotton-Lizarazu) pour les grandes affiches. En parallèle, la guerre avec Canal Plus s'intensifie puisque le groupe français, agacé de ne pas trouver un accord de distribution de la chaine Téléfoot, décide de poursuivre en justice Mediapro. « On a le sentiment que les conditions que Mediapro nous réclame sont irréalistes, voire surréalistes. On nous demande un nombre d'abonnés garanti, sur lequel nous devrions faire un paiement, qui représente à peu près un tiers de notre parc total d'abonnés et qui est trois fois le volume total des abonnés au pack sport de Canal+. On est absolument convaincu que ce ne sont pas les conditions qui ont été demandées aux autre opérateurs », pestait ainsi Maxime Saada il y a quelques semaines.

Le tout pendant que Mediapro multiplie les accords, avec Orange, Free, SFR, Bouygues et Netflix, s'entend avec RMC pour co-diffuser les Coupes d'Europe, ajoutant du contenu premium à son programme, et que sa chaine Téléfoot prend enfin forme. Mieux, le premier paiement attendu par la LFP, le 5 août, correspondant à 17 % de la somme, arrive en temps et en heure : voilà 172 M€ dans la besace du football professionnel français, avec la redistribution tant attendue pour des clubs financièrement en difficulté avec la crise liée au Covid-19. Les choses semblent donc finalement aller dans le bon sens. Malgré quelques couacs techniques durant les premières semaines, la chaine Téléfoot réussit globalement ses débuts et parvient à tenir ses engagements éditoriaux.

Le football français suspendu à Mediapro

Tout cela est aujourd'hui presque balayé d'un revers de main. La faute à cette deuxième échéance que Mediapro n'a pas payé, le 5 octobre dernier. Jaume Roures a officialisé qu'il s'agissait là d'une volonté de renégocier les termes du contrat bouclé en mai 2018 en raison de la crise sanitaire et économique. Mediapro a-t-il surestimé sa capacité à séduire le public français ? RTL a annoncé le nombre de 278 000 abonnés à l'heure actuelle, loin, très loin des prévisions et objectifs de sa direction (avec ce nombre d'abonnés, l'abonnement devrait s'élever à 314 euros par mois pour que cela soit rentable). Ou est-il simplement trop impacté par la crise pour assurer ses règlements ? La LFP, qui a depuis changé de président avec l'élection de Vincent Labrune, n'en a cure et a refusé le délai de paiement. Les clubs, eux, ne vont pas toucher la redistribution attendue le 17 octobre, et peuvent craindre des dommages irrémédiables.

Les mots de Maxime Saada, lâchés après la perte des droits en mai 2018, résonnent encore plus forts aujourd'hui. « A ces prix-là, c'est complètement déraisonnable. C'est impossible de miser de telles sommes. On verra dans deux ans. La vraie question est pour les présidents de clubs. (…) Je ne vois pas comment on peut rentabiliser ça », avait-il déclaré. C'était avant le coronavirus. Aujourd'hui, il est bien difficile d'imaginer comment va se terminer ce qui ressemblait à une révolution dans le paysage audiovisuel français. A la LFP, plus de deux ans après la vente record, le Doliprane a dû remplacer le champagne.

Plus d'infos

Articles recommandés

Commentaires